𝐇𝐢𝐬𝐭𝐨𝐢𝐫𝐞 𝐞𝐭 𝐢𝐝𝐞́𝐨𝐥𝐨𝐠𝐢𝐞. 𝐋𝐚𝐦𝐛𝐞𝐫𝐭𝐨𝐧 𝐞𝐭 𝐥𝐞𝐬 𝐁𝐚𝐦𝐢𝐥𝐞́𝐤𝐞́𝐬 (𝐨𝐮 𝐥𝐚 𝐟𝐚𝐛𝐫𝐢𝐜𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐝’𝐮𝐧 𝐭𝐨𝐭𝐞𝐦)
Dans une certaine littérature militante camerounaise, dans des blogs, des tribunes et des débats en ligne, Jean de Lamberton est devenu une sorte de mot magique : on lui attribue l’invention du tribalisme au Cameroun, ou au moins celle du tribalisme anti-bamiléké, ou, à défaut, sa « théorisation ».
Il ne s’agit pas ici ni de le défendre, ni d’édulcorer ce qu’il a écrit. Ses textes sont chargés de préjugés, de généralisations et d’obsessions raciales (au sens sociopolitique du mot race). Et je ne traite ici que du sort fait à son texte sur les Bamilékés, non de la question générale de son rôle et de son importance dans les guerres coloniales des années 1950-1960.
Le problème est celui-ci : on lui prête aujourd’hui, dans certains milieux camerounais, une importance historique démesurée par rapport à ce qu’il a réellement été, lu et utilisé à son époque.
Étant donc entendu (je me répète volontiers) qu’il ne s’agit ni de réhabiliter Jean de Lamberton, ni d’édulcorer la violence symbolique (et parfois très concrète) des discours coloniaux sur les Bamilékés, la question est la suivante : si l’on veut être intellectuellement sérieux, que fait-on du texte de Jean de Lamberton ?
Ma proposition. On se rappelle que faire de l’histoire ou de l’anthropologie commence par une question simple : qu’est-ce que ce texte est, d’où vient-il, comment a-t-il circulé, et qu’a-t-il réellement fait dans le monde social de son époque ?
I.
Jean de Lamberton a été un acteur important de l’expérience coloniale. Mais ses archives n’ont, à ce jour, fait l’objet d’aucun travail systématique. On parle beaucoup de Lamberton, on le cite, on l’exorcise, on le condamne, mais on ne l’a pas sérieusement travaillé. C’est un symptôme assez classique : on préfère souvent le procès moral à l’enquête empirique, parce que le premier est plus rapide et procure une satisfaction politique immédiate.
Et Jean de Lamberton n’est pas un cas isolé. On pourrait dresser une liste assez longue d’acteurs français (et britanniques) de premier plan de la colonisation au Cameroun, dont les archives existent, parfois en abondance, et dont personne n’a entrepris l’exploration systématique. Ce silence archivistique en dit long sur la manière dont toutes sortes d’activistes font de l’histoire coloniale : on se bat sur quelques noms totémiques, pendant que des pans entiers de la documentation dorment tranquillement dans des cartons.
Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, quoi que l’on pense par ailleurs de leur livre 𝐾𝑎𝑚𝑒𝑟𝑢𝑛 ! 𝑈𝑛𝑒 𝑔𝑢𝑒𝑟𝑟𝑒 𝑐𝑎𝑐ℎ𝑒́𝑒 𝑎𝑢𝑥 𝑜𝑟𝑖𝑔𝑖𝑛𝑒𝑠 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝐹𝑟𝑎𝑛𝑐̧𝑎𝑓𝑟𝑖𝑞𝑢𝑒 (1948-1971), de leurs sympathies upécistes ou de leurs œillères, sont au moins allés voir les archives de Jean de Lamberton.
II.
J’ai cherché les citations du texte de Jean de Lamberton dans les archives de presse des années 1960-1970. Quasiment rien. Et dans les bases de données universitaires : moins de trente occurrences, et l’immense majorité de ces occurrences sont… postérieures aux années 1980.
La notoriété de son texte est donc largement tardive et n’est pas indexée à son poids réel dans l’appareil colonial ou dans le débat intellectuel de l’époque, mais à autre chose : des réactivations, des redécouvertes, des recyclages politiques et militants beaucoup plus récents.
