Jesse Jackson (1941-2026) (*)
C’est une mémoire lointaine, presque irréelle, qui dit autant le monde d’hier que l’homme qu’il fut, que convoque la mort de Jesse Jackson. Dans ce lointain sonore, un pasteur noir américain, inconnu de beaucoup quelques années plus tôt, enflammait les conversations, captivait les imaginaires, soulevait des espérances. Son nom, bref et sonore, une sorte de choc syllabique, était presque martial. À Douala, il n’y avait encore que la radio. Radio Cameroun, RFI, Africa n° 1, BBC. La Voix de l’Amérique. On passait de l’une à l’autre pour être sûr de n’avoir rien loupé, au milieu de cette « élite » proto-mondialisée qu’était le Lycée Joss.
À travers le monde, Noirs et Blancs de gauche, militants, étudiants, intellectuels improvisés des bars et des salons, voulaient y croire. À Douala aussi. Jesse Jackson portait la voix des sans-voix, des humiliés, des travailleurs pauvres, des minorités raciales et sexuelles, rassemblés sous la bannière rhétorique de la « Rainbow Coalition ». Sa parole, nourrie de Bible, de luttes sociales et d’une éloquence baptiste inimitable, faisait vibrer jusqu’aux périphéries du monde noir diasporique.
Héritier du mouvement des droits civiques, compagnon de route de Martin Luther King Jr., présent à Memphis lors de l’assassinat du pasteur, Jesse Jackson avait très tôt compris que la politique américaine était aussi une bataille symbolique. Sa trajectoire, de Greenville en Caroline du Sud aux tribunes nationales, racontait déjà une Amérique en transformation. Mais il ne se contenta pas d’incarner une ascension individuelle : il voulut redéfinir les termes mêmes de l’identité noire.
Ainsi, en 1988, lors d’un symposium à Chicago, il proposa de substituer à « Black » l’appellation «African American ». L’idée, relayée par la presse, visait à déplacer la désignation raciale vers une référence historique et culturelle. Selon lui, « Black » décrivait une couleur, non une trajectoire. « African American » réinscrivait les descendants d’esclaves dans une généalogie, une territorialité, une dignité comparable à celles des autres groupes ethniques américains.
Cette proposition rencontra un écho considérable, dans un contexte marqué par l’afrocentrisme, les débats sur les réparations de l’esclavage et la revendication d’institutions mémorielles. Elle suscita aussi des résistances, certains intellectuels noirs contestant l’évidence d’une africanité homogène après des siècles de créolisation américaine. Jackson, fidèle à lui-même, avançait néanmoins : il pensait la politique comme une reconquête symbolique autant que matérielle.
Son radicalisme culturel se manifesta jusque dans certaines déclarations restées célèbres, telle son affirmation que Jésus était africain, autrement dit noir, une formule provocatrice, inscrite dans une théologie de la libération noire mais perçue par d’autres comme une essentialisation inversée.
Candidat aux primaires démocrates de 1984 puis de 1988, Jackson réussit l’exploit de transformer des campagnes réputées impossibles en moments historiques. En 1984, il conquit cinq États et plus d’un cinquième du vote populaire des primaires, sans obtenir pour autant une représentation proportionnelle en délégués, l’investiture revenant à Walter Mondale. Quatre ans plus tard, il rassembla plus de sept millions de voix, remporta plusieurs scrutins majeurs et frôla à nouveau l’impensable avant d’être devancé par Michael Dukakis.
Jesse Jackson parlait aux pauvres, aux exclus, aux « laissés-pour-compte » de la prospérité reaganienne. Ses discours (« Keep Hope Alive », « I Am Somebody ») résonnaient bien au-delà des frontières américaines. Pourtant, ses campagnes restèrent entravées par plusieurs facteurs : structurels d’abord, la sociologie électorale démocrate demeurant majoritairement blanche ; politiques ensuite, son programme étant jugé trop à gauche ; personnels enfin, certaines polémiques raciales et accusations d’antisémitisme ayant durablement entaché son image auprès d’une partie de l’électorat.
C’est ici que s’ouvre la comparaison inévitable et décisive avec Barack Obama.
