đ‡đąđŹđ­đšđ«đąđšđ đ«đšđ©đĄđąđž. đ‘đźđđšđ„đŸ đƒđšđźđšđ„đš 𝐌𝐚𝐧𝐠𝐚 đđžđ„đ„ : đ›đąđšđ đ«đšđ©đĄđąđžđŹ 𝐝'đĄđąđžđ«, 𝐝'đšđźđŁđšđźđ«đ'𝐡𝐼𝐱 𝐞𝐭 𝐝𝐞 𝐝𝐞𝐩𝐚𝐱𝐧

Lorsque j’ai entrepris il y a quatre ans maintenant mon travail d’anthropologie culturelle des « miens », avec une perspective allant du XVIIIᔉ siĂšcle Ă  nos jours, il Ă©tait entendu que je n’accorderais pas une place centrale Ă  des figures individuelles. Mon objet concernait les structures sociales, les dynamiques politiques, les systĂšmes symboliques, les transformations territoriales et Ă©conomiques d’un « peuple » qui s’est constamment redĂ©fini dans ses rapports au fleuve, au commerce atlantique et aux pouvoirs coloniaux. Je dresse nĂ©anmoins une trentaine de portraits non dynastiques dĂ©finis en fonction d’un certain nombre de critĂšres. Il ne reste pas moins que la figure de Rudolf Douala Manga Bell est un passage obligĂ© dans la connaissance historique, politique et culturelle des Doualas. Non pas tant parce qu’elle serait plus importante que d’autres, mais parce qu’elle concentre sur sa trajectoire, volontairement ou malgrĂ© elle, plusieurs dimensions essentielles du destin douala dans la modernitĂ© coloniale.

I.

Les deux biographies principales qui existent aujourd’hui sont d’utiles portes d’entrĂ©e Ă  Rudolf Douala Manga Bell. La biographie d’Ernest IwiyĂš Kala LobĂš (sur la graphie de son nom, voir mes observations dans l’un de mes livres) se lit comme un rĂ©cit engagĂ©, inscrit dans une sensibilitĂ© locale profonde, portĂ©e par un dĂ©sir de rĂ©habilitation morale. Elle met en scĂšne le chef, sa dignitĂ©, sa rĂ©sistance, son martyre. Sa portĂ©e est essentiellement mĂ©morielle. Sa principale limite, Ă©vidente mais assumĂ©e par l’auteur (qui fait partie de la trentaine de mĂ©morables portraiturĂ©s dans l’un de mes volumes), se trouve dans la faiblesse de son appareil critique et la restriction de ses sources. Elle rĂ©ussit Ă  poser une figure, mais elle ne peut prĂ©tendre en donner l’épaisseur historique complĂšte.

