𝐃𝐞 𝐰𝐢𝐤𝐢𝐩𝐞́𝐝𝐢𝐚 𝐞𝐧 𝐠𝐞́𝐧𝐞́𝐫𝐚𝐥 𝐞𝐭 𝐝𝐮 𝐌𝐮𝐤𝐨𝐧-𝐦𝐰𝐚 𝐍𝐠𝐨̂𝐧𝐝𝐨̂ 𝐞𝐧 𝐩𝐚𝐫𝐭𝐢𝐜𝐮𝐥𝐢𝐞𝐫
L’espace public camerounais est saturé de (re)constructions narratives. Toutes déterminées par des buts politiques avoués ou inavoués, conscients ou inconscients tels que « dénoncer la colonisation », louer tel « héros » ou « martyr », valoriser son ethnie, son «quartier », son « village », sa ville, etc. Donc des récits très biaisés, puisque c’est le principe même d’une construction ou d’une reconstruction narrative. Les pages wikipédia consacrées au Cameroun recèlent industriellement ces (re)constructions narratives.
La page 𝑁𝑘𝑜̂𝑛𝑜 𝑛𝑔𝑜𝑛𝑑 de Wikipédia en est un exemple (1) (2), entre traduction approximative, simplification culturelle et recomposition identitaire, afin de créer l’illusion d’une stabilité et d’une cohérence dans la cuisine « traditionnelle » de tels groupes ethniques.
Selon Wikipédia et différents blogueurs, il s’agirait d’un plat emblématique, partagé entre plusieurs groupes, portant des noms différents mais renvoyant à une même réalité culinaire. Pourtant, dès que l’on regarde les choses de plus près, des dissonances apparaissent, révélant un processus de standardisation 𝑎 𝑝𝑜𝑠𝑡𝑒𝑟𝑖𝑜𝑟𝑖 des discours.
L’un des premiers éléments de confusion tient au vocabulaire lui-même. Le terme « pistache » constitue un faux ami particulièrement trompeur. Il ne désigne pas ici la graine du pistachier telle qu’elle est connue dans les cuisines européennes ou moyen-orientales, mais des graines issues de courges locales. Cette traduction, peut-être motivée par une volonté de rendre le produit intelligible pour un public extérieur, introduit un décalage sémantique qui fausse la compréhension du plat dès son appellation.
À cette ambiguïté lexicale s’ajoute la multiplicité des dénominations vernaculaires. 𝑁𝑘𝑜̂𝑛𝑜 𝑛𝑔𝑜𝑛𝑑, 𝑛𝑛𝑎𝑚 𝑛𝑔𝑜𝑛, 𝑛𝑔𝑜𝑛𝑑’𝑎 𝑚𝑢𝑘𝑜𝑛, 𝑛𝑘𝑜𝑛𝑔𝑢𝑒 𝑛𝑔𝑜𝑚 ou encore 𝑛𝑗𝑢 ne sont pas de simples variantes linguistiques interchangeables. Ils s’inscrivent dans des contextes ethnolinguistiques distincts et renvoient à des pratiques qui, si elles partagent une base commune, n’en demeurent pas moins différenciées. La réduction de ces termes à des synonymes parfaits relève d’une logique d’unification qui répond davantage aux exigences d'un « holisme » ethniciste qu’à la réalité des pratiques. Du moins si l'on suppose que ceux qui font ces équivalences ont consommé chacun de ces mets et savent donc bien qu'ils sont différents. Pour ma part, je n'ai consommé que le mets Basaa et je le tiens pour différent de celui des Doualas et apparentés.
En cherchant à produire un récit cohérent, ce type de textes gomme les nuances et fabriquent une continuité là où il existe en réalité une pluralité.
