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« Regarde ça ! Câest incroyable ! ». La jeune « sĆur » Douala faisant une thĂšse de doctorat en sciences humaines qui mâa ainsi interpellĂ© savait que je sais quâelle ne finit pas de se dĂ©soler ce que pratiquement rien de ce qui sâĂ©crit en ligne sur les Doualas par des entrepreneurs communautaires nâa pas le rapport aux sources sur lequel sa recherche, elle, serait notamment Ă©valuĂ©e. Elle et moi sommes dâaccord sur le fait que les pages wikipedia sur les Doualas, la langue douala, le makossa, etc. sont proprement navrantes.
Jâai donc regardĂ© les publications de lâĂ©crivain Timba Bema sur Facebook quâelle voulait me voir « regarder». Jâai vu que lâĂ©crivain avait initiĂ© une sĂ©rie de publication sur les Doualas intitulĂ©e «Quand les Duala Ă©taient Duala » (sur cette graphie, qui nâest pas celle quâutilisait le premier linguiste douala du douala Isaac MoumĂ© Ătia, je renvoie ici au chapitre V de mon livre) et qui frappe immĂ©diatement dâabord par sa fĂ©tichisation des Doualas et par la convocation dâhyperboles Ă leur sujet.
Je nâai pas moins relevĂ© que lâĂ©crivain publiait un certain nombre dâartefacts quâil prĂ©sentait comme Ă©tant «duala » au prix de temps en temps dâune mĂ©prise lui faisant imputer aux Doualas des artefacts dâautres groupes ethniques qui ont simplement Ă©tĂ© photographiĂ©s Ă Douala ou au prix dâune interprĂ©tation arbitraire du sens de lâartefact. Comme jâavais dĂ©jĂ observĂ© ces mĂ©prises dans de nombreuses publications communautaires, jâavais cru devoir leur consacrer quelques observations dans une publication datĂ©e du 15 dĂ©cembre 2025 (« đ·đđ đđđĄđđđđđĄđ đđđąđđđđ đđĄ đđ đ·đđąđđđ đđđđ đđ đ đđ đ đđđđđđđĄđđđ đđĄ đđ đđđ đ đđđ đđđđđđđĄđđđ »). Je voudrai revenir dans lâun de mes livres par exemple sur la prĂ©sence dâ« immigrants » bamilĂ©kĂ©s ou de bamouns Ă Douala dĂ©jĂ au lendemain de la premiĂšre guerre mondiale.
Les Doualas auraient donc reçu le christianisme, lâĂ©cole, lâĂ©criture, certaines techniques artisanales et mĂȘme des Ă©lĂ©ments vestimentaires comme le kaba des Krio de Sierra Leone, assure lâĂ©minent Ă©crivain dans plusieurs publications Facebook de ce mois de dĂ©cembre 2025. Regardons cela de prĂšs en bonne mĂ©thode historiographique : sources, mode dâargumentation et mĂ©thode de raisonnement.
I.
Cette « thĂ©orie » suppose dâabord lâexistence dâun itinĂ©raire historique prĂ©cis, continu et documentĂ© reliant la Sierra Leone Ă la cĂŽte camerounaise dans une logique de transmission intentionnelle. Or, il ne la prĂ©cise pas ! Pour cause, les archives disponibles ne permettent pas dâidentifier un mouvement krio autonome, structurĂ© et porteur dâun projet missionnaire propre Ă destination des sociĂ©tĂ©s doualas. Les Krios apparaissent bien dans lâespace atlantique du XIXá” siĂšcle comme un groupe alphabĂ©tisĂ©, christianisĂ© et mobile, mais essentiellement en tant quâagents subalternes intĂ©grĂ©s aux dispositifs missionnaires, commerciaux et administratifs britanniques. Ils sont des intermĂ©diaires, pas des fondateurs.