La biographie plus rĂ©cente de Christian Bommarius, Ă  l’inverse, propose une dĂ©marche historienne appuyĂ©e sur les archives allemandes. Elle situe Rudolf Douala Manga Bell dans le fonctionnement juridique de l’empire colonial, restitue prĂ©cisĂ©ment les conditions du procĂšs, replace l’affaire dans la politique fonciĂšre allemande et dans les tensions internes au pouvoir colonial. C’est Ă  coup sĂ»r la premiĂšre tentative robuste pour comprendre « l’affaire Manga Bell » « du point de vue allemand ». Ses limites sont d’un autre ordre : il Ă©claire puissamment le versant colonial, mais pĂ©nĂštre moins profondĂ©ment l’univers culturel, social et politique des Doualas avant l’arrivĂ©e des Allemands (đ‘ŽÌ€ 𝑡𝑟𝑎𝑣𝑒𝑟𝑠 𝑑𝑒 đ‘Ąđ‘Ÿđ‘’Ì€đ‘  𝑙𝑜𝑛𝑔𝑱𝑒𝑠 𝑝𝑎𝑔𝑒𝑠 𝑑𝑒 𝑚𝑒𝑠 𝑙𝑖𝑣𝑟𝑒𝑠, đ‘—â€™đ‘’đ‘„đ‘đ‘™đ‘–đ‘đ‘–đ‘Ąđ‘’ 𝑙𝑒𝑠 𝑟𝑎𝑖𝑠𝑜𝑛𝑠 𝑝𝑜𝑱𝑟 𝑙𝑒𝑠𝑞𝑱𝑒𝑙𝑙𝑒𝑠 đ‘—â€™đ‘’Ìđ‘đ‘Ÿđ‘–đ‘  𝑙𝑒𝑠 đ·đ‘œđ‘ąđ‘Žđ‘™đ‘Žđ‘  𝑒𝑡 𝑛𝑜𝑛 𝑙𝑒𝑠 đ·đ‘ąđ‘Žđ‘™đ‘Žđ‘  𝑐𝑜𝑚𝑚𝑒 𝑙𝑒 𝑓𝑜𝑛𝑡 𝑛𝑜𝑚𝑏𝑟𝑒 𝑑𝑒 𝑙𝑜𝑐𝑱𝑡𝑒𝑱𝑟𝑠 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑱𝑛𝑒 𝑠𝑜𝑟𝑡𝑒 𝑑’𝑎𝑓𝑓𝑒𝑐𝑡𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑑’𝑖𝑛𝑠𝑡𝑟𝑱𝑐𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑒𝑡 𝑑𝑒 đ‘đ‘œđ‘šđ‘đ‘’Ìđ‘Ąđ‘’đ‘›đ‘đ‘’ 𝑒𝑛 𝑙𝑖𝑛𝑔𝑱𝑖𝑠𝑡𝑖𝑞𝑱𝑒
 𝑙𝑎𝑡𝑖𝑛𝑒). Bommarius saisit un moment, mais n’embrasse pas la trajectoire longue des rapports entre lignages, territoire et pouvoir.

Entre ces deux lectures, il y a comme un dĂ©calage. La premiĂšre manque de densitĂ© archivistique. La seconde manque d’ancrage dans les logiques internes du monde douala. Toutes deux apportent beaucoup, mais toutes deux laissent le sentiment qu’une grande part du personnage demeure hors champ. C’est dire si Rudolf Douala Manga Bell reste historiographiquement « disponible », le cas Ă©chĂ©ant pour d’autres lectures, d’autres conceptualisations, d’autres enquĂȘtes. Disponible parce qu’aucune biographie existante ne le saisit entiĂšrement et parce que diffĂ©rentes conditions intellectuelles trĂšs contemporaines permettent d’envisager un travail Ă  la fois plus large, plus profond et plus critique.

L’historicitĂ© de Rudolf Douala Manga Bell me semble pouvoir se comprendre Ă  partir de trois temporalitĂ©s distinctes. La premiĂšre, la longue durĂ©e douala, prĂ©cĂšde largement la colonisation : elle concerne la structuration des chefferies, les relations entre lignages, la centralitĂ© du Wouri, les mutations Ă©conomiques liĂ©es aux rĂ©seaux marchands atlantiques, les rivalitĂ©s internes et les modalitĂ©s d’exercice de l’autoritĂ©. Cette temporalitĂ© est essentielle, car elle donne sens aux dĂ©cisions prises par Douala Manga Bell : ses stratĂ©gies, ses alliances, ses rĂ©sistances ne peuvent ĂȘtre comprises sans elle. La seconde temporalitĂ© est celle de la colonisation allemande. Elle se caractĂ©rise par une transformation brutale des cadres juridiques, une redĂ©finition forcĂ©e des droits fonciers, une volontĂ© allemande d’imposer une lecture nouvelle de l’espace urbain et des rapports de pouvoir. La troisiĂšme temporalitĂ© est mĂ©morielle. Elle commence aprĂšs sa mort, lorsque son procĂšs et son exĂ©cution deviennent matiĂšre Ă  interprĂ©tation, Ă  commĂ©moration, Ă  instrumentalisation parfois, dans le Cameroun sous mandat, puis dans le Cameroun indĂ©pendant et dans les discours diasporiques contemporains.

