𝐀𝐜𝐡𝐢𝐥𝐥𝐞 𝐌𝐛𝐞𝐦𝐛𝐞 𝐞𝐭 « 𝐥𝐞𝐬 𝐜𝐨𝐮𝐩𝐬 𝐝’𝐄́𝐭𝐚𝐭 𝐞𝐧 𝐀𝐟𝐫𝐢𝐪𝐮𝐞 ». 𝐃𝐞́𝐬𝐚𝐜𝐜𝐨𝐫𝐝 𝐩𝐚𝐫𝐟𝐚𝐢𝐭 !
À la suite de la tentative de coup d’État déjouée au Bénin, une nouvelle séquence médiatique s’est ouverte autour de ce que la presse appelle désormais, souvent sans précaution, « les coups d’État en Afrique ». Comme après ceux du Mali, du Burkina Faso, du Niger ou du Gabon, les mêmes interrogations reviennent : «l’Afrique » serait-elle entrée dans une nouvelle ère de putschs ? Assiste-t-on à un rejet de la démocratie électorale ? Faut-il y voir la marque d’un échec structurel des institutions africaines ? Dans ce contexte, 𝐿𝑒 𝑀𝑜𝑛𝑑𝑒 a publié une interview du philosophe et politiste camerounais Achille Mbembe, figure intellectuelle de ce que les universitaires sont convenus d’appeler « le champ postcolonial », qui propose une lecture d’ensemble de ces événements. Toutefois, cette lecture ne semble pas dirimante.
L’un des premiers problèmes tient à l’échelle même du diagnostic. Parler des « coups d’État en Afrique » comme d’un phénomène continental homogène revient à gommer des différences essentielles. Les putschs récents se concentrent dans des zones bien identifiées – principalement le Sahel et une partie de l’Afrique de l’Ouest francophone – tandis que de nombreux États africains n’ont connu ni coup d’État ni tentative sérieuse depuis des décennies. L’Afrique australe, l’Afrique de l’Est, les pays insulaires, ou encore certains États ouest-africains échappent largement à cette dynamique. En faisant de l’Afrique un tout politique indifférencié, on transforme des faits situés, contingents et historiquement explicables en symptôme global, presque naturel. Ce glissement est d’autant plus problématique qu’il empêche de comprendre pourquoi les coups d’État ont lieu ici et pas ailleurs, à ce moment précis et non à un autre.
Achille Mbembe explique cette instabilité par l’incapacité des institutions africaines à traiter politiquement les conflits qu’elles génèrent, incapacité qu’il relie directement à leur origine coloniale. Selon lui, ces institutions auraient été conçues non pour dialoguer avec les sociétés, mais pour les commander, les discipliner, les réprimer. Cette thèse de la continuité coloniale a certainement une valeur heuristique : nul ne peut nier le poids des héritages administratifs, juridiques et sécuritaires issus de la colonisation. Cependant, et tout au moins dans cette interview d’Achille Mbembe, cette continuité tend à devenir une explication quasi totale, au point d’éclipser la dynamique propre des États africains depuis les indépendances.
Or, comme le montre une importante littérature plus ou moins concurrente des analyses d’Achille Mbembe, les systèmes politiques africains, y compris dans leurs formes les plus pathologiques, ne sont pas de simples survivances coloniales. Ils se sont transformés, adaptés, durcis ou recomposés au fil des décennies. Le clientélisme, la personnalisation du pouvoir, la prédation économique, la militarisation de la vie politique ou la manipulation des constitutions sont le produit de choix politiques locaux, de rapports de force internes, d’alliances sociales et régionales spécifiques. La sous-estimation de cette capacité d’auto-production des régimes africains conduit, paradoxalement, à priver les acteurs africains de leur pleine responsabilité historique, comme si le mal politique venait toujours d’ailleurs, d’un passé colonial qui continuerait d’agir mécaniquement sur le présent.
Un autre point problématique réside dans l’opposition implicite que Achille Mbembe établit entre, d’un côté, des institutions occidentales conçues pour le dialogue et, de l’autre, des institutions africaines vouées au commandement. Cette opposition est séduisante sur le plan rhétorique, mais elle est fragile sur le plan politique. Les institutions démocratiques occidentales ne sont pas moins des institutions de pouvoir. Elles décident, contraignent, gouvernent, parfois violemment. La différence essentielle ne tient pas à l’absence de commandement, mais à la manière dont celui-ci est encadré et accepté.
