𝐂𝐚𝐭𝐡𝐨𝐥𝐢𝐜𝐢𝐬𝐦𝐞. 𝐄́𝐜𝐡𝐨𝐬 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐜𝐚𝐭𝐡𝐞́𝐝𝐫𝐚𝐥𝐞 𝐒𝐚𝐢𝐧𝐭-𝐏𝐢𝐞𝐫𝐫𝐞-𝐞𝐭-𝐒𝐚𝐢𝐧𝐭-𝐏𝐚𝐮𝐥 𝐝𝐞 𝐃𝐨𝐮𝐚𝐥𝐚
Je ne suis pas versé dans la religion. Toutefois, le baptisme et le catholicisme définissent la «texture ouverte » de mon fond culturel. Le baptisme parce qu’il a partie liée avec la langue douala, la poésie chansonnière et celui du «folklore » douala dans lequel communiaient la première et la deuxième génération de lettrés doualas (mon grand-père et mon père)(*). Le catholicisme parce que j’y ai « vécu » en tant que sociétaire de l’école Saint Jean Bosco.
I.
Aussi, sans être catholique, j’ai avec la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul (**) de Douala un lien affectif qui remonte à mes années d’école. Elle n’est pas seulement un bâtiment dans mon souvenir mais un paysage entier de l’enfance et de l’adolescence. Lorsque j’étais élève à l’école Saint-Jean Bosco, elle était là, à la fois proche et un peu solennelle, comme une présence constante. Elle me renvoie immédiatement à ces années qui m’ont laissé le souvenir d’une discipline joyeuse, d’une ascèse presque ludique et d’un goût de l’excellence qui, à l’époque, nous paraissait naturel. Je revois spécialement deux figures familières qui peuplaient ce petit monde : « M. Piment », personnage à la fois redouté et respecté, et « M. Jérôme », dont la moto traversait parfois la cour au milieu des rangées d’élèves, et d’applaudissements enthousiastes. Entre l’école et la cathédrale se trouvait la cour intérieure où se déroulaient nos parties de football, improvisées ou organisées, interclasses ou simplement entre camarades. Ces matchs avaient quelque chose de particulier, peut-être parce que les murs de la cathédrale bordaient la cour d’école/terrain de foot et donnaient à ces jeux un air d’importance inattendue.
Je garde aussi en mémoire le ballet quotidien des prêtres et des sœurs qui circulaient entre les bâtiments. J’étais d’un tempérament assez légitimiste, et j’avais adopté avec sérieux les salutations rituelles que l’on ne nous inculquait pas mais que nous entendions les aînés faire : « Bonjour mon père ! », « Bonjour ma sœur ! ». Les dépendances entre l’école et la cathédrale étaient peuplées de statues que je regardais avec curiosité. Il y avait aussi les confessionnaux, qui m’intriguaient davantage qu’ils ne m’effrayaient. Et puis l’intérieur même de la cathédrale, avec son acoustique particulière. Nous aimions parfois y entrer pour jouer avec les réverbérations de l’écho. Nous parlions à voix basse, puis un peu plus fort, pour entendre la manière dont le son rebondissait dans l’espace. C’était un jeu assez innocent, mais qui comportait toujours le risque d’être surpris et grondé par un prêtre ou par une sœur. Les décorations de Noël quant à elles donnaient au lieu une atmosphère encore différente, faite de lumière, de guirlandes et d’une certaine gravité joyeuse qui marquait le rythme de l’année.
Et, au milieu de tout cela, je ne sais plus à partir de quelle classe, le service de la messe scolaire du jeudi 11h qui réunissait garçons de Saint Jean Bosco et filles de Notre-Dame, aux côtés de Mgr Simon Tonyé. Un privilège de rang, puisque je n’étais pas inscrit au «séminaire » (cours d’éducation religieuse) non pas tant parce que ma famille n’était pas catholique que parce que je n’ai pas le «logiciel» de la croyance.
II.