Le discours de Philadelphie d’Obama, en 2008, demeure un moment clé de la pensée raciale américaine contemporaine. En évoquant les campagnes de Jackson, Obama reconnaissait la dette historique contractée envers lui : sans Jackson, pas de possibilité symbolique d’une candidature noire crédible à la présidence. Jackson avait élargi la scène ; Obama y entra.
Mais la différence entre les deux hommes est profonde, politique autant qu’intellectuelle.
Jackson parlait d’abord depuis l’expérience noire américaine historique : celle des ghettos, des églises baptistes, des luttes civiques, des solidarités communautaires. Son univers social était majoritairement noir, même lorsqu’il construisait des alliances. Sa « Rainbow Coalition » agrégait des groupes distincts autour d’une centralité noire assumée.
Obama, lui, surgit d’un tout autre écosystème. Né d’une mère blanche américaine et d’un père kenyan, élevé en partie à Hawaï puis en Indonésie, il incarne une biographie mondialisée. Là où Jackson universalise à partir du particulier noir, Obama particularise à partir de l’universel. Sa pensée de la race procède moins d’une théologie de la libération que d’un cosmopolitisme libéral.
Jackson revendiquait l’africanité comme socle identitaire, jusque dans la promotion du terme « African American ». Obama, sans la nier, la relativisait dans un récit national inclusif. Sa coalition n’était pas arc-en-ciel par addition de blocs mais par dissolution partielle des frontières raciales dans un imaginaire civique commun.
Politiquement, Jackson mobilisait les marges pour peser sur le centre. Obama conquit le centre pour sécuriser les marges. Le premier s’adressait aux démunis pour contraindre l’establishment démocrate ; le second rassura l’establishment pour élargir ensuite sa base.
Le contraste se lit aussi dans leurs controverses respectives. Jackson fut rattrapé par des propos jugés raciaux ou confessionnels, que ses adversaires exploitèrent. Obama, au contraire, se distingua par l’absence totale de déclarations racialement exclusives ou antisémites, cultivant des alliances transraciales constantes, avec des WASP, des juifs, des Latinos, des Arabes américains, des Asiatiques.
Même leurs entourages symbolisent cette divergence : là où Jackson émerge du sillage direct de King et du mouvement des droits civiques institutionnel (notamment la Southern Christian Leadership Conference) Obama s’inscrit dans un réseau académique, juridique et politique post-droits civiques.
D’une certaine manière, Jackson représente l’ultime grande figure de la politique noire protestataire du XXᵉ siècle, tandis qu’Obama inaugure la politique noire intégrative du XXIᵉ.
Ironie de l’histoire : en 1984 et 1988, le monde voulait croire en Jackson malgré l’improbabilité de sa victoire. En 2008, beaucoup, y compris parmi les Noirs américains, doutèrent d’Obama alors même que les conditions rationnelles de son investiture étaient plus favorables : fatigue de la guerre, impopularité républicaine, machine démocrate renouvelée, soutien de figures comme Bill Clinton ou la concurrence structurante de Hillary Clinton qui légitimait la primaire.
Là où Jackson avait rendu l’impossible désirable, Obama rendit le possible crédible.
La mort de Jesse Jackson referme ainsi une séquence historique : celle des prophètes politiques, des tribuns bibliques, des candidats impossibles dont la fonction première n’était pas de gouverner mais d’ouvrir l’imaginaire démocratique. À l’instar de Shirley Chisholm avant lui, il transforma la candidature noire en acte pédagogique mondial.
Jesse Jackson n’aura pas été président, mais il aura contribué à rendre pensable qu’un Noir puisse l’être, condition préalable peut-être, pour qu’un jour un homme comme Obama le devînt.
17 février 2026
(*) Les considérations que je propose ici reprennent en substance ce que j’ai dit écrit sur Jesse Jackson et Barack Obama, entre autres, dans E Plurisbus Unum. Du creuset américain, dans plusieurs articles sur les Etats-Unis (dont un indisponible en ligne : « L’Obamania : un antiracisme cathartique ») et dans deux livres à paraître sur « Les Noirs ».