𝐂𝐨𝐦𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐥𝐞 𝐌𝐨𝐮𝐧𝐠𝐨 𝐟𝐮𝐭 𝐢𝐧𝐯𝐞𝐧𝐭𝐞́. 𝐀𝐮𝐱 𝐨𝐫𝐢𝐠𝐢𝐧𝐞𝐬 𝐝𝐞 𝐥’𝐨𝐫𝐠𝐚𝐧𝐢𝐬𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐭𝐞𝐫𝐫𝐢𝐭𝐨𝐫𝐢𝐚𝐥𝐞 𝐝𝐮 𝐂𝐚𝐦𝐞𝐫𝐨𝐮𝐧 𝐟𝐫𝐚𝐧𝐜𝐨𝐩𝐡𝐨𝐧𝐞*
𝐴 𝑚𝑎 𝑔𝑟𝑎𝑛𝑑-𝑚𝑒̀𝑟𝑒 𝑚𝑎𝑡𝑒𝑟𝑛𝑒𝑙𝑙𝑒 𝑀𝑎𝑟𝑡𝑖𝑛𝑒 𝑁𝑗𝑜𝑤𝑒̀ 𝑀𝑝𝑎ℎ
𝐴 𝑚𝑜𝑛 𝑔𝑟𝑎𝑛𝑑-𝑝𝑒̀𝑟𝑒 𝑚𝑎𝑡𝑒𝑟𝑛𝑒𝑙 𝐸𝑢𝑔𝑒̀𝑛𝑒 𝑁𝑦𝑎𝑚𝑒̀ 𝑁𝑦𝑎𝑚𝑒̀
𝐴𝑢𝑥 𝑒𝑛𝑓𝑎𝑛𝑡𝑠 𝑑𝑒 𝐵𝑒𝑘𝑜𝑘𝑜, 𝐵𝑎𝑏𝑒𝑛𝑔𝑎, 𝐵𝑤𝑎𝑑𝑖𝑏𝑜, 𝐵𝑜𝑚𝑜𝑛𝑜, 𝐷𝑖𝑏𝑜𝑚𝑏𝑎𝑟𝑖
Cette note est le fruit d’un travail né d’un concours de circonstances révélateur. D’une part, j’avais lu la fameuse « théorie » du «fédéralisme communautaire » de M. le député Cabral Libii. Comme je m’en explique dans mon livre à paraître (𝐿𝑒 𝐶𝑎𝑚𝑒𝑟𝑜𝑢𝑛 𝑎̀ 𝑙𝑎 𝑐𝑟𝑜𝑖𝑠𝑒́𝑒 𝑑𝑒𝑠 𝑢𝑟𝑛𝑒𝑠. 𝐶𝑒 𝑞𝑢𝑒 𝑗’𝑎𝑖 𝑣𝑢 𝑒𝑛 2025), cette théorie est sacrément « alambiquée » sur le plan anthropologique, sur le plan sociologique, et sur le plan juridique (droit constitutionnel, histoire du droit des collectivités territoriales au Cameroun).
D’autre part, parmi les nombreuses extravagances dont sont riches les pages Wikipédia consacrées au Cameroun, il y en a une sur la page relative au Moungo : il y est écrit que le département actuel serait héritier d’un certain «𝑟𝑜𝑦𝑎𝑢𝑚𝑒 𝑑𝑢 𝑀𝑜𝑢𝑛𝑔𝑜» (sic). C’est une invention mémorielle pure et simple, au demeurant assez courante dans certaines reconstructions contemporaines du passé au Cameroun.
En troisième lieu, dans le cadre des recherches menées pour mes livres sur Douala et sur les Doualas, la répétition, y compris sous la plume d’universitaires, d’une erreur a retenu mon attention : celle selon laquelle le Moungo aurait été créé comme « département » en 1927. Outre le fait que que cette erreur procède manifestement de reprises non vérifiées, cette affirmation est historiquement inexacte (comme on va le voir), le concept de « département » étant introduit au Cameroun après la deuxième Guerre mondiale et à la veille de l’indépendance.
Enfin, en lisant des travaux relativement récents sur les « plantations doualas dans le Moungo. 1890-1930 » (excellente thèse de doctorat de Mme Yvette Monga née Djachechi Tchokouani) ou sur « Migrations et développement : la région du Moungo au Cameroun », quelque chose m’a troublé : pourquoi cette collectivité territoriale était-elle inconnue des Allemands ? pourquoi n’y en avait-il aucune occurrence dans la littérature administrative et politique du début du XXe siècle, laquelle ne parlait jamais que de « Mbanga », « Nkomgsamba », etc. ?
