De Kamerun ! et du rapport Ramondy

J'ai étudié la réception camerounaise du rapport coordonné par l’historienne Karine Ramondy sur La France au Cameroun (1945-1971). Je devrais plutôt dire « les réceptions » de ce rapport et ce qui s’est joué à cet égard dans la polémique déclenchée par M. Elimbi Lobè sur l’activité de Ouandié dans le Moungo. De fait, ces réceptions ont été très variables pour qui a lu (le kiosque numérique des journaux du Cameroun fut à cet égard très utile) et regardé par exemple les médias traditionnels et les médias sociaux anglophones, du Nord, de l’Est, etc. et appelle des réflexions sur ce que cela peut vouloir dire à propos de la question du « récit national » au Cameroun.

Ce que je voudrais regretter ici c’est qu’aucune comparaison systématique et charpentée n’ait été conduite dans l’espace public camerounais entre deux œuvres pourtant décisives pour la compréhension de la «guerre du Cameroun » : Kamerun !, publié en 2011 par Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, et précisément le rapport coordonné par Karine Ramondy, remis à l’État français en 2024.

Sur le papier, tout opposait ces deux entreprises, et c’est précisément cette opposition qui aurait mérité examen.

Le premier ouvrage est signé par trois journalistes, certes formés à l’histoire mais assumant une écriture très éditorialisée. Le second émane d’historiens académiques mandatés par l’État français, travaillant dans un cadre institutionnel, avec une écriture sobre, prudente, parfois même très retenue. D’un côté, une initiative « libre », engagée, inscrite dans la tradition militante de la critique de la Françafrique ; de l’autre, une commande officielle destinée à éclairer une politique publique de mémoire.

Cette différence de contexte, d’intention et de style aurait dû ouvrir un véritable débat sur les manières d’écrire l’histoire du conflit.

Car dès son titre, Kamerun ! revendique une posture. La référence explicite à la « Françafrique » (concept politico-journalistique plus qu’historien) donne le ton : celui d’une dénonciation structurée, d’un récit qui place la continuité coloniale au centre de l’analyse. La démonstration est vigoureuse, mais très construite, avec un fil narratif puissant et un cadrage explicatif assumé. Le rapport Ramondy, au contraire, se caractérise par une écriture presque chirurgicale : formulations prudentes, contextualisations serrées, refus des catégories trop générales, souci d’archives et de méthode. On peut discuter des limites inhérentes à un travail commandité par l’État, mais force est de constater que l’économie argumentative, elle, est résolument académique. Or cette différence fondamentale n’a été prise au sérieux ni au Cameroun, ni en France.

Au Cameroun, les recensions des deux œuvres ont été presque exclusivement le fait de journalistes, de militants ou de commentateurs non spécialistes. Le prisme a été politique ou mémoriel, jamais historiographique. On a loué ou dénoncé Kamerun ! selon les sensibilités, on a salué ou contesté le rapport Ramondy selon les appartenances, mais sans s’interroger sur ce que ces textes signifiaient en termes de méthodes, de sources, de construction narrative.

Le public camerounais n’a donc pas eu accès à une lecture qui éclaire la différence entre enquête journalistique engagée et rapport d’historiens professionnels.

En France, la situation fut inverse, mais tout aussi problématique. Les recensions du rapport Ramondy ont souvent été écrites comme si Kamerun ! n’avait jamais existé. Le travail pionnier des trois auteurs, pourtant fondateur pour l’ouverture du dossier dans l’espace public, a été passé sous silence ou considéré comme un simple prélude militant. Beaucoup de commentaires français ont privilégié une lecture centrée sur la politique mémorielle de l’État, saisissant le rapport comme un geste hexagonal plutôt que comme un texte dialoguant avec quinze ans de productions préexistantes.

Une comparaison historiographique entre Kamerun ! et le rapport Ramondy permettrait peut-être de comprendre comment deux écritures de l’histoire, très différentes dans leur forme et leurs objectifs, circulent dans un espace camerounais traversé par les lectures concurrentes de la colonisation, de l’UPC, des chefferies, du rôle des élites et de la place des régions.

Cette comparaison permettrait de mesurer ce que chaque ouvrage active, réactive ou déplace dans les imaginaires politiques camerounais. Elle permettrait de rappeler que si l’histoire n’est jamais « neutre », toutes les écritures ne relèvent pas du même régime de preuve, du même contrat de lecture ou du même horizon d’attente.

1er mars 2026