Dans les démocraties stabilisées, le fonctionnement des institutions repose sur un double principe : la décision politique et la reconnaissance du pluralisme. Ce qui permet à ce système de tenir, ce n’est pas une nature plus douce des institutions, mais ce que j'ai appelé à différentes reprises un 𝑓𝑎𝑖𝑟 𝑝𝑙𝑎𝑦 𝑐𝑜𝑛𝑠𝑡𝑖𝑡𝑢𝑡𝑖𝑜𝑛𝑛𝑒𝑙 : l’acceptation par les acteurs politiques et sociaux de règles du jeu communes, même lorsqu’elles leur sont défavorables ; la reconnaissance de la légitimité de l’adversaire ; la possibilité réelle de l’alternance ; et une culture du conflit réglé plutôt que de l’élimination. Ces éléments ne sont ni naturels ni garantis une fois pour toutes. Ils sont le produit d’histoires longues, de compromis fragiles, et ils peuvent s’éroder, y compris en Occident.
En opposant trop nettement des institutions « africaines » supposément vouées à la répression à des institutions occidentales supposément dialogiques, on risque de transformer une différence de fonctionnement politique en différence de nature. On passe alors d’une analyse institutionnelle à une sorte de jugement civilisationnel implicite, même si celui-ci se veut critique et émancipateur.
La lecture d’Achille Mbembe tend également à privilégier une approche morale des coups d’État, envisagés avant tout comme des symptômes de défaillance démocratique. Or un coup d’État n’est pas seulement une pathologie ; c’est aussi, dans certains contextes, un mode de régulation politique. Lorsque les élections sont massivement discréditées, que les constitutions sont modifiées à répétition pour maintenir les dirigeants en place, que les oppositions sont neutralisées et que les canaux de contestation sont fermés, l’armée peut apparaître – à tort ou à raison – comme l’ultime arbitre du système. Cela ne rend pas les coups d’État souhaitables ni légitimes, mais cela oblige à les comprendre comme des actes politiques « rationnels » dans des configurations données, et non comme de simples retours à une violence pré-politique.
Enfin, la perspective adoptée par Achille Mbembe est celle d’un surplomb critique très large, intéressant intellectuellement, mais parfois peu attentif aux pratiques concrètes du politique. Elle éclaire les grandes logiques historiques, mais peine à saisir les arrangements locaux, les compromis bancals, les équilibres instables par lesquels des sociétés tentent, tant bien que mal, de se gouverner. À force de voir dans les coups d’État la confirmation d’un récit déjà écrit – celui de la prédation, de la violence et de l’échec institutionnel – on risque de ne plus voir ce qu’ils révèlent de spécifique à chaque situation nationale.
Une compréhension alternative des coups d’État « en Afrique » supposerait d’abord de renoncer aux généralisations continentales. Elle impliquerait de replacer chaque coup d’État dans son histoire politique propre, en tenant compte des relations entre civils et militaires, de la crédibilité des élections, de la gestion du pluralisme, de la distribution des ressources et du rôle des acteurs internationaux. Elle supposerait aussi de prendre au sérieux la question du 𝑓𝑎𝑖𝑟 𝑝𝑙𝑎𝑦 𝑐𝑜𝑛𝑠𝑡𝑖𝑡𝑢𝑡𝑖𝑜𝑛𝑛𝑒𝑙 : non comme un idéal abstrait importé de l’Occident, mais comme un ensemble de pratiques concrètes sans lesquelles aucune institution, africaine ou non, ne peut durablement fonctionner. Enfin, elle exigerait de reconnaître pleinement la capacité des sociétés et des États africains à produire leurs propres formes de crise, mais aussi leurs propres solutions, sans les enfermer dans le miroir déformant d’un passé colonial omniprésent.
C’est à ce prix seulement que l’on pourra parler des coups d’État «en Afrique » autrement que comme d’un éternel recommencement, et commencer à les penser comme des événements politiques à part entière, inscrits dans des histoires nationales complexes et ouvertes.
Pascal Kouoh Mbongo
14 décembre 2025