Ces différentes observations convergent vers un même problème intellectuel et documentaire : 𝐥’𝐚𝐛𝐬𝐞𝐧𝐜𝐞 𝐝𝐞 𝐭𝐫𝐚𝐢𝐭𝐞́𝐬 𝐬𝐮𝐫 𝐥’𝐡𝐢𝐬𝐭𝐨𝐢𝐫𝐞 𝐝𝐞 𝐥’𝐚𝐝𝐦𝐢𝐧𝐢𝐬𝐭𝐫𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐭𝐞𝐫𝐫𝐢𝐭𝐨𝐫𝐢𝐚𝐥𝐞 𝐚𝐮 𝐂𝐚𝐦𝐞𝐫𝐨𝐮𝐧. Cette carence est d’autant plus frappante qu’elle concerne un pays marqué à la fois par une forte tradition d’étaticité et par une grande tradition de juristes de haut niveau en droit public. Cette carence contribue à entretenir des représentations naturalisées, voire naturalisantes, de l’organisation territoriale, où les entités administratives ou les « cantons » apparaissent comme allant de soi, plutôt que comme des constructions historiques.
I. L’ᴏʀɢᴀɴɪsᴀᴛɪᴏɴ ᴛᴇʀʀɪᴛᴏʀɪᴀʟᴇ ᴅᴜ Kᴀᴍᴇʀᴜɴ
J’aurai l’occasion de revenir dans mon livre sur le fétiche que constitue pour certains le mot « Kamerun » ainsi que sur les formes de méprise que charrie ce fétichisme :
- l’ignorance de ce que c’est Douala que les Allemands ont d’abord appelé Kamerun avant de rétrocéder à Douala son nom et de transposer Kamerun à l’ensemble de leurs conquêtes territoriales. J’y reviens en librairie : les Doualas n’ont découvert l'existence de la plupart des composantes ethniques de ce que l’on appelle aujourd’hui Cameroun qu’à la faveur de la colonisation allemande ; les Doualas n’étaient jusqu’alors tournés que vers la mer et le commerce avec les Anglais ;
- l’ignorance de ce que les Allemands ont conclu plusieurs autres traités avec des chefs autochtones à travers le territoire qu’ils composaient au fur et à mesure et qu’ils ont eu recours à la violence militaire partout où une résistance leur était opposée ;
- l’ignorance encore du fait que la délimitation du territoire colonial allemand a été changeante.
Bref, l’une des croyances les plus extravagantes qui a toujours cours chez certains au Cameroun francophone depuis sa promotion par l’UPC (pour de bonnes ou mauvaises raisons, là n’est pas le sujet) est qu’il existerait un « Cameroun naturel ». Et ils résistent rarement au pléonasme qu'est l'expression 𝐾𝑎𝑚𝑒𝑟𝑢𝑛 𝑎𝑙𝑙𝑒𝑚𝑎𝑛𝑑 : comme s'il avait existé un 𝐾𝑎𝑚𝑒𝑟𝑢𝑛 𝑒𝑠𝑝𝑎𝑔𝑛𝑜𝑙, un 𝐾𝑎𝑚𝑒𝑟𝑢𝑛 𝑖𝑡𝑎𝑙𝑖𝑒𝑛 ou un 𝐾𝑎𝑚𝑒𝑟𝑢𝑛 𝑓𝑟𝑎𝑛𝑐̧𝑎𝑖𝑠...
En tout état de cause, sous la colonisation allemande, l’organisation territoriale repose sur un découpage évolutif.
𝐴) 𝐿𝑎 𝑠𝑖𝑡𝑢𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑣𝑒𝑟𝑠 1908
Le territoire est structuré en 19 circonscriptions administratives, parmi lesquelles : Victoria – Rio del Rey – Ossidinge – Johann-Albrechts-Höhe – Buea – Douala – Bare – Jabassi – Edéa – Yaoundé – Kribi – Ebolowa – Lomié – Dume – Dschang – Bamenda – Banjo – Adamawa – Kousséri.
Ces circonscriptions sont regroupées en 11 districts, notamment : Rio del Rey – Ossidinge – Johann-Albrechts-Höhe – Victoria – Buea – Bare – Jabassi – Edéa – Yaoundé – Douala – Kribi.
𝐵) 𝐿𝑎 𝑟𝑒́𝑜𝑟𝑔𝑎𝑛𝑖𝑠𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑎𝑝𝑟𝑒̀𝑠 1911
Après l’accord franco-allemand du 4 novembre 1911, le territoire compte 28 unités administratives :
1. 18 districts et stations administratives : Douala – Victoria – Buea – Johann-Albrechts-Höhe – Ossidinge – Dschang – Bare – Jabassi – Edéa – Kribi – Muni – Ebolowa – Yaoundé – Banjo – Dume – Lomié – Jokadouma – Basse-Sangha.
2. 6 stations militaires : Bamenda – Woleu-Ntem – Ivindo – Moyenne-Sangha-Lobaye – Haute-Sangha-Uham – Haut-Logone.