Lorsque je suis arrivé en France pour d'abord y passer mon bachot, la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Douala a continué à jouer un rôle inattendu dans mon entrée dans la francité. Ce rôle était double. D’abord parce que mes premiers repères symboliques dans le paysage religieux français se sont organisés en écho avec ce souvenir. L’église de Pantin (lieu de ma première habitation), puis Notre-Dame de Paris et un certain nombre d’églises parisiennes qui me sont devenues familières, m’étaient immédiatement intelligibles parce que je les rapportais mentalement à ce que j’avais connu à Douala. La basilique de Saint-Denis, avec son histoire et son architecture, s’est ajoutée à cette petite géographie personnelle, de même que plusieurs églises et cathédrales de province.
Le second aspect de cette entrée dans la francité passait par la littérature. À la fin de l’adolescence, beaucoup des écrivains que je lisais tournaient, d’une manière ou d’une autre, autour de la catholicité. Chateaubriand occupait une place centrale dans ces lectures, avec bien sûr 𝐿𝑒 𝐺𝑒́𝑛𝑖𝑒 𝑑𝑢 𝑐ℎ𝑟𝑖𝑠𝑡𝑖𝑎𝑛𝑖𝑠𝑚𝑒. Certes, j’avais été subjugué par ce que disait Chateaubriand des cathédrales, de l’effet émotionnel et sublime des grandes églises gothiques sur le visiteur, leur verticalité et leur lumière, ce qu’il disait de l’harmonie entre architecture et spiritualité, pour essayer de montrer comment la forme des cathédrales participe à l’élévation de l’âme. Ce qu’il disait de la symbolique chrétienne des voûtes, des arcs-boutants et des vitraux. Mais c’est le «Prince des romantiques » (c’est un peu plus tard que je tirerai le fil scolaire de mes récitations de Victor Hugo) que je lisais. Je n’avais décidément pas le « logiciel » des croyants : j’étais saisi par la littérature, pas par la théologie.
Avec le temps, ce rapport intellectuel au catholicisme s’est approfondi pour des raisons plus directement universitaires. J’ai eu l’occasion de travailler à plusieurs reprises sur des sujets qui s’y rattachaient. Cela a commencé par un exposé sur la «querelle des icônes », cette longue controverse théologique et politique de l’Empire byzantin autour de la légitimité des images dans le culte. Par la suite, j’ai eu à réfléchir sur ce que l’on appelle parfois la « catho-laïcité » française, c’est-à-dire la manière particulière dont la tradition catholique et l’histoire de la laïcité s’entrelacent dans la culture politique du pays.
D'autres travaux m’ont conduit à examiner les sources ecclésiologiques du constitutionnalisme, c’est-à-dire la manière dont certaines formes d’organisation et de pensée issues de l’Église ont influencé les conceptions modernes du pouvoir et de la règle juridique. À ces recherches se sont ajoutés des commentaires de philosophie politique ou de philosophie du droit portant sur plusieurs textes importants du magistère catholique. L’encyclique 𝐼𝑛 𝑝𝑙𝑢𝑟𝑖𝑚𝑖𝑠, publiée en 1888 par Léon XIII et consacrée notamment à la condamnation de l’esclavage dans le contexte brésilien (une articulation entre morale, droit naturel et transformations politiques). 𝑅𝑒𝑟𝑢𝑚 𝑁𝑜𝑣𝑎𝑟𝑢𝑚, publiée en 1891 par le même Léon XIII et souvent considérée comme l’acte fondateur de « la doctrine sociale de l’Église » (la question de la condition ouvrière et du rôle de l’État face à la « question sociale »). Plus récemment, 𝐸𝑣𝑎𝑛𝑔𝑒𝑙𝑖𝑢𝑚 𝑉𝑖𝑡𝑎𝑒, publiée en 1995 par Jean-Paul II, m’a intéressé à propos de la question de la dignité de la vie humaine face aux débats contemporains sur l’avortement, l’euthanasie et la bioéthique.
