L’Afrique introuvable dans le miroir médiatique français
L’inauguration à Paris de MansA, la Maison des Mondes Africains est une occasion de s’interroger sur « l’Afrique » médiatisée en France. En effet, réduite à sa partie francophone, confiée à quelques intellectuels érigés en représentants quasi officiels, cette Afrique est un continent aplati, homogénéisé, simplifié. Derrière cette réduction se perdent les réalités nationales et les savoirs produits ailleurs, tandis que des discours panafricanistes incantatoires rejouent, en miroir, les mêmes simplifications.
Africa Is Not A Country, s’écriait en 2022 le britannique d’origine nigériane Dipo Faloyin dans un livre qui n’a pas été traduit en français. Cette charge rappelle à bien des égards celle du sud-africain Ezekiel (Es’kia) Mphahlele et du nigérian Wole Soyinka contre la « négritude » pour sa tendance à présenter l’Afrique comme un bloc homogène, figé dans l’ethnicité et la tradition, soit une vision aplatie et rétrécie qui ignorait la diversité culturelle et sociale du continent, ainsi que son historicité. Dans l’espace médiatique et politique français contemporain, l’Afrique n’apparaît toujours pas comme une pluralité de réalités nationales, économiques, linguistiques et politiques, mais comme un objet global, souvent flou et stéréotypé. Ce traitement n’est pas seulement le fruit d’un désintérêt ou d’un manque d’information : il résulte d’une manière institutionnalisée de mettre en scène la parole publique sur le continent.
On retrouve presque toujours les mêmes intervenants, quelques écrivains, philosophes et journalistes francophones (Souleymane Bachir Diagne, Achille Mbembe, Alain Mabanckou, Antoine Glaser...) qui, de Paris ou (étrangement) des États-Unis, sont appelés à parler de «l’Afrique ». Ce petit cercle n’est pas en cause individuellement. C’est son rôle médiatique qui révèle un travers structurel. Il s’agit d’un césaropapisme propre au champ médiatico-politique français, au-delà d’ailleurs de l’Afrique, qui érige une poignée de voix en figures quasi officielles, investies d’un pouvoir de représentation disproportionné. Cette personnalisation excessive entraîne plusieurs effets. Elle confond d’abord le prestige intellectuel avec la compétence analytique, comme si le romancier ou le philosophe était mieux placé qu’un économiste nigérian ou un politiste burkinabé pour décrypter les réalités économiques ou institutionnelles de son pays. Elle efface ensuite une diversité scientifique pourtant foisonnante : le continent compte des milliers de chercheurs, souvent enracinés dans leurs terrains. Elle introduit enfin un biais linguistique tenace : les experts invités écrivent en français, publient le plus souvent en France, si bien que l’immense production anglophone, lusophone ne franchit pas le seuil médiatique parisien.
Ce dispositif conduit à une Afrique rétrécie dans l’imaginaire médiatique (et politique) français. Rétrécie d’abord parce qu’elle se réduit à sa partie francophone. Le Nigeria, première puissance démographique et économique du continent, n’occupe qu’une place marginale. L’Angola, le Mozambique, l’Éthiopie ou le Kenya ne font surface que lors de crises spectaculaires. Ce tropisme francophone prolonge un biais colonial ancien, en renforçant l’idée que l’Afrique existerait d’abord dans son rapport à la France. Rétrécie ensuite parce que les réalités nationales sont édulcorées. Le Cameroun, la Côte d’Ivoire ou le Mali ne sont presque jamais étudiés pour eux-mêmes, dans la complexité de leurs clivages internes, mais comme des cas exemplaires d’un récit global : la « crise de la démocratie », « l’essor de la jeunesse », « le rapport conflictuel à l’ancienne puissance coloniale ». Les données empiriques, les statistiques, les rapports de force locaux disparaissent derrière des formules englobantes. Rétrécie enfin parce que l’on préfère les généralités civilisationnelles et des catégories floues (« l’avenir de la jeunesse africaine », « le narratif africain », « la relation de l’Afrique au monde ») qui masquent l’épaisseur du réel.
Ce biais médiatique (et politique) français trouve son équivalent dans certains discours africains contemporains. Dans les espaces francophones, prospèrent aujourd’hui des rhétoriques panafricanistes qui, elles aussi, homogénéisent le continent. Si des slogans comme « la diaspora, levier du développement » ou « l’Afrique se raconte par elle-même » prétendent jouer un rôle mobilisateur (ce qui reste à prouver), ils rejouent, sous une autre forme, le même effacement des différences concrètes : diversité des diasporas, divergences de trajectoires nationales, pluralité des économies et des institutions. Ces formules séduisent d’autant plus qu’elles s’opposent au récit dominant venu de France. Pourtant, elles finissent par reproduire sa logique, substituant à l’analyse empirique une parole incantatoire sur « l’Afrique » comme entité unifiée.
On assiste ainsi à un étrange jeu de miroirs. D’un côté, beaucoup de médias français qui universalisent depuis Paris. De l’autre, des voix panafricanistes qui homogénéisent depuis l’Afrique francophone. Dans les deux cas, l’immense complexité des réalités nationales est comprimée et ramenée à des récits globaux. Le continent devient un espace symbolique plus qu’un ensemble de sociétés différenciées.
Cette double réduction a des conséquences politiques et intellectuelles. Elle entretient la dépendance de l’information franco-francophone sur l’Afrique aux filtres parisiens (médias et éditeurs, et vice versa), au lieu de reconnaître la centralité de Lagos, Nairobi, Addis-Abeba ou Maputo dans la production de savoir. Elle prive le débat public français d’analyses fondées sur les données et sur les recherches produites dans les universités africaines ou anglophones. Elle alimente enfin, en retour, des discours incantatoires qui réduisent l’Afrique à des slogans, plus mobilisateurs que descriptifs.
Rompre avec cet appauvrissement suppose de multiplier les voix, de reconnaître la pluralité linguistique et scientifique du continent, et d’accepter que la compréhension de l’Afrique ne passe pas uniquement par Paris, ses médias et ses maisons d’édition. La vitalité intellectuelle est immense à Accra, à Johannesburg, à Kampala ou à Dakar. Des économistes, géographes, démographes, sociologues ou politistes africains ne manquent pas. Leurs travaux offrent une granularité et une précision dont les généralités médiatiques peuvent cruellement faire défaut. Les intégrer au forum public français ne serait pas un geste de charité mais un geste d’exactitude.
L’Afrique est trop vaste, trop diverse, trop contradictoire pour être réduite à un bloc homogène, qu’il soit décrit depuis les studios parisiens ou magnifié par les rhétoriques panafricanistes. Lui rendre sa complexité, c’est aussi prendre au sérieux la promesse d’un débat intellectuel à la hauteur des réalités.
2025