3. 4 résidences : Ngaoundéré – Adamawa – Mora – Rio del Rey.
II. L’Oʀɢᴀɴɪsᴀᴛɪᴏɴ ᴛᴇʀʀɪᴛᴏʀɪᴀʟᴇ ᴅᴜ Cᴀᴍᴇʀᴏᴜɴ ꜰʀᴀɴᴄ̧ᴀɪs (1916-1935)
En dépouillant les journaux officiels entre 1916 et 1940, j’y ai trouvé près d’une trentaine de textes relatifs à l’organisation territoriale du Cameroun francophone. C’est BEAUCOUP. Cela met en évidence un fait central : loin d’être un système cohérent dès l’origine, l’organisation territoriale du Cameroun français fut un processus expérimental, constamment révisé, mêlant considérations militaires, politiques, ethniques et économiques.
𝐴) 𝐿𝑒 𝑝𝑟𝑜𝑏𝑙𝑒̀𝑚𝑒 𝑑𝑒𝑠 𝑎𝑟𝑐ℎ𝑖𝑣𝑒𝑠 𝑎𝑙𝑙𝑒𝑚𝑎𝑛𝑑𝑒𝑠 𝑎𝑢 𝐶𝑎𝑚𝑒𝑟𝑜𝑢𝑛 𝑒𝑛 1916
L’administration coloniale française se trouva confrontée à une situation d’extrême désorganisation du territoire, conséquence directe de la guerre et du départ précipité des autorités allemandes. De nombreux villages avaient été incendiés par les Allemands en retraite (Dschang, Doumé, Lomié, Abong-M’Bane), et une grande partie de la population indigène s’était réfugiée dans la brousse, emportée dans des déplacements forcés par les troupes allemandes ou pour fuir le conflit. Environ 14 000 personnes, parmi lesquelles des tirailleurs, porteurs et familles entières, avaient été déplacées dans le territoire espagnol de Muni et à Fernando-Po, laissant derrière elles un territoire largement vide et chaotique.
Le désordre ainsi créé avait des conséquences immédiates : les populations locales, libérées du contrôle allemand, se livraient à des exactions contre leurs chefs ou voisins, ravageaient les plantations et s’adonnaient au pillage des villes comme Douala. Les archives allemandes, particulièrement les « Grundbücher » (livres fonciers), avaient été emportées, cachées ou détruites, compliquant gravement la tâche des autorités françaises pour faire respecter les droits de propriété et rétablir l’ordre. Le défaut d’archives ne représentait pas moins un obstacle majeur pour la mise en place d’une administration fiable, la réglementation foncière et le fonctionnement du système judiciaire.
Les archives allemandes manquaient cruellement soit par absence soit par disparition. Cette situation résultait de plusieurs facteurs directement liés à l’état de guerre et à la politique allemande lors de la retraite.
La première cause de cette perte documentaire est la destruction volontaire par les troupes allemandes. Face à l’avance des forces françaises et alliées, les Allemands ont procédé à une politique systématique de sabotage. Les postes administratifs comme Dschang, Doumé, Lomié ou Abong-Bang ont été incendiés, et de nombreux villages indigènes ont subi le même sort. Ces destructions concernaient non seulement les bâtiments mais aussi les archives qu’ils contenaient, ce qui entraînait une perte irrémédiable de documents essentiels, en particulier ceux relatifs aux droits fonciers et à l’administration locale.
Outre la destruction, les Allemands ont également emporté une partie substantielle des archives lors de leur retraite. Les documents jugés stratégiques ou sensibles, tels que les « Grundbücher » (livres fonciers), ont été déplacés pour éviter qu’ils ne tombent entre les mains des forces françaises. Cette emprise volontaire sur les documents montre que les archives étaient considérées comme des instruments de pouvoir et de contrôle, dont la possession conditionnait l’exercice de l’autorité sur le territoire.
Les populations locales, désormais dispersées et livrées à elles-mêmes, ne pouvaient plus assurer la protection ou la conservation des documents. Le chaos social et la fuite des habitants ont donc amplifié la perte et la dispersion des archives.
Enfin, l’absence de personnel qualifié pour récupérer ou protéger les documents a aggravé la situation. À leur arrivée, les Français ont constaté que les archives restantes étaient partiellement cachées ou enterrées, et que leur restitution dépendait de témoignages oraux ou de repérages sur le terrain. Les quelques documents retrouvés grâce aux indications des autochtones ne suffisaient pas à reconstituer un ensemble cohérent permettant l’organisation administrative. L’absence de cadres compétents sur place pour inventorier et exploiter ces archives a obligé l’administration française à improviser, à adopter des règlements locaux temporaires, et à recourir à la législation française pour combler les vides juridiques et administratifs.