Ces temporalitĂ©s ne sont jamais articulĂ©es pleinement dans les biographies existantes. La premiĂšre est absente chez Bommarius et sous-estimĂ©e chez Kala LobĂš. La seconde est sur-reprĂ©sentĂ©e dans la biographie allemande. La troisiĂšme est un angle assumĂ© de la biographie d’IwiyĂš Kala LobĂš. Pourtant, une comprĂ©hension globale de Douala Manga Bell nĂ©cessite leur articulation. Ce manque d’articulation explique en partie la persistance d’une sorte de dissensus historiographique que je rapporte en creux dans mon travail.

II.

Ce dissensus se cristallise autour de plusieurs questions.

La premiĂšre concerne le sens politique de l’opposition de Manga Bell aux expropriations allemandes. Faut-il y voir un geste proto-nationaliste, annonciateur des luttes anticoloniales du XXᔉ siĂšcle ? Ou doit-on comprendre cette rĂ©sistance comme une dĂ©fense des droits territoriaux doualas, ancrĂ©e dans une logique lignagĂšre et fonciĂšre ancienne ? Ces deux lectures coexistent, parfois dans la mĂȘme Ɠuvre. Une deuxiĂšme question porte sur la loyautĂ© supposĂ©e de Manga Bell envers les Allemands. Certains rĂ©cits insistent sur une forme de collaboration initiale, interrompue par une prise de conscience politique. D’autres insistent sur la continuitĂ© d’une mĂ©fiance stratĂ©gique, nourrie par la volontĂ© de prĂ©server l’autonomie locale. Une troisiĂšme question concerne la nature exacte de son statut social : chef, intermĂ©diaire, nĂ©gociateur, mĂ©diateur, aristocrate autochtone inscrit dans une Ă©conomie-monde. Selon l’angle choisi, la lecture de ses actes varie profondĂ©ment. Enfin, une quatriĂšme question porte sur le procĂšs lui-mĂȘme : simple instrument du pouvoir colonial pour neutraliser une voix dissidente, ou application brutale mais cohĂ©rente d’un droit colonial qui ne reconnaissait pas les souverainetĂ©s locales ?

Une digression est nécessaire ici

Le procĂšs et l’exĂ©cution de Rudolf Douala Manga Bell soulĂšvent une question sensible : celle de la « sur-violence » que la littĂ©rature mĂ©morielle et une partie de l’historiographie attribuent au colonialisme allemand (𝑗𝑒 𝑟𝑒𝑣𝑖𝑒𝑛𝑠 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑙’𝑱𝑛 𝑑𝑒 𝑚𝑒𝑠 𝑙𝑖𝑣𝑟𝑒𝑠 𝑠𝑱𝑟 𝑐𝑒𝑡𝑡𝑒 Â«đ‘ đ‘ąđ‘Ÿ-𝑣𝑖𝑜𝑙𝑒𝑛𝑐𝑒 » [đ‘â„Žđ‘ŽÌ‚đ‘Ąđ‘–đ‘šđ‘’đ‘›đ‘Ąđ‘  𝑐𝑜𝑟𝑝𝑜𝑟𝑒𝑙𝑠] 𝑝𝑟𝑜𝑝𝑟𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 đ‘œđ‘ąđ‘đ‘™đ‘–đ‘’Ìđ‘’ 𝑑𝑒 𝑛𝑜𝑠 𝑗𝑜𝑱𝑟𝑠 𝑒𝑡 𝑛𝑜𝑡𝑎𝑚𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑠𝑱𝑟 𝑙’𝑱𝑛 𝑑𝑒 𝑠𝑒𝑠 đ‘’Ìđ‘đ‘–đ‘ đ‘œđ‘‘đ‘’đ‘  𝑙𝑒𝑠 𝑝𝑙𝑱𝑠 đ‘Ÿđ‘’Ìđ‘Łđ‘œđ‘™đ‘Ąđ‘Žđ‘›đ‘Ąđ‘  [𝑏𝑟𝑎𝑠 đ‘đ‘œđ‘ąđ‘đ‘’Ìđ‘ , đ‘‘đ‘’Ìđ‘đ‘Žđ‘đ‘–đ‘Ąđ‘Žđ‘Ąđ‘–đ‘œđ‘›] 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑙𝑒 𝑀𝑜𝑱𝑛𝑔𝑜). Il est devenu courant, dans les rĂ©cits postĂ©rieurs Ă  la Seconde Guerre mondiale, de prĂ©senter 1914 comme l’expression d’une brutalitĂ© germanique exceptionnelle, comme si le destin de Manga Bell s’inscrivait dans une continuitĂ© avec l’extermination des Hereros et des Namas. Il me semble que si cette lecture a sa cohĂ©rence, elle demande nĂ©anmoins Ă  ĂȘtre nuancĂ©e.

