L’Afrique en discours : symboles, marché, appartenances. D’Alain Mabanckou à Yasuke : à propos du « grand héros noir »
« Art africain », « Littérature africaine », « spiritualité africaine », « héros africain », « narratif africain », « salon africain », « la diaspora comme levier du développement », etc. Ces expressions sont devenues envahissantes, spécialement dans l’espace politico-médiatique francophone. Elles structurent des narratifs institutionnels, culturels et entrepreneuriaux, portés aussi bien par des artistes que par des écrivains (les uns et les autres étant plus ou moins flattés d’être désignés comme acteurs de la « diplomatie culturelle » de leur pays), des influenceurs ou des acteurs économiques. La question n’est pas de savoir dans cette série d’articles si ces engagements sont légitimes, mais d’interroger les conditions de production de ce prétendu « narratif africain » : relève-t-il d’un mouvement intellectuel et culturel articulé à des histoires, des langues et des sociétés précises, ou fonctionne-t-il parfois comme un label de visibilité internationale ? Autrement dit, cette convocation de l’« Afrique » n’est-elle pas une simple ressource discursive, un horizon symbolique, voire une marque, dans un espace mondialisé en quête d’authenticité et de différenciation ?
Jean-Loup Amselle est un anthropologue majeur des « mondes africains » connu pour sa critique des essentialismes culturels et des identités closes et son insistance sur les circulations, les métissages, les connexions historiques, la production relationnelle des identités. S’il est clairement anti-holiste et refuse l’idée de cultures africaines homogènes, closes sur elles-mêmes, certains anthropologues lui ont néanmoins reproché une posture théorique forte, presque «surplombante », qui tendrait à subsumer des cas empiriques variés sous un cadre interprétatif unique (métissage, branchements, fantasmes réciproques).
Il a publié l’année dernière un intéressant recueil d’articles (L’Afrique des fantasmes, éditions Mimésis, 2025) qui comprend un texte substantiel (« Héros africains/héros grecs, ou le fantasme de la comparaison », p. 159-178), qui est un contre-pied d'anthropologie culturelle à ceux qui aspirent à « un grand héros noir » dans la littérature française. Dans un entretien accordé à Sciences Humaines (15 novembre 2023), l’écrivain Alain Mabanckou affirmait ainsi qu’il manque à la littérature française un «grand héros noir » comparable plutôt, selon toute apparence, à des figures patrimoniales comme Vercingétorix ou Astérix.
La revendication d’un « héros noir » dans les littératures ou les cultures visuelles contemporaines – qu’elle vienne d’écrivains, de cinéastes ou d’acteurs – s’inscrit dans un phénomène plus large de réappropriation narrative des figures historiques, mythologiques ou fictives par des artistes afro-descendants. L’esprit du temps n’est pas simplement de multiplier les représentations, mais de créer des figures d’identification fortes, issues des histoires, traditions ou imaginaires africains et diasporiques. Mais ce discours a quelque chose de… circulaire.
I. La quête contemporaine d'un « héros noir » dans les imaginaires afro-diasporiques
La caractéristique foncière de ce mouvement est qu’il n’est pas très original, ce qui interroge la capacité des récits africains ou diasporiques à inventer des formes autonomes, plurielles, voire dissonantes d’héroïsme.
A) Une schismogenèse avec certaines traditions héroïques occidentales
Dans un contexte où les récits dominants ont longtemps effacé, caricaturé ou marginalisé les figures africaines ou afro-descendantes, l’affirmation d’un héros noir agit comme un geste de rupture, voire d’opposition structurante, vis-à-vis des modèles classiques de l’héroïsme occidental : le héros grec, le chevalier chrétien, le résistant gaulois, ou encore le républicain éclairé. La figure du « héros noir » veut s’enraciner ailleurs : dans les épopées orales, les résistances coloniales, les cosmologies africaines ou les traumatismes transatlantiques.
Cette quête de figures propres fonctionne souvent comme un acte de contre-imaginaire : il s’agit de rendre visible ce que l’histoire aurait tu, de symboliser ce que les récits nationaux aurait exclu.
𝐵) 𝑈𝑛 𝑚𝑖𝑚𝑒́𝑡𝑖𝑠𝑚𝑒 𝑎𝑠𝑠𝑢𝑚𝑒́ 𝑜𝑢 𝑖𝑛𝑐𝑜𝑛𝑠𝑐𝑖𝑒𝑛𝑡 𝑎𝑣𝑒𝑐 𝑙𝑒𝑠 𝑚𝑜𝑑𝑒̀𝑙𝑒𝑠 𝑎𝑓𝑟𝑜-𝑎𝑚𝑒́𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛𝑠
Mais cette quête s’élabore également dans l’ombre portée des héros afro-américains, devenus omniprésents dans les sphères globalisées de la culture populaire : de Black Panther à Luke Cage, en passant par les figures historiques comme Malcolm X ou Harriet Tubman, largement scénarisées dans la littérature, le cinéma ou les séries télévisées.
La puissance narrative et économique des industries culturelles américaines induit une forme de modèle implicite : les récits afro-descendants dans d’autres contextes (francophone, africain, caribéen) tendent à calquer leur recherche de héros sur ces archétypes, au risque de reproduire des logiques identitaires ou victimaires, codées à partir d’une histoire qui n’est pas universellement partagée (esclavage aux États-Unis, ségrégation, ghettoïsation urbaine).
II. Cᴇ ǫᴜɪ ᴄʟᴏᴄʜᴇ ᴅᴀɴs ʟ’ᴀɴᴀʟʏsᴇ ᴅ’Aʟᴀɪɴ Mᴀʙᴀɴᴄᴋᴏᴜ
Le propos spécifique d’Alain Mabanckou recèle certaines contradictions.