Dans un contexte où les archives allemandes indispensables à la gestion foncière et administrative faisaient largement défaut, il fut difficile aux Français de faire reconnaître les droits de propriété, il fallut adopter des mesures transitoires pour l’impôt, la justice et l’organisation civile, et multiplier les efforts de l’administration pour reconstituer le patrimoine documentaire du territoire.
Les archives manquantes nécessitaient des solutions temporaires : l’administration française s’appuya sur des réglementations locales, des mesures en vigueur dans d’autres colonies, et l’application du droit français pour combler l’absence de documents allemands. La justice européenne fut réorganisée dès janvier 1917, et les biens allemands furent placés sous séquestre judiciaire, gérés par des administrateurs spéciaux jusqu’à leur restitution ou leur liquidation.
La création de services spécialisés (finances, travaux publics, postes, douanes, etc.) permit également de structurer l’administration malgré le manque de documentation.
𝐵) 𝐶ℎ𝑟𝑜𝑛𝑜𝑙𝑜𝑔𝑖𝑒
1. 1916 : un cadre initial provisoire et militaire
L’arrêté du 14 mai 1916 pose une première structuration en circonscriptions, inspirée des divisions allemandes mais adaptée aux besoins de l’occupation. Dès l’origine, cette organisation repose sur trois principes : contrôle militaire du territoire (chefs de circonscription = officiers) – continuité administrative relative avec les structures allemandes – souplesse d’adaptation (fusions et découpages immédiats).
Pour organiser le territoire, la France créa, neuf « circonscriptions » correspondant, autant que possible, aux anciennes divisions allemandes : Douala – Yaoundé – Mora – Foumban – Banyo – Doumé – Edéa – Kribi – Ebolowa.
Certaines subdivisions furent fusionnées pour s’adapter aux nouvelles frontières avec le Cameroun britannique et aux effectifs militaires disponibles. Chaque « circonscription » était confiée à l’officier le plus ancien et le plus gradé des troupes stationnées, secondé par des officiers et sous-officiers assurant les fonctions administratives. Cette structure, similaire à celle de l’Afrique équatoriale française, permit de pallier le manque de personnel civil et de favoriser une transition pacifique du contrôle militaire à l’administration civile.
Toutefois, ce cadre est dès l’origine provisoire, destiné à être modifié à mesure que la connaissance du territoire progresse.
2. 1920 : explosion des textes et recomposition permanente
L’année 1920 constitue un moment clé : elle révèle une intense activité normative, avec une multiplication d’arrêtés modifiant sans cesse les circonscriptions.
a) Fragmentation et recomposition de l’Est-Cameroun
Le cas de Doumé–Lomié–Yokadouma est révélateur : mars 1920 – division en trois « circonscriptions » distinctes – mars 1920 (même date) : regroupement immédiat en « Région de l’Est-Cameroun » – juin 1921 : suppression de cette région.
En moins de deux ans, on passe de : une « circonscription » unique → à trois « circonscriptions » → à une « région » → puis à nouveau à trois « circonscriptions » autonomes. Cela illustre une logique d’essais successifs, sans stabilisation.
b) Délimitation précise mais instable des territoires
Les arrêtés de mai 1920 définissent minutieusement les limites : utilisation de repères naturels (rivières : Boumba, Lokomo, Touki) – recours à des routes coloniales – lignes conventionnelles reliant des points topographiques.
Exemple : séparation Doumé/Batouri par la rivière M’Bang puis lignes conventionnelles. Cette précision géographique contraste avec la fragilité de ces limites, constamment révisées.
3. Le rôle central des chefs de circonscription : une territorialisation « par le bas »
Un élément essentiel ressort des textes : les limites ne sont pas fixées définitivement par le centre, mais proposées par les chefs de circonscription.
Cela signifie : d’une part, une administration empirique, fondée sur l’expérience de terrain ; d’autre part, une grande autonomie locale ; enfin, une territorialisation progressive, négociée et ajustée.
L’espace colonial n’est pas seulement imposé : il est co-construit par les administrateurs locaux.
4. Les considérations ethniques sont un critère explicite mais sans cohérence systématique
Les textes de 1921 sont particulièrement explicites.
a) Découpage par groupes ethniques
Dans la circonscription de Douala : groupes Doualas (Bell, Akwa, Deido, Bonabéri) – Bassas – Abos – Bakokos.
Dans celle de Yaoundé : Yaoundés, Banas, Elons, Manghisas, Mwelés – Bafias, Yambassas, Tikars, etc.
Chaque subdivision correspond à un assemblage de « groupes » ou races ».
b) Les objectifs de ce découpage
Ils sont au nombre de quatre : le gouvernement indirect ; le contrôle fiscal; la gestion des conflits (notamment ethniques) ; la lisibilité administrative.