C’est ce que montrent d’ailleurs Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa : Jean de Lamberton est mis en lumière surtout à partir des années 1990, dans le contexte de l’« exhumation » de la « guerre du Cameroun » et de la dénonciation de la Françafrique. Et plus précisément, c’est François-Xavier Verschave qui rend célèbre aujourd’hui un texte sur les Bamilékés qui, jusque-là, avait été peu lu, peu cité et était difficilement accessible. Avec Internet, cette citation devient « culte », tourne en boucle, et finit par donner l’illusion que le texte de Jean de Lamberton a toujours été central.
On est donc face à un phénomène très simple : un texte marginal devient important après coup, parce qu’il est utile dans un combat intellectuel et politique donné.
III.
On parle beaucoup de « haine antibamiléké » comme d’un fait social massif, évident, presque mesuré au millimètre près.
En réalité, c’est surtout une expression bourdonnante. Ça circule partout, ça s’affirme avec assurance, mais quand on cherche les bases empiriques sérieuses, c’est le désert : zéro enquête d’opinion, zéro grande étude sociologique ou politiste solide sur le sujet.
Beaucoup d’affirmations, très peu de mesures.
Cela ne veut pas dire qu’il n’y a jamais eu de violences, de tensions, de rejets. Bien au contraire : il y a eu des émeutes, des agressions, des hostilités antibamilékés spécialement à Douala et dans le Moungo, avant les années 1960. Donc avant, ou en tout cas indépendamment, de Jean de Lamberton.
Les essentialisations ethnicistes ne sortent pas de sa tête comme par magie : elles existent déjà dans le monde social et politique camerounais.
Jean de Lamberton n’invente rien. Il reformule, il fige, il surdétermine, en langage pseudo-analytique, des représentations et des tensions qui circulent déjà. Le transformer en «père » du tribalisme antibamiléké, c’est confondre un symptôme avec une origine.
IV.
Le texte de Jean de Lamberton sur les Bamilékés est idéologiquement sale. Il est rempli de catégories raciales, de généralisations lourdes, d’essentialisations.
Et Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa montrent assez bien que Jean de Lamberton est borné, obsessionnel, enfermé dans une vision rigide des groupes humains. Là-dessus, il n’y a rien à sauver.
Mais il faut ajouter tout de suite ceci : ce texte est publié dans une revue excentrée du pouvoir politique et administratif colonial et n’est guère cité à l’époque. Il ne structure pas les grandes décisions, il ne devient pas un manuel secret de l’administration. Son destin réel, pendant longtemps, c’est la marginalité et l’oubli relatif.
Ce n’est que bien plus tard, quand François-Xavier Verschave l’exhume et en fait une citation choc dans La Françafrique, que le texte commence une seconde vie. Une vie militante, polémique, numérique. Et c’est cette seconde vie qui finit par écraser la première, au point qu’on oublie complètement à quel point le texte a été peu lu et peu influent au moment de sa publication.
Jean de Lamberton, écrivent Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, annote la page du livre de François-Xavier Verschave relative à son texte. Il s’énerve, parle de « trucage ». On peut aussi constater qu’il ne semble pas à l’aise avec son texte plus de trente ans plus tard. Dire, comme le font Deltombe et ses co-auteurs, qu’il voulait «réécrire son histoire » relève plus de l’interprétation psychologique que de la démonstration historique.
V.
L’histoire politico-numérique du texte de Lamberton sur les Bamilékés est assez révélatrice d’une certaine manière de parler du passé colonial. On y adore les figures simples, les coupables bien nommés, les textes-totems. C’est plus confortable que de se plonger dans les archives, dans la paperasse administrative, dans les contradictions internes de l’appareil colonial, dans les conflits entre services, entre acteurs, entre visions du monde.
Cette manière de faire enferme dans un paradoxe cruel : en voulant dénoncer les fictions coloniales, on fabrique parfois de nouvelles fictions. On transforme un texte secondaire en démon fondateur. On lui prête une puissance qu’il n’a probablement jamais eue. Et on se dispense ainsi d’analyser les vrais mécanismes (administratifs, politiques, sociaux, militaires) par lesquels le pouvoir colonial a produit, durci ou instrumentalisé des différences.
Bref, Jean de Lamberton n’est ni un génie maléfique, ni un penseur décisif. C’est un acteur situé, limité, idéologiquement chargé, dont la notoriété actuelle du texte est en grande partie un produit des années 1990 et d’Internet. Le reste, c’est de la mythologie politique.
7 février 2026