De souvenir d’enfance et de décor architectural, le catholicisme est progressivement devenu pour moi un objet intellectuel complexe, lié foncièrement à 𝑙'ℎ𝑖𝑠𝑡𝑜𝑖𝑟𝑒 𝑝𝑜𝑙𝑖𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑒𝑡 𝑎̀ 𝑙’ℎ𝑖𝑠𝑡𝑜𝑖𝑟𝑒 𝑑𝑒𝑠 𝑖𝑑𝑒́𝑒𝑠 𝑝𝑜𝑙𝑖𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒𝑠 𝑒𝑡 𝑗𝑢𝑟𝑖𝑑𝑖𝑞𝑢𝑒𝑠.
III.
La visite du pape au Cameroun ce mois-ci m’a donné l’occasion de revenir plus directement au contexte camerounais. L’événement m’incite depuis quelques jours à rouvrir certains de mes livres et à consulter des données disponibles sur l’histoire du catholicisme dans le pays. J’ai repris notamment le très intéressant ouvrage d’Amélie-Emmanuelle Ayili retraçant l’itinéraire des premiers missionnaires pallottins et documentant le patrimoine immobilier méconnu qu’ils ont laissé. J’ai également relu un texte d’Eric de Rosny, que je crois avoir déjà publié sur cette page, relatif à l’histoire du collège Libermann, établissement qui jouxte l’école Saint-Jean Bosco et la cathédrale et qui fait donc partie du même paysage éducatif et religieux.
Ces lectures m’ont permis d’avancer un peu dans la compréhension d’une question qui m’a toujours intrigué : pourquoi les catholiques africains semblent, de manière générale, beaucoup moins attachés à la connaissance et au culte des saints que les catholiques européens ou ceux des Amériques. La question est délicate, car elle touche à des pratiques religieuses profondes et à des formes d’adaptation culturelle du christianisme. Et je ne suis pas sûr de ce que la majorité des catholiques camerounais ou même d’Afrique noire savent qui sont les subsahariens qui ont été canonisés ou « simplement » béatifiés, ni qui est le Père Simon Mpeke, le premier Vénérable du Cameroun (2023).
En poursuivant mes lectures, je suis aussi retombé sur des analyses consacrées à la manière dont l’Église catholique gère la question de la sorcellerie dans des contextes où cette référence reste très présente dans les imaginaires et les pratiques sociales. La littérature sur ce sujet est abondante et parfois très nuancée. Elle montre que l’institution ecclésiale oscille souvent entre la volonté de condamner certaines pratiques jugées incompatibles avec la doctrine chrétienne et la nécessité pastorale d’accompagner des croyants qui interprètent leur expérience du monde à travers ces catégories.
Je n’ai pas moins prêté attention à la concurrence, très vive, entre le catholicisme et les églises dites du réveil. Cette compétition religieuse est parfois féroce, même si elle reste le plus souvent feutrée. Elle produit d’ailleurs des effets paradoxaux, car elle contribue à l’apparition de formes de « charismatisation » du catholicisme lui-même, avec une place accrue accordée aux prières de guérison, aux manifestations émotionnelles de la foi ou aux groupes de prière inspirés des mouvements pentecôtistes...
IV.
C’est au cours de ce petit loisir lettré autour du catholicisme camerounais que j’ai eu l’idée de m’arrêter un moment sur la cathédrale de Douala elle-même. Je pensais trouver facilement quelques informations de base et peut-être des références bibliographiques permettant d’aller plus loin. J’ai donc jeté un coup d’œil sur Wikipédia.
Ce que j’y ai trouvé m’a plongé dans une forme de consternation amusée. La page était d’une pauvreté informationnelle assez spectaculaire, presque affligeante si l’on songe à ce que représente généralement une cathédrale dans l’histoire d’une ville et d’un diocèse. Toute personne ayant déjà ouvert un livre consacré à un édifice religieux, et plus encore à une cathédrale, sait que ce type de bâtiment se raconte habituellement à travers toute une série de thèmes relativement bien établis.