Cependant, ces regroupements sont souvent artificiels : certaines subdivisions regroupent des populations très diverses – d’autres séparent des groupes proches – les limites suivent parfois des routes ou rivières plutôt que des réalités sociales.
L’ethnicité est donc un outil administratif, plus qu’un principe structurant réel.
5. Une instabilité permanente des rattachements
Les arrêtés montrent une mobilité constante des territoires : rattachement de Balanglou à Douala (mai 1920) – rattachement de territoires entre Long et Sanaga à Doumé (octobre 1920) – modification des limites d’Ebolowa (octobre 1920) – retrait de Ngaoundéré de la « région Nord ».
Cette instabilité s’explique par : la progression de l’occupation – la meilleure connaissance du terrain – les impératifs politiques – les enjeux économiques.
6. 1921 : tentative de rationalisation globale
L’arrêté du 27 juin 1921 marque une volonté de mise en ordre : réorganisation complète de Douala et Yaoundé – suppression de la « région Est-Cameroun » – redéfinition des subdivisions avec précision ethnique et géographique – autonomie donnée aux chefs pour fixer les limites finales.
L’administration cherche à stabiliser le système, mais : elle maintient une souplesse importante – elle reconnaît implicitement le caractère inachevé du découpage.
7. Une logique administrative contradictoire
Deux tendances opposées apparaissent.
a) Centralisation et rationalisation : limitation du nombre de circonscriptions – volonté d’éviter la dispersion – structuration hiérarchique claire.
b) Flexibilité et expérimentation : modifications constantes – autonomie locale – adaptation permanente.
L’administration oscille entre modèle rationnel et pratique empirique.
8. 1921 : une organisation déjà profondément remaniée
À la suite de nombreux arrêtés entre 1920 et 1921, l’organisation territoriale a déjà subi des transformations importantes.
Ces textes montrent : créations et suppressions fréquentes de circonscriptions – modifications constantes des limites – multiplication des subdivisions, souvent définies selon des critères ethniques (Bassa, Douala, Tikar, Yambassa, etc.) – expérimentation administrative (ex. création puis suppression rapide de la « région de l’Est-Cameroun »).
L’administration cherche alors à : stabiliser le découpage – adapter les subdivisions aux réalités locales – renforcer le contrôle administratif.
Cette stabilisation reste relative : le système demeure hautement évolutif.
9. 1925 : extension et recomposition (10 « circonscriptions »)
L’arrêté du 15 juillet 1925 marque une nouvelle étape avec l’existence de 10 circonscriptions, grâce notamment à la création de Yabassi, comprenant : Yabassi – Batongtou.
Cette évolution illustre une double dynamique : création de nouvelles unités – réorganisation interne (subdivisions comme Ngambé – Babimbi, suppression de certaines circonscriptions : Yokadouma → Lomié, Foumban → Dschang).
On observe ici une logique de regroupement et de spécialisation territoriale, visant à adapter l’administration à la densité de population et aux réalités économiques.
10. 1926 : poursuite de l’expansion administrative (11 « circonscriptions »)
L’arrêté du 26 janvier 1926 porte le nombre de « circonscriptions » à 11, avec la création de Mbanga.
Cette évolution confirme : progression de l’occupation administrative – nécessité de mieux encadrer certaines zones – poursuite d’un découpage plus fin du territoire.
11. 1927 : une recomposition majeure (12 « circonscriptions »)
L’arrêté du 26 novembre 1927 constitue un tournant majeur, avec une restructuration profonde.
Suppressions : Mbanga – Lomié – Doumé.
Créations : Nkongsamba – Bafia – Abong-Mbang – Bertoua – Yokadouma.
Le nombre de « circonscriptions » passe à 12, mais leur géographie est profondément transformée. Cette réforme traduit : meilleure connaissance du territoire – adaptation aux axes économiques et aux centres de peuplement – abandon de certains découpages inefficaces.
12. 1933 : extension maximale du réseau administratif (16 « circonscriptions »)
L’arrêté du 24 décembre 1933 marque l’aboutissement d’une phase d’expansion, avec 16 circonscriptions : Abong-Mbang – Bafia – Batouri – Douala – Dschang – Edéa – Ebolowa – Fort-Foureau – Garoua – Kribi – Maroua – Mokolo – Ngaoundéré – Nkongsamba – Yabassi – Yaoundé.
Cette configuration reflète : un maillage territorial beaucoup plus dense – une administration désormais présente sur l’ensemble du territoire – une structuration adaptée aux grandes régions naturelles et humaines.