Certes le style ultra-coercitif allemand en Afrique (centralisation bureaucratique, militarisation de l’administration coloniale, faible recours Ă  la mĂ©diation indigĂšne) est remarquablement documentĂ©. Toutefois, le traitement infligĂ© Ă  Douala Manga Bell ne peut ĂȘtre compris uniquement Ă  partir d’une singularitĂ© violente allemande, supposĂ©e ou rĂ©elle. Plusieurs travaux rĂ©cents insistent au contraire sur la dimension contextuelle : climat de guerre imminente, obsession sĂ©curitaire, concurrence franco-anglaise dans le Golfe de GuinĂ©e, crispation extrĂȘme de l’État colonial face Ă  ce qu’il perçoit comme une remise en cause directe de sa souverainetĂ©. De ce fait, la brutalitĂ© du procĂšs relĂšve peut-ĂȘtre moins d’une nature « plus violente » du systĂšme colonial allemand que de la logique propre des impĂ©rialismes europĂ©ens lorsqu’ils sentaient leur position menacĂ©e.

Une autre dimension historiographique m’a semblĂ© importante : la maniĂšre dont l’évĂ©nement a Ă©tĂ© reçu et transmis par les Ă©lites doualas elles-mĂȘmes. Le caractĂšre spectaculaire de la pendaison, l’iniquitĂ© Ă©vidente de la procĂ©dure, l’élimination symbolique d’un chef Ă©duquĂ©, modernisĂ©, loyaliste jusqu’à un certain point : tout cela a contribuĂ© Ă  faire de l’affaire un « scandale colonial » particuliĂšrement retentissant. Plus le traumatisme a Ă©tĂ© rĂ©activĂ© (notamment aprĂšs 1945 et surtout aprĂšs l’indĂ©pendance), plus il s’est interprĂ©tĂ© comme preuve d’un excĂšs de violence allemand.

Enfin, l’usage politique de ce rĂ©cit (dans les revendications nationalistes camerounaises, dans les discours patrimoniaux contemporains, dans l’activisme mĂ©moriel de la diaspora africaine) tend Ă  rĂ©inscrire Douala Manga Bell dans un schĂ©ma oĂč l’Allemagne apparaĂźt comme l’incarnation d’un colonialisme radicalement brutal. Il revient donc Ă  l’historien de distinguer, ici encore, entre l’évĂ©nement, son interprĂ©tation coloniale, et ses rĂ©interprĂ©tations mĂ©morielles.

En tout cas, les diffĂ©rences d’interprĂ©tation sur Rudolf Douala Manga Bell ne sont pas des dĂ©fauts de l’historiographie. Elles sont le signe que le personnage se trouve Ă  l’intersection de plusieurs rĂ©gimes de lĂ©gitimitĂ©. Elles montrent aussi que les archives sont vastes, fragmentĂ©es, biaisĂ©es, qu’une part d’entre elles demeure inexploitĂ©e et qu’une biographie qui affronterait cette pluralitĂ© de sources n’a pas encore Ă©tĂ© tentĂ©e.