Toute la documentation disponible le dit (les ouvrages de rĂ©fĂ©rence sont citĂ©s dans mon livre) : lâintroduction du protestantisme sur la cĂŽte camerounaise sâinscrit clairement dans lâhistoire des missions baptistes britanniques. Les figures centrales de ce processus, telles que Joseph Merrick, originaire de la JamaĂŻque, et Alfred Saker, missionnaire anglais, (il en existe dâautres, moins connues, que je cite dans mon livre) sont bien identifiĂ©es par lâhistoriographie. Ce sont ces missions qui organisent la prĂ©dication, fondent les Ă©glises, structurent les Ă©coles et entreprennent la traduction et la normalisation Ă©crite de la langue douala.
Les Africains prĂ©sents dans ces missions forment un ensemble hĂ©tĂ©rogĂšne : JamaĂŻcains, Sierra-lĂ©onais dâorigines diverses (Aku, Yoruba rapatriĂ©s, Temne, Mende), Yorubas du golfe du BĂ©nin, parfois Fantes ou Gas, et trĂšs tĂŽt des Doualas convertis. RĂ©duire cette pluralitĂ© Ă une action spĂ©cifiquement krio revient Ă essentialiser un groupe et Ă lui attribuer un rĂŽle fondateur qui nâest pas Ă©tayĂ© par les sources.
II.
LâĂ©cole et lâĂ©criture ne peuvent davantage ĂȘtre prĂ©sentĂ©es comme des apports krios. LâĂ©cole missionnaire est une institution indissociable de la catĂ©chĂšse et de la diffusion des textes bibliques, conçue et encadrĂ©e par des sociĂ©tĂ©s missionnaires europĂ©ennes. La mise en Ă©criture du douala sâopĂšre dans ce cadre, sous la direction de missionnaires europĂ©ens, mĂȘme si des Africains y collaborent activement comme traducteurs ou enseignants.
La thĂšse de Timba Bema prĂ©tendant que les Krios « ont appris lâĂ©criture aux Doualas » est Ă cet Ă©gard sacrĂ©ment problĂ©matique, pour plusieurs raisons.
PremiĂšrement, lorsque M. Bema parle dâ«écriture », de quoi quoi parle-t-il exactement ?
Dans les sciences humaines, « lâĂ©criture » en gĂ©nĂ©ral ne veut pas dire grand-chose. Ou plutĂŽt, le mot peut dĂ©signer : une technique graphique (alphabet, syllabaire, idĂ©ogrammes) ; une langue dâinscription ; un usage social prĂ©cis (religieux, administratif, commercial).
Donc dire que « les Krios ont appris lâĂ©criture aux Doualas » impose trois rĂ©ponses prĂ©cises : Quelle Ă©criture ? Dans quelle langue ? Dans quel cadre institutionnel ?
DeuxiĂšmement, dire que les Krios ont appris « lâĂ©criture » aux Douala supposerait des Ă©coles enseignant le krio, des textes krios diffusĂ©s au Cameroun, une transmission linguistique du krio vers le douala.
Historiquement, la technique graphique introduite chez les Doualas est lâalphabet latin, utilisĂ© dâabord pour lâanglais puis pour le douala transcrit. Il nâexiste aucune Ă©criture propre au krio qui ait Ă©tĂ© enseignĂ©e ou diffusĂ©e. Dâautre part, dans quelle langue lâĂ©criture aurait-elle Ă©tĂ© transmise ? Lâenseignement et la traduction des textes missionnaires se font en anglais, puis dans la langue locale douala ; aucun corpus Ă©crit en krio nâest connu chez les Doualas.
Dans quel cadre institutionnel cette transmission se serait-elle produite ? Les écoles et les ateliers de transcription sont organisés et financés par les missions baptistes, non par des collectifs krios indépendants.
Au mieux, les Krios, alphabĂ©tisĂ©s eux-mĂȘmes, ont pu servir dâassistants ou de mĂ©diateurs, mais ils nâont jamais Ă©tĂ© Ă lâorigine de lâĂ©criture ni de son enseignement.
Timba Bema fait donc une grossiĂšre confusion entre des mĂ©diateurs et la source de lâĂ©criture, entre qui sait Ă©crire et dâoĂč vient lâĂ©criture.