13. 1935 : passage aux régions (17 « régions »)
L’arrêté du 8 avril 1935 marque une transformation fondamentale : les « circonscriptions » deviennent 17 « régions » et les noms de villes sont abandonnés au profit de références géographiques ou hydrographiques : Noun – Moungo – Wouri – Nkam – Sanaga-Maritime – Kribi – Mbam – Nyong-et-Sanaga – Haut-Nyong – Ntem – Lom-et-Kadéï – Boumba-et-Ngoko – Adamaoua – Bénoué – Mandara – Logone – Chari.
Cette évolution traduit :
a) une territorialisation géographique : les noms ne renvoient plus à des centres administratifs mais à des ensembles naturels (fleuves, régions physiques).
b) une centralisation administrative : les régions sont placées sous l’autorité du Commissaire de la République, qui exerce contrôle administratif – contrôle financier – contrôle militaire, assisté d’un Conseil d’administration consultatif.
L’administration coloniale atteint ici un stade de structuration hiérarchisée et centralisée.
𝐶) 𝑅𝑒𝑚𝑎𝑟𝑞𝑢𝑒𝑠 𝑔𝑒́𝑛𝑒́𝑟𝑎𝑙𝑒𝑠
La fréquence des textes (1916-1935) montre une réalité essentielle : entre 1916 et 1930, les textes relatifs aux circonscriptions – à leurs limites – à leurs subdivisions – à leurs rattachements sont extrêmement fréquents.
Pour 1920-1921 : plusieurs arrêtés en mars 1920 – plusieurs en mai 1920 – d’autres en octobre 1920 – un grand arrêté de réorganisation en juin 1921.
Cette densité normative révèle : une absence de modèle stabilisé – une administration en phase d’apprentissage – une volonté constante d’ajustement.
L’organisation territoriale du Cameroun entre 1916 et 1930 apparaît comme une construction progressive, instable et profondément pragmatique. Les motivations de l’administration coloniale – contrôle, pacification, exploitation – se traduisent par : recours aux structures existantes (héritage allemand) – prise en compte partielle des réalités ethniques – forte autonomie des administrateurs locaux – multiplication des réformes territoriales.
Le développement des fonctions administratives accompagne cette structuration : entre 1927 et 1933, les chefs de circonscription voient leurs compétences s’élargir, assumant des fonctions économiques, la gestion du travail et un rôle judiciaire en tant que justice de paix. La circonscription devient ainsi une unité de gestion polyvalente, intégrant pleinement les aspects économiques, administratifs et judiciaires du territoire.
La fréquence exceptionnelle des textes relatifs aux circonscriptions montre que celles-ci ne sont jamais figées : elles constituent un instrument flexible de domination, constamment redéfini pour répondre aux besoins politiques, économiques et administratifs du moment.
En définitive, le territoire colonial n’est pas un cadre stable : il est un objet en perpétuelle reconfiguration, révélateur des tâtonnements et des logiques profondes de l’État colonial.
III. L’ɪɴᴠᴇɴᴛɪᴏɴ ꜰʀᴀɴᴄ̧ᴀɪsᴇ ᴅᴜ Mᴏᴜɴɢᴏ ᴇɴᴛʀᴇ 1927 ᴇᴛ 1935
Cette invention constitue un exemple marquant de la construction territoriale sous mandat français au Cameroun.
𝐴) 𝐿’𝑎𝑟𝑟𝑒̂𝑡𝑒́ 𝑑𝑢 26 𝑛𝑜𝑣𝑒𝑚𝑏𝑟𝑒 1927
L’arrêté précité du 26 novembre 1927 marque un moment clé dans la structuration du territoire avec la création de la « circonscription» de Nkongsamba. Cette création constitue une nouvelle unité administrative qui remplace notamment la circonscription de Mbanga, supprimée à cette occasion.
La création de Nkongsamba comme « circonscription » s’inscrit dans une logique plus large de réorganisation du territoire, caractérisée par la suppression de circonscriptions jugées inadaptées comme Mbanga, Lomié ou Doumé, et la création de nouvelles unités mieux adaptées aux réalités administratives et économiques. Nkongsamba est conçue comme un pôle structurant, présenté comme un centre de centralisation régionale, organisé autour du chemin de fer du Nord et structurant un espace à unité économique.
Entre 1927 et 1933, la « circonscription » de Nkongsamba se consolide comme un espace administratif à dominante fonctionnelle. Elle regroupe des territoires auparavant dispersés, comprenant les zones de Yabassi, les anciennes dépendances de Mbanga et certaines marges de Dschang. Cet espace est structuré par les axes de communication, organisé autour de la production agricole et des plantations, et intégré aux circuits économiques coloniaux.
En 1933, l’arrêté du 24 décembre maintient la « circonscription » de Nkongsamba au sein d’un ensemble de seize « circonscriptions », aux côtés de Douala, Yabassi, Dschang et Edéa. Nkongsamba apparaît alors comme une circonscription durablement installée dans l’organisation territoriale, confirmant son rôle central et sa stabilité dans le dispositif administratif colonial.