Ainsi, qui a ouvert un livre sur l'histoire des cathédrales ou d'une cathédrale (il y en a des tonnes et certains sont en libre accès en ligne) sait qu'on y évoque au moins : 1. la signification religieuse de la cathédrale dans l’organisation du catholicisme et dans la vie du diocèse – 2. la genèse du projet et les circonstances historiques qui ont conduit à décider sa construction – 3. l’identité de l’architecte ou des architectes et les modèles stylistiques auxquels ils se référaient – 4. le déroulement du chantier avec ses phases, ses interruptions, ses difficultés financières ou juridiques et les questions d’expropriation ou d’aménagement urbain qu’il a pu soulever – 5. l’analyse de l’architecture proprement dite, depuis le plan général jusqu’aux détails de la façade, de la nef ou du chœur – 6. l’étude du programme iconographique et de la statuaire – 7. les conditions de l’inauguration et de la consécration de l’édifice – 8. les grands événements religieux, politiques ou sociaux qui s’y sont déroulés au fil du temps, y compris les accidents ou les destructions éventuelles – 9. les transformations et restaurations successives – 10. la manière dont la cathédrale apparaît dans les arts et les lettres, que ce soit dans la littérature, la peinture, la photographie ou le cinéma.
Face à cette richesse potentielle d’informations et d’analyses, la maigreur de l’information disponible en ligne, au-delà de wikipédia, donne l’impression d’un contraste presque comique entre l’épaisseur historique des lieux et sa sous-information publique. Somme toute, ce n’est peut-être pas l’auteur de cette notice qui est à blâmer mais : l’église catholique camerounaise qui n’a publié AUCUN livre sur cette cathédrale ? l’université camerounaise qui n’a publié à ce jour aucune thèse de doctorat (en histoire, en histoire de l’art ou en architecture) sur la cathédrale ? les « éditeurs » camerounais ? etc.
Comme je voudrais en savoir sur l’inauguration bien plus que ces lignes :