Le fait est que certains Krios savaient lire et Ă©crire MAIS : en anglais, avec lâalphabet latin, et parce quâils avaient Ă©tĂ© scolarisĂ©s par des Britanniques ou par des JamaĂŻcains.
Mais ils ne sont pas la source de lâĂ©criture ; ils sont des utilisateurs dâun outil importĂ© dâEurope.
LâincohĂ©rence de Timba Bema est presque dramatique car sâil avait raison, il faudrait expliquer : â pourquoi lâĂ©criture douala est en alphabet latin europĂ©en ; â pourquoi les premiers textes sont en anglais ou en douala, jamais en krio ; â pourquoi la normalisation Ă©crite porte la marque des missions baptistes (jây reviens dans mon livre) ; â pourquoi aucun corpus Ă©crit krio nâa circulĂ© chez les Doualas.
Admettons quâil y ait eu un complot pour cacher ce secret que les Doualas sont des Kryos qui sâignorent : M. Timba Bema ne nous explique cependant pas comment, par qui et pourquoi ce secret a Ă©tĂ© scrupuleusement gardĂ©.
III.
Les techniques quâil Ă©voque â menuiserie, maçonnerie, photographie â doivent Ă©galement ĂȘtre replacĂ©es dans un contexte plus large de transformations Ă©conomiques et culturelles liĂ©es au commerce atlantique et Ă lâĂ©conomie portuaire.
Les sociĂ©tĂ©s doualas disposaient dĂ©jĂ de savoir-faire techniques adaptĂ©s Ă leur environnement, et les techniques dites modernes se diffusent Ă travers les chantiers missionnaires, les maisons de commerce europĂ©ennes et les interactions quotidiennes sur la cĂŽte. La photographie, en particulier, est introduite par des EuropĂ©ens (jây reviendrai dans lâun de mes livres). Les Africains, y compris les Krios, peuvent en ĂȘtre des praticiens prĂ©coces, mais non les introducteurs structurels.
De mĂȘme, lâattribution du kaba aux seuls Krios relĂšve dâune lecture culturaliste simplificatrice. Ce vĂȘtement est le produit dâune hybridation complexe entre modes europĂ©ennes du XIXá” siĂšcle, influences crĂ©oles atlantiques et appropriations locales (jây reviendrai plus tard sur cette page, documentation Ă lâappui). Les Doualas, acteurs majeurs du commerce atlantique depuis plusieurs siĂšcles, ne sont ni isolĂ©s ni passifs face aux circulations culturelles. Ils sĂ©lectionnent, transforment et rĂ©interprĂštent les Ă©lĂ©ments venus de lâextĂ©rieur selon leurs propres normes sociales et esthĂ©tiques.
IV.
Timba Bema a beau se vouloir anti-colonialiste et/ou « panafricaniste » (je reviendrai plus tard sur cette page sur le fait que cela nâa jamais parlĂ© aux Doualas), il reproduit bon grĂ© mal grĂ©, sous une forme africanisĂ©e, un logiciel hĂ©ritĂ© de... lâhistoriographie coloniale : il substitue Ă lâEuropĂ©en civilisateur un Africain christianisĂ© prĂ©sentĂ© comme vecteur exclusif du progrĂšs. Une telle approche occulte Ă la fois la pluralitĂ© des acteurs africains impliquĂ©s dans les missions et lâagencĂ©itĂ© historique des sociĂ©tĂ©s doualas elles-mĂȘmes.
Les Doualas ne sont pas des Krios qui sâignorent ; pendant un siĂšcle avant la colonisation, ils ont Ă©tĂ© des acteurs Ă part entiĂšre de lâhistoire atlantique, engagĂ©s dans des processus complexes dâĂ©changes, de nĂ©gociations et de transformations culturelles que toute analyse rigoureuse se doit de restituer. Ils nâont nul besoin de se raconter une autre Histoire.
23 décembre 2025