III.

À ces dissensus s’ajoute la multiplicitĂ© des usages mĂ©moriels.

Dans la mĂ©moire douala, Rudolf Douala Manga Bell est avant tout un chef exĂ©cutĂ© injustement, un symbole d’opposition Ă  la dĂ©gradation des droits territoriaux. Dans le rĂ©cit national camerounais, il devient un « hĂ©ros de la rĂ©sistance », parfois simplifiĂ©, parfois dĂ©contextualisĂ©, souvent intĂ©grĂ© Ă  une gĂ©nĂ©alogie nationale rĂ©troactive.

Dans les mĂ©moires diasporiques noires CONTEMPORAINES, il est prĂ©sentĂ© comme un rĂ©sistant africain Ă  l’impĂ©rialisme europĂ©en. Dans l’espace public contemporain, son nom circule dans les commĂ©morations, les monuments, les dĂ©bats sur la mĂ©moire coloniale, les initiatives de restitution symbolique. Chacune de ces mĂ©moires a ses propres logiques, ses propres attentes, ses propres effets. Elles contribuent Ă  maintenir la figure vivante, mais elles brouillent aussi la possibilitĂ© d’une lecture purement historienne.

Je voudrais faire ici une nouvelle digression à propos du statut tardif de Manga Bell dans les mémoires diasporiques et le silence des pionniers du panafricanisme.

Si Rudolf Douala Manga Bell occupe aujourd’hui une place croissante dans les mĂ©moires afro-diasporiques, il est frappant de constater que cette visibilitĂ© est trĂšs tardive. Elle n’est pas contemporaine des grands rĂ©cits panafricains du dĂ©but du XXᔉ siĂšcle. Des figures telles que C.L.R. James, George Padmore, W.E.B. Du Bois ou Marcus Garvey (sur lesquelles je reviens dans d’autes livres Ă  paraĂźtre) ne l’intĂšgrent pratiquement jamais dans leur typologie des rĂ©sistances africaines Ă  l’impĂ©rialisme. MĂȘme l’ouvrage fondateur de James, 𝐮 đ»đ‘–đ‘ đ‘Ąđ‘œđ‘Ÿđ‘Š 𝑜𝑓 𝑃𝑎𝑛-𝐮𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑛 𝑅𝑒𝑣𝑜𝑙𝑡 (1938), pourtant trĂšs prompt Ă  recenser les soulĂšvements anti-coloniaux du continent, ignore l’affaire Manga Bell et le cas des Doualas.

J’ai essayĂ© de comprendre les raisons historiographiques et politiques de ce silence.

La premiĂšre raison me semble ĂȘtre une faible internationalisation de l’affaire Ă  l’époque. Contrairement Ă  la guerre italo-Ă©thiopienne ou Ă  la rĂ©volte Mau Mau, la condamnation de Rudolf Douala Manga Bell n’a pas bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une mĂ©diatisation internationale. L’affaire reste largement confinĂ©e Ă  l’espace camerounais, relayĂ©e timidement par quelques missionnaires et cercles abolitionnistes de la colonisation. La PremiĂšre Guerre mondiale Ă©clate quelques semaines aprĂšs son exĂ©cution, ce qui recouvre totalement l’évĂ©nement.

Une deuxiĂšme raison est peut-ĂȘtre Ă  rechercher dans le fait que la rĂ©sistance des Doualas a Ă©tĂ© plutĂŽt « juridico-administrative » qu'insurrectionnelle. Les premiers historiens panafricanistes privilĂ©giaient les figures guerriĂšres, militaires ou massivement mobilisatrices : Samory, Behanzin, Toussaint Louverture, les rĂ©voltes antillaises, les soulĂšvements soudanais. Rudolf Douala Manga Bell, dont la stratĂ©gie fut d'abord diplomatique, juridique et Ă©pistolaire, pouvait apparaĂźtre comme une figure moins immĂ©diatement mobilisable dans une rhĂ©torique rĂ©volutionnaire « noire ».