Deux ans plus tard, l’arrêté du 8 avril 1935 marque une mutation terminologique et territoriale.
Les « circonscriptions » deviennent des régions et la « circonscription » de Nkongsamba est transformée en « région du Moungo ». Ce changement illustre un passage du centre urbain à une entité régionale, accompagné d’une modification de la logique de dénomination : les noms de villes sont abandonnés au profit de références géographiques ou hydrographiques telles que Moungo, Wouri, Nkam ou Sanaga.
La signification de cette « invention du Moungo » réside dans la construction administrative progressive qui s’étale entre 1927 et 1935. En 1927, un espace administratif centré sur Nkongsamba est créé. Entre 1927 et 1933, cet espace se consolide fonctionnellement. En 1935, la circonscription est requalifiée en région du Moungo.
Le Moungo n’apparaît donc pas comme une entité préexistante, mais comme le résultat d’un processus administratif progressif.
La logique de cette construction repose sur des considérations fonctionnelles et économiques : le territoire est défini selon les infrastructures, notamment le chemin de fer, les flux économiques et les besoins de gestion coloniale. Le passage de Nkongsamba à Moungo traduit également une abstraction territoriale, un changement d’échelle allant du centre urbain à la région et une homogénéisation administrative fondée sur une référence géographique.
Entre 1927 et 1935, l’espace du Moungo est ainsi progressivement constitué par l’administration française, d’abord comme circonscription centrée sur Nkongsamba, puis comme région désignée par une référence géographique. Ce processus illustre la production administrative du territoire, fondée sur des logiques de centralisation, d’économie coloniale et de rationalisation spatiale, confirmant que le Moungo est avant tout le fruit d’une construction administrative méthodique et progressive.
𝐵) 𝐿𝑎 𝑐𝑎𝑡𝑒́𝑔𝑜𝑟𝑖𝑒 « 𝑀𝑜𝑢𝑛𝑔𝑜 » 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑒 𝑎𝑛𝑎𝑐ℎ𝑟𝑜𝑛𝑖𝑠𝑚𝑒 𝑚𝑒́𝑡ℎ𝑜𝑑𝑜𝑙𝑜𝑔𝑖𝑞𝑢𝑒
Lorsque les chercheurs parlent de « plantations doualas dans le Moungo » ou de « migrations dans le Moungo », ils appliquent rétrospectivement un découpage administratif qui n’existait pas encore avant 1935.
La catégorie politico-administrative de « Moungo » n’apparaît que lorsqu’avec le passage aux « régions » en 1935, soit après que les plantations doualas aient atteint leur apogée et commencé à décliner.
Ainsi, qualifier ces plantations de « Moungo » revient à projeter sur le passé une unité administrative qui n’existait pas, ce qui peut induire des erreurs sur la géographie réelle des activités économiques et des migrations.
En effet, le territoire que l’on appelle aujourd’hui le Moungo est très divers sur le plan géographique et humain, et cela a eu un impact direct sur l’économie agricole. Selon la zone, les sols, le relief et la pluviométrie varient énormément : certaines plaines littorales comme celle de Bonabéri à Mbanga sont très humides et peu peuplées, avec des sols ferrallitiques qui conviennent surtout aux cultures peu exigeantes comme le palmier à huile. C’est là que se sont installées les grandes plantations dès l’époque allemande, puis développées par des entreprises comme la SOCAPALM.
Mais ailleurs, le paysage change : au centre du département, entre Mbanga, Loum et Nkongsamba, les sols volcaniques sont riches et permettent des cultures plus diversifiées (bananes, café, ananas, manguiers, poivriers), et le peuplement y est beaucoup plus dense. Dans ces zones, ce sont plutôt des petits planteurs villageois qui dominent, et les grandes plantations sont moins fréquentes. Plus à l’est et au nord, la forêt dense, le relief accidenté et les sols pauvres rendent l’agriculture de plantation difficile, et certains secteurs restent presque vides ou réservés à des cultures vivrières locales.
Autrement dit, même si on parle aujourd’hui des plantations dans le « Moungo », elles n’ont jamais couvert l’ensemble du territoire : elles étaient concentrées dans certains secteurs favorables, tandis que d’autres parties du territoire actuel suivaient des logiques agricoles et humaines très différentes. L’espace économique réel ne correspond donc pas à l’unité administrative moderne : c’est plutôt une mosaïque de petites économies villageoises, de grandes plantations localisées et de zones quasi inhabitées.