𝐴) 𝑈𝑛 𝑝𝑜𝑖𝑛𝑡 𝑑𝑒 𝑣𝑢𝑒 𝑓𝑜𝑛𝑑𝑎𝑚𝑒𝑛𝑡𝑎𝑙𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑓𝑟𝑎𝑛𝑐𝑜-𝑐𝑒𝑛𝑡𝑟𝑒́
Alain Mabanckou articule sa réflexion depuis une perspective implicitement centrée sur le modèle littéraire français, et plus largement sur une culture populaire hexagonale forgée autour de figures comme Vercingétorix (héros scolaire et national) ou Astérix (personnage de bande dessinée emblématique d’un imaginaire de résistance à l’envahisseur). Ce type de héros est construit dans un cadre historico-national précis, correspondant à une tradition d’unification symbolique des récits autour de figures collectivement reconnues. Or, cette tradition n’a rien d’universel.
Dans de nombreuses cultures littéraires à travers le monde (notamment en Afrique) cette forme d’héroïsation est étrangère. Les littératures africaines ne reposent pas toujours sur des héros au sens occidental du terme, encore moins sur des figures épiques à vocation fédératrice nationale (voir par exemple de Lilyan Kesteloot et Bassirou Dieng, Les épopées d’Afrique noire, préface de François Suard, Paris, Khartala/Unesco, 1997). On y trouve davantage de héros fragmentés, de figures anonymes, collectives, ambivalentes ou même tragiques. La diversité des systèmes narratifs, des langues, des cosmologies rend caduque l’idée même d’un héros africain unique ou « canonique ». Réduire l’Afrique à une telle figure revient à l’essentialiser.
Alain Mabanckou, en réclamant « un héros noir » dans la littérature française, semble ignorer ou passer sous silence que l’Afrique est un continent linguistiquement et culturellement pluriel (francophone, anglophone, lusophone, arabophone), mais aussi multilingue avec des langues locales très vivantes dans les productions littéraires. Exiger un « héros africain » en français ne peut donc être représentatif d’un continent entier ni même de sa diaspora.
B) Une conception restrictive du héros littéraire
Alain Mabanckou semble aussi négliger le fait que le héros en littérature peut être aussi bien fictif que réel, lyrique que épique, individuel que collectif, héroïque ou anti-héroïque. Les littératures africaines regorgent de personnages puissants, emblématiques, subversifs ou profondément humains, qui incarnent des formes diverses d’héroïsme. En ce sens, l’idée qu’un tel héros manque est erronée.
De nombreux auteurs africains ou d’origine africaine ont d’ailleurs publié en France, en Belgique, en Suisse ou sur le continent africain, des œuvres mettant en scène des personnages d’une grande force symbolique. Ces romans témoignent d’une pluralité de héros africains (réels, fictifs, collectifs) déjà bien présents dans le champ littéraire francophone et mondial.
C) Esthétique littéraire ou dynamique politico-culturelle contemporaine ?
Il me semble que le propos d’Alain Mabanckou ne saurait être détaché de deux éléments particulièrement marquants : une surproduction contemporaine d’analyses politico-culturelles par les écrivains eux-mêmes et une sur-visibilité médiatique et culturelle des enjeux de représentation identitaire.
En effet, le propos d’Alain Mabanckou semble relever d’un déplacement de l’activité littéraire vers une forme d’énonciation politico-discursive, à visée souvent prescriptive ou programmatique. On observe aujourd’hui, dans une partie du champ littéraire francophone (et plus largement occidental), une tendance croissante chez les écrivains à prendre la parole non plus seulement comme auteurs de fiction ou poètes du réel, mais comme analystes sociaux, porteurs de revendications mémorielles ou porte-paroles d’identités.
Cela produit une littérature de plus en plus essayiste, au sens où le geste littéraire est désormais massivement rapporté à des cadres théoriques, sociologiques ou militants. La fiction devient secondaire par rapport au propos, à l’intention, voire à l’engagement explicite.
Ce déplacement s’accompagne d’un autre effet : la littérature tend à être ramenée aux catégories des sciences sociales (histoire coloniale, sociologie des migrations, études de genre ou de race, etc.), plus qu’à celles des sciences humaines au sens large (philosophie, esthétique, anthropologie culturelle). Le romancier, en particulier s’il est racisé ou issu de l’espace postcolonial, est de plus en plus sommé d’« analyser », de « témoigner » ou de «réparer », plutôt que d’inventer, suggérer, ou complexifier.
Cette surproduction de discours par les écrivains répond aussi à une demande sociale. Dans les sphères médiatiques, éditoriales et culturelles occidentales, on observe une sur-visibilité croissante des questions de représentation identitaire, de reconnaissance minoritaire et de mémoire coloniale. Ces questions, bien que légitimes dans de nombreux cas, prennent une place telle qu’elles deviennent parfois des cadres imposés de lecture, de création ou de réception.
Là encore, la tension est nette : les écrivains ne sont pas seulement lus pour leurs œuvres, mais pour la position sociale ou identitaire qu’ils occupent. L’attention médiatique et institutionnelle se porte alors moins sur la forme ou la beauté du texte que sur la fonction qu’il remplit : réparer un tort historique, représenter une minorité, participer à la construction d’un imaginaire alternatif.
Cela entraîne une homogénéisation problématique des figures produites : le « héros noir », le «survivant postcolonial », le « migrant lucide » deviennent des figures attendues, presque normatives, dans les récits produits ou promus. L’originalité formelle, la distance esthétique, l’ambivalence des personnages ou la radicalité poétique s’en trouvent parfois compromises.
28 février 2026