Enfin, il me semble que le « moment Manga Bell » a souffert d’ĂȘtre encastrĂ© dans la spĂ©cificitĂ© douala. En effet, l’affaire Manga Bell est profondĂ©ment enracinĂ©e dans l'histoire locale des chefferies doualas, dans les questions fonciĂšres du Wouri, dans l’histoire complexe des cartes coloniales et des traitĂ©s de protectorat. Cette forte spĂ©cificitĂ© a sans doute rendu sa transposition difficile dans un rĂ©cit panafricaniste cherchant des symboles universalisables.

Qu’est-ce qui a changĂ© pour que Rudolf Douala Manga Bell soit plus connu internationalement aujourd'hui ?

Je vois au moins deux facteurs.

Le premier est que son souvenir est mobilisable dans un certain nombre de dĂ©bats contemporains. En effet, la redĂ©couverte de Rudolf Douala Manga Bell dans les mĂ©moires diasporiques date des annĂ©es 2000-2020. Elle accompagne les dĂ©bats sur la restitution des objets africains, les discussions sur les violences coloniales et la responsabilitĂ© des États europĂ©ens, la montĂ©e d’un intĂ©rĂȘt pour les trajectoires intellectuelles africaines prĂ©-indĂ©pendance, l’essor d’un afro-fĂ©minisme et d’un afro-diasporisme qui revisitent des figures oubliĂ©es. Dans ce cadre, Manga Bell, chef moderne, lettrĂ©, diglossique, victime d’un procĂšs inique, devient soudain parfaitement lisible.

Un deuxiĂšme facteur, non nĂ©gligeable, est un renversement du rapport aux archives. La disponibilitĂ© rĂ©cente d’archives allemandes et anglaises (numĂ©risations, rééditions, rĂ©interprĂ©tations) permet Ă©galement de redonner Ă  la figure de Rudolf Douala Manga Bell une profondeur documentaire dont les gĂ©nĂ©rations antĂ©rieures ne disposaient tout simplement pas.

IV. 

La tension entre histoire et mĂ©moire, entre faits et usages, entre archives et commĂ©morations, fait que la biographie de Rudolf Douala Manga Bell est un chantier qui, pour un historien en tout cas, est disposĂ© Ă  ĂȘtre poursuivi. Il existe encore des sources jusqu’ici peu mobilisĂ©es : archives allemandes complĂ©mentaires, fonds missionnaires, archives du mandat français, sources iconographiques, documentation lignagĂšre interne, corpus oraux, matĂ©riaux urbains sur la transformation de Rudolf Douala Manga Bell.

Cette nouvelle historiographie pourrait articuler les trois temporalités précitées, faire converger les perspectives, intégrer les contradictions plutÎt que les résoudre, et donner à voir un personnage complexe, situé, multiple.

Mon propre travail, en s’intĂ©ressant Ă  la longue durĂ©e douala, m’a permis de voir comment le personnage apparaĂźt et disparaĂźt au fil du temps, comment il change de signification, comment il est mobilisĂ© selon les besoins politiques ou mĂ©moriels du moment. Loin d’ĂȘtre un Ă©lĂ©ment figĂ© du passĂ©, il est un acteur de la mĂ©moire prĂ©sente. C’est cette dynamique, et mĂȘme cette plasticitĂ©, qui justifie pleinement l’idĂ©e que de nouvelles biographies sont non seulement possibles, mais nĂ©cessaires. Rudolf Douala Manga Bell, en ce sens, est exemplaire de ce que sont les grandes figures historiques : des personnages qui demandent plusieurs biographies, plusieurs lectures, plusieurs gĂ©nĂ©rations de chercheurs. Il n’est pas « Ă©puisĂ© » par les ouvrages existants. Il ne saurait l’ĂȘtre. Son histoire, ses gestes, son procĂšs, ses usages mĂ©moriels restent ouverts.

7 décembre 2025.