« 𝐿𝑒 𝑅. 𝑃. 𝐷𝑖𝑟𝑒𝑐𝑡𝑒𝑢𝑟 𝑒𝑠𝑡 𝑎𝑙𝑙𝑒́ 𝑎̀ 𝐷𝑜𝑢𝑎𝑙𝑎, 𝑛𝑜𝑡𝑟𝑒 𝑔𝑟𝑎𝑛𝑑 𝑝𝑜𝑟𝑡. 𝐼𝑙 𝑒𝑠𝑡 𝑎𝑙𝑙𝑒́ 𝑎𝑠𝑠𝑖𝑠𝑡𝑒𝑟 𝑎̀ 𝑙𝑎 𝑐𝑜𝑛𝑠𝑒́𝑐𝑟𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑑’𝑢𝑛𝑒 𝑚𝑎𝑔𝑛𝑖𝑓𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑐𝑎𝑡ℎ𝑒́𝑑𝑟𝑎𝑙𝑒 𝑐𝑜𝑛𝑠𝑡𝑟𝑢𝑖𝑡𝑒 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑐𝑒𝑡𝑡𝑒 𝑣𝑖𝑙𝑙𝑒 𝑒𝑡 𝑎𝑢𝑠𝑠𝑖 𝑎̀ 𝑙’𝑒𝑥𝑝𝑜𝑠𝑖𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑞𝑢𝑖 𝑦 𝑎 𝑒𝑢 𝑙𝑖𝑒𝑢. 𝐼𝑙 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑓𝑎𝑖𝑡 𝑏𝑒́𝑛𝑒́𝑓𝑖𝑐𝑖𝑒𝑟 𝑑𝑢 𝑟𝑒́𝑐𝑖𝑡 𝑑𝑒 𝑠𝑜𝑛 𝑣𝑜𝑦𝑎𝑔𝑒. 𝐼𝑙 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑑𝑖𝑡 𝑐𝑜𝑚𝑏𝑖𝑒𝑛 𝑒́𝑡𝑎𝑖𝑒𝑛𝑡 𝑡𝑜𝑢𝑐ℎ𝑎𝑛𝑡𝑒𝑠 𝑙𝑒𝑠 𝑐𝑒́𝑟𝑒́𝑚𝑜𝑛𝑖𝑒𝑠 𝑎𝑢𝑥𝑞𝑢𝑒𝑙𝑙𝑒𝑠 𝑜𝑛𝑡 𝑎𝑠𝑠𝑖𝑠𝑡𝑒́ 𝑠𝑒𝑝𝑡 𝑒́𝑣𝑒̂𝑞𝑢𝑒𝑠 𝑒𝑡 𝑑𝑒𝑢𝑥 𝑝𝑟𝑒́𝑓𝑒𝑡𝑠 𝑎𝑝𝑜𝑠𝑡𝑜𝑙𝑖𝑞𝑢𝑒𝑠 𝑣𝑒𝑛𝑎𝑛𝑡 𝑑𝑒𝑠 𝑐𝑜𝑙𝑜𝑛𝑖𝑒𝑠 𝑣𝑜𝑖𝑠𝑖𝑛𝑒𝑠 𝑑𝑢 𝐶𝑎𝑚𝑒𝑟𝑜𝑢𝑛 𝑒𝑡 𝑐𝑜𝑚𝑏𝑖𝑒𝑛 𝑛𝑜𝑚𝑏𝑟𝑒𝑢𝑠𝑒 𝑒́𝑡𝑎𝑖𝑡 𝑙’𝑎𝑠𝑠𝑖𝑠𝑡𝑎𝑛𝑐𝑒. 𝐿’𝑒𝑥𝑝𝑜𝑠𝑖𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑛’𝑒𝑠𝑡 𝑝𝑎𝑠 𝑚𝑜𝑖𝑛𝑠 𝑖𝑛𝑡𝑒́𝑟𝑒𝑠𝑠𝑎𝑛𝑡𝑒. 𝐿𝑎 𝑚𝑖𝑠𝑠𝑖𝑜𝑛 𝑐𝑎𝑡ℎ𝑜𝑙𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑦 𝑎𝑣𝑎𝑖𝑡 𝑢𝑛 𝑐𝑢𝑟𝑖𝑒𝑢𝑥 𝑠𝑡𝑎𝑛𝑑. 𝐼𝑙 𝑎 𝑝𝑟𝑜𝑣𝑜𝑞𝑢𝑒́ 𝑙’𝑎𝑑𝑚𝑖𝑟𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑑𝑒 𝑡𝑜𝑢𝑠 𝑙𝑒𝑠 𝑣𝑖𝑠𝑖𝑡𝑒𝑢𝑟𝑠. 𝐿𝑒 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑖𝑠𝑠𝑎𝑖𝑟𝑒 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑅𝑒́𝑝𝑢𝑏𝑙𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑒𝑡 𝑠𝑜𝑛 𝑒́𝑝𝑜𝑢𝑠𝑒 𝑠𝑒 𝑠𝑜𝑛𝑡 𝑣𝑖𝑣𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑖𝑛𝑡𝑒́𝑟𝑒𝑠𝑠𝑒́𝑠 𝑎𝑢𝑥 𝑝𝑟𝑜𝑔𝑟𝑒̀𝑠 𝑟𝑎𝑝𝑖𝑑𝑒𝑠 𝑑𝑒 𝑛𝑜𝑠 𝑚𝑖𝑠𝑠𝑖𝑜𝑛𝑠 » (« Notre séminaire. Revue des séminaristes indigènes », 1er juillet 1936)*** .
Rien en librairie ou en ligne ne me permet de satisfaire ma curiosité sur la décoration intérieure et les symboles chrétiens qu’elle abrite, comme... toutes les cathédrales.
V.
Je vois certes bien que la cathédrale est « étrange », pas exactement Art déco mais quelque chose d’époque. Sans plus. Je n’ai que Jacques Soulillou pour m’apprendre que la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paull de Douala doit être replacée dans le contexte plus large de la transformation architecturale et urbaine de la ville pendant le mandat français, à partir de 1920. Cette période marque l’apparition dans le paysage urbain de formes directement inspirées de l’architecture moderne européenne, même si cette modernité arrive avec un décalage d’une dizaine d’années en raison de l’éloignement géographique et de la lenteur des communications.