Cette pluralité se manifeste notamment dans les modalités de préparation, qui sont par ailleurs documentées. Si l’on peut identifier un socle commun – une pâte de graines de courge écrasées, enrichie de protéines animales, liée par des œufs et cuite dans des feuilles végétales –, les variations sont nombreuses. Les proportions, la nature des ingrédients, les techniques de cuisson, la texture finale ou encore les usages sociaux du plat diffèrent selon les régions et les familles. Certains privilégient le poisson fumé, d’autres la viande ; certains obtiennent une consistance dense et compacte, d’autres une préparation plus souple. Ces écarts ne sont pas de simples détails, mais participent de l’identité même du plat dans chaque contexte.
Un élément supplémentaire mérite toutefois d’être souligné, car il éclaire la dimension politique de ces récits. Dans certaines formulations, notamment encyclopédiques, le choix d’une dénomination particulière comme entrée principale n’est pas neutre. Le fait de privilégier ici (la notice wikipédia) une appellation issue de l’aire linguistique des Basaas, tout en rattachant explicitement le plat à la gastronomie et à l’art culinaire de ce groupe en fin de notice, contribue à orienter l’interprétation. Ce cadrage suggère, concurremment au holisme de départ, une forme d’appropriation symbolique par le rédacteur : un ensemble de pratiques partagées est implicitement ramené à une identité spécifique. Ce type de construction narrative laisse apparaître, en filigrane, des dynamiques de compétition ou de revendication ethno-culturelle, dans lesquelles la désignation et la catégorisation des mets deviennent des enjeux de visibilité et de légitimité.
Pourquoi ces différences de « fabrication » culinaire tendent-elles alors à disparaître dans les récits numériques ?
Une première explication réside dans les logiques de diffusion numérique. Les blogs culinaires, les articles de vulgarisation, etc. visent souvent à proposer des contenus accessibles, reproductibles et partageables. Pour cela, ils privilégient des versions stabilisées des recettes, présentées comme représentatives, au détriment de la diversité des pratiques. D’autre part, il convient de souligner le rôle des récits eux-mêmes dans la production de cette cohérence apparente. Les textes ne se contentent pas de décrire une réalité préexistante ; ils contribuent à la construire. En affirmant que tel ou tel terme désigne « le même plat », en alignant des variantes sous une même catégorie, ils participent à l’élaboration d’un objet culinaire unifié qui n’existe pas nécessairement comme tel dans les pratiques. Et la circularité du discours – où les sources se citent, se reprennent et se confirment mutuellement – renforce l’impression d’évidence tout en masquant les processus de simplification à l’œuvre.
L’anthropologue ou le sociologue doit pour sa part adopter une approche plus attentive aux écarts et aux contextes. Et plutôt que de chercher à identifier une version « authentique » ou un nom « correct », il voudra considérer cet ensemble comme une famille de préparations apparentées, ancrées dans des traditions locales distinctes mais reliées par des techniques et des ingrédients communs. Une telle perspective permet de restituer la complexité des pratiques alimentaires et d’éviter les pièges d’une homogénéisation discursive.
Cette notice wikipédia met en lumière les tensions entre diversité culturelle et mise en récit. Elle fait voir que l’alimentation, loin d’être un domaine figé, est traversée par des dynamiques de traduction, d’adaptation et de reconfiguration. Les récits qui en rendent compte ne sont jamais neutres : ils sélectionnent, organisent et transforment les éléments qu’ils décrivent. Comprendre ces mécanismes constitue une étape essentielle pour appréhender la richesse des cultures culinaires sans les réduire à des catégories simplificatrices.
29 mars 2026
PS. « Chez nous au Cameroun, ai-je pu lire en ligne, on l’appelle le mets de pistache. Au Nigeria et dans une grande partie de l’Afrique de l’Ouest, on le connaît sous le nom d’Egusi. Au Gabon, on parle plutôt du mets de concombre ».
1. L'egusi est une sauce ou une soupe.
2. Le mets gabonais est fait à partir du concombre, d'où son nom « paquet de concombre ».