Ainsi, les plantations doualas n’étaient pas réparties sur tout le territoire que l’on appellera plus tard « Moungo ». Elles étaient concentrées dans certains secteurs seulement, là où les conditions géographiques, sociales et économiques étaient favorables : proximité des voies commerciales, sols fertiles, présence de main-d’œuvre locale. Cette répartition localisée souligne que l’espace économique n’était pas équivalent à l’espace administratif, et que les dynamiques agricoles ont précédé la structuration formelle d’un cadre territorial de l’État.
Les plantations s’inscrivaient donc dans un territoire pratique, façonné par les entrepreneurs et les communautés locales, et non dans une entité administrative stable.
Quiconque fait de l’histoire économique et sociale doit donc être conscient de ce que l’usage rétroactif de « Moungo » simplifie la lecture mais masque les nuances locales. Les migrations, dynamiques commerciales et réseaux de plantations ne correspondent pas forcément aux limites administratives successives ; elles suivent plutôt les logiques de sol, de commerce et de mobilité sociale. Pour l’historien, cela impose une double vigilance : restituer la réalité économique et sociale dans ses limites d’alors, et clarifier l’usage des catégories administratives afin d’éviter des anachronismes.
Bref, l’usage rétrospectif de « Moungo » est bel et bien un biais.
Une approche rigoureuse consisterait à : a) identifier les circonscriptions ou subdivisions effectives au moment de l’activité des plantations (Mbanga, Nkongsamba, Yabassi, etc.) ; b) décrire les plantations et migrations dans ce cadre contemporain, puis, si nécessaire, relier ces données aux régions actuelles ou post-1935 en explicitant la projection rétrospective.
Cela permettrait d’éviter l’illusion d’un « Moungo homogène » et de mieux comprendre la variabilité locale des dynamiques économiques et sociales.
𝐶) 𝐿𝑒 𝑟𝑜̂𝑙𝑒 𝑑𝑒 𝑙’𝑒𝑡ℎ𝑛𝑖𝑐𝑖𝑡𝑒́ 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑙𝑒 𝑑𝑒́𝑐𝑜𝑢𝑝𝑎𝑔𝑒 𝑎𝑑𝑚𝑖𝑛𝑖𝑠𝑡𝑟𝑎𝑡𝑖𝑓 𝑐𝑜𝑙𝑜𝑛𝑖𝑎𝑙
Laissons de côté les affirmations sentencieuses de toutes sortes d’activistes et de blogueurs sur ce sujet. On est plus embêté de lire sous la plume d’un chercheur que « dans la région du Moungo comme dans l’ensemble du Sud du Cameroun, l’administration française procéda à un découpage cantonal calqué sur la mosaïque ethnique ». Dont acte, l’auteur est géographe, pas historien et encore moins historien du droit public.
Dire que l’administration coloniale française a découpé le territoire en prenant en compte les ethnicités contient une part de vérité, mais est trop simplificateur.
Dans les années 1920, comme le montrent les nombreux arrêtés entre 1920 et 1935, l’administration ne suit pas une logique unique.
Certes, elle utilise parfois des références ethniques pour organiser les subdivisions : on voit apparaître des unités associées aux Bassas, Doualas, Tikars ou Yambassas. Cela peut donner l’impression d’un découpage fondé sur une « mosaïque ethnique ».
Mais en réalité, cette logique n’est ni stable ni exclusive. Les limites changent fréquemment, les circonscriptions sont créées puis supprimées, et les regroupements évoluent constamment. Si l’ethnicité était le principe central, ces frontières seraient plus fixes.
Or, ce n’est pas le cas.
En fait, l’administration coloniale française poursuit plusieurs objectifs en même temps : mieux maîtriser et contrôler les populations, s’adapter aux réalités locales (peuplement, économie, voies de communication), simplifier la gestion administrative.
Dans ce contexte, l’ethnicité est surtout un outil pratique parmi d’autres, utilisé quand elle facilite l’administration, mais elle est abandonnée ou modifiée dès qu’elle devient contraignante.
La réforme de 1935 le montre bien : on abandonne les noms liés aux centres administratifs (et indirectement aux groupes humains) pour adopter des noms géographiques comme « Moungo », «Wouri » ou « Nkam ». Cela traduit un basculement vers une logique plus abstraite et centralisée, où le territoire compte plus que les groupes humains qui le composent, spécialement dans un contexte de migrations importantes vers ce territoire.
Le découpage colonial n’est donc pas une simple reproduction de la «carte ethnique ». Il s’agit plutôt d’un système hybride et évolutif, où l’ethnicité joue un rôle réel mais secondaire, constamment combiné avec des considérations administratives, économiques et géographiques.
20 mars 2026
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* Je prie les Camerounais anglophones de bien vouloir m'excuser de ne pas avoir fait de développements sur le Cameroun comme, je m'oblige toujours à le faire sur toute question de portée nationale. Il se trouve simplement qu'ici, le coeur de mon sujet était le Moungo et que seul le droit colonial français était pertinent.