À la fin des années 1920, Douala connaît une phase de construction intense liée à l’extension du port et à l’implantation d’infrastructures administratives et économiques. Plusieurs édifices publics construits entre 1927 et 1931 (chambre de commerce, gare, palais de justice, hôpital) présentent une relative unité stylistique que Jacques Soulillou rattache à un « style 1930 », proche de l’Art déco. Ces bâtiments introduisent notamment le toit-terrasse, la composition symétrique des façades, l’usage d’un module rectangulaire répétitif et une ornementation sobre fondée sur des balustrades ou des motifs géométriques.
Jacques Soulilou ne mentionne toutefois pas le nom de l’architecte de la cathédrale et ne propose pas non plus une monographie détaillée de l’édifice. Les indications qu’il donne sur celle-ci restent ponctuelles et essentiellement typologiques. Il la rattache à cette séquence architecturale du tournant des années 1930 et souligne certains traits caractéristiques de cette période : une composition encore marquée par la symétrie, un travail de façade qui donne au bâtiment une dimension représentative et une articulation intermédiaire entre l’architecture coloniale « ouverte », faite de larges baies favorisant la circulation de l’air, et des formes plus fermées qui apparaîtront après la Seconde Guerre mondiale.
La cathédrale apparaît ainsi chez J. Soulillou moins comme un objet étudié pour lui-même que comme un élément du paysage architectural d’une ville en pleine mutation, portée par la croissance du port et par les premiers projets d’urbanisme systématique qui accompagnent l’expansion démographique de Douala au milieu du XXᵉ siècle.
8 avril 2026
------------------------------------------------
(*) J’aurai l’occasion d’y revenir ici et en librairie : beaucoup d’ethnologues ou d’anthropologues « des Doualas » (même mon regretté et si remarquable aîné intellectuel Manga Bekombo Priso) escamotent proprement cette question des classes socioculturelles et des capitaux socioculturels dans le « fait douala ». Pour ma part, j’en ai toujours eu conscience pour deux raisons : a) une fois en âge adulte, en observant la frontière, invisible à qui ne sait pas y prêter attention, entre les Doualas dont les familles sont installées en France depuis la première moitié du XXe siècle et celles qui sont «immigrées » (au sens donné à ce mot depuis les années 1970) ; b) petit et adolescent, en passant l’essentiel de mes vacances scolaires au « pays Pongo », je sortais de l’« effet de milieu » que fabriquait le fait de vivre à Douala au milieu du « même type » de Doualas et de parents dans des professions intellectuelles. En « pays Pongo », je vivais au milieu de la référence à la sorcellerie. Que de villageois pour me dire que j’étais fou d’aller chez Pa’a Malobè y manger et écouter ses histoires fabuleuses ! Me grands-parents eux n’étaient pas là-dedans. Rien de tout cela dans mon environnement à Douala. Sauf que, en âge adulte, je lis Eric de Rosny, qui raconte quoi comme observateur participant ? La centralité de la sorcellerie chez les Doualas à Douala !
** Aux origines et jusqu’aux années 1960, on écrivait (correctement) « saints Pierre et Paul ».
*** Le Révérend Père en question est le fondateur de la revue, Paul Gontier, « de l’Institut des Prêtres du Sacré-Coeur de Saint-Quentin, missionnaire à Bandjoun par Bafoussam ».
---------------------------------------------
Ayili (Amélie-Emmanuelle), Pèlerinage au Kamerun de 1890 à 1916 : sur les pas des premiers missionnaires pallottins, Paris, L’Harmattan, 2018.
Mbazoa (Augustin), Le statut juridique de l’Église catholique au Cameroun. Des origines à l’Accord-cadre du 13 janvier 2014 entre la République du Cameroun et le Saint-Siège, Paris, L’Harmattan, 2024.
Soulillou (Jacques), Rives coloniales. Architecture, de Saint-Louis du Sénégal à Douala, Marseille, Parenthèses, 1993.
Soulillou (Jacques), Douala : architecture et urbanisation, Marseille, Parenthèses, 1989.