Le panafricanisme. Un anti-intellectualisme
Les deux articles de cette série sur le panafricanisme ne se proposent pas d’évaluer les promesses du panafricanisme contemporain, mais d’en interroger les ressorts cognitifs. Ils s’intéressent moins à ce que le panafricanisme affirme qu’à la manière dont il pense, raisonne et se légitime. En déplaçant l’analyse vers ses cadres intellectuels, ses usages du savoir et ses formes d’autorité cognitive, il s’agit de comprendre pourquoi cette idéologie séduit, comment elle simplifie, et à quelles conditions elle se soustrait à l’examen critique. Le panafricanisme y est abordé non comme une solution politique, mais comme un régime de pensée.
Une précision liminaire s'impose : l’anti-intellectualisme n’est ni propre au panafricanisme ni spécifique aux champs politiques africains qui s’en réclament. Il traverse, sous des formes diverses, des configurations idéologiques, institutionnelles et sociales hétérogènes à travers le monde (Richard Hofstadter, 𝐴𝑛𝑡𝑖-𝐼𝑛𝑡𝑒𝑙𝑙𝑒𝑐𝑡𝑢𝑎𝑙𝑖𝑠𝑚 𝑖𝑛 𝐴𝑚𝑒𝑟𝑖𝑐𝑎𝑛 𝐿𝑖𝑓𝑒, 1964 - Sarah Al-Matary, 𝐿𝑎 𝐻𝑎𝑖𝑛𝑒 𝑑𝑒𝑠 𝑐𝑙𝑒𝑟𝑐𝑠. 𝐿'𝑎𝑛𝑡𝑖-𝑖𝑛𝑡𝑒𝑙𝑙𝑒𝑐𝑡𝑢𝑎𝑙𝑖𝑠𝑚𝑒 𝑒𝑛 𝐹𝑟𝑎𝑛𝑐𝑒, 2019, etc.).
Le Cameroun contemporain offre à cet égard un terrain d’observation particulièrement éclairant, dans la mesure où il juxtapose au moins trois formes distinctes d’anti-intellectualisme. La première est celle d’un pouvoir administratif et politique durablement méfiant à l’égard de la critique savante, des sciences sociales et de toute production intellectuelle susceptible de troubler les équilibres établis. La seconde est celle de certains discours panafricanistes (que certains candidats ont porté pendant la présidentielle de 2025), hostiles, au nom de la décolonisation, aux savoirs de gouvernement perçus comme exogènes. «Académique » est la prétérition la plus usuelle par laquelle aussi bien le pouvoir politique et administratif que ces panafricanisles expriment leur disqualification de ces savoirs. Mais il existe aussi une troisième forme d'anti-intellectualisme, plus diffuse, plus transversale, et sans doute la plus profondément enracinée : un anti-intellectualisme mainstream, largement partagé dans l’espace social, qui irrigue un large spectre de discours, d’institutions et de pratiques. Celui-ci se cristallise autour de formules devenues banales (« les diplômes ne servent à rien », « l’école ne nourrit pas son homme », etc.) et s’accompagne d’un culte de l’« action », de la « réussite » visible et de l’enrichissement rapide, opposés aux « bavardages » des intellectuels et aux lenteurs de la réflexion. Les églises dites de réveil en particulier jouent un rôle central dans la diffusion de cette vision du monde, en valorisant l’efficacité immédiate, le témoignage personnel et la prospérité matérielle comme preuves de vérité, au détriment du savoir critique, de la médiation intellectuelle et du doute.
Cette note ne vise donc pas à singulariser le panafricanisme comme une exception pathologique, mais à analyser une forme spécifique d’anti-intellectualisme qui lui est aujourd’hui largement consubstantielle (et qu'il est vrai j'ai commencé par documenter dans les discours certains candidats panafricanistes à l'élection présidentielle au Cameroun), tout en la replaçant dans un écosystème plus large où coexistent et parfois se renforcent plusieurs régimes de défiance à l’égard de l’intellectualité.
L’un des traits communs de nombreux panafricanismes contemporains est en effet un rapport problématique à l’intellectualité, entendu non comme accumulation de diplômes ou de références, mais comme disposition méthodologique à l’argumentation, à la preuve, à la contradiction et à la complexité.
Cette remarque appelle une clarification immédiate, tant l’anti-intellectualisme est souvent confondu avec l’ignorance ou l’inculture. Or nombre de panafricanistes contemporains se présentent comme cultivés : ils citent des auteurs, convoquent des généalogies intellectuelles, publient même parfois des essais. Le problème n’est donc pas l’absence de capital culturel, mais le mode d’usage du savoir. L’anti-intellectualisme dont il est ici question ne consiste pas à ignorer les livres, mais à récuser certaines formes de connaissance dès lors qu’elles introduisent de la complexité, de la contingence ou de la contradiction dans le récit politique.
Cette posture se manifeste d’abord par une disqualification récurrente des sciences sociales et politiques, soupçonnées d’être irrémédiablement marquées par leur origine européenne ou occidentale. En attendant de revenir plus amplement sur cette page sur la vulgate de la « décolonisation des savoirs », l'on fera seulement noter que la critique de la « domination épistémique », légitime dans son principe, se transforme alors en un rejet global des méthodes d’enquête, d’objectivation et de comparaison. La notion de « décolonisation des savoirs », initialement conçue comme un outil critique permettant d’interroger les conditions sociales et historiques de production du savoir, devient un instrument de disqualification idéologique : ce qui est produit par un Européen, ou par un Africain jugé trop proche des standards académiques internationaux, est récusé non pour son contenu empirique ou sa cohérence argumentative, mais pour son origine supposée.
Cette logique produit un paradoxe frappant : les sciences humaines et sociales sont disqualifiées au nom de la décolonisation, tandis que les sciences exactes, la médecine, l’ingénierie ou les technologies sont largement exemptées de cette suspicion. L’asymétrie est révélatrice : ce ne sont pas les savoirs en tant que tels qui sont rejetés, mais ceux qui ont la capacité de produire une critique structurée des discours politiques et des rapports de pouvoir.
Cet anti-intellectualisme est d’autant plus efficace qu’il se présente rarement comme tel. Il est souvent porté par des acteurs diplômés, parfois formés dans les meilleures universités, ce qui lui confère une apparence de légitimité intellectuelle. Mais la possession de diplômes ne garantit en rien un rapport intellectuel au monde. On peut mobiliser des citations comme des emblèmes, convoquer des auteurs comme des autorités morales, sans jamais accepter les exigences que ces traditions intellectuelles impliquent : la discussion contradictoire, la réfutabilité, la prise en compte des faits. Le savoir devient alors un répertoire symbolique destiné à renforcer une position politique déjà établie, non un instrument d’exploration du réel.
Cette posture s’inscrit dans une généalogie plus ancienne, notamment celle du panafricanisme militaire. Sans réduire celui-ci à une caricature, on peut observer qu’il s’est souvent construit en opposition aux élites civiles et intellectuelles, accusées de verbalisme, de compromission ou de dépendance. De Thomas Sankara aux dirigeants militaires contemporains de l’Alliance des États du Sahel, on retrouve une valorisation de l’action, de la rupture et de la volonté souveraine, au détriment de la médiation institutionnelle et du débat savant. La vérité politique y est moins le produit d’une démonstration que l’effet d’une position morale ou nationale supposée juste. Cette tradition n’épuise évidemment pas le panafricanisme, mais elle a durablement façonné son imaginaire politique et son rapport à la connaissance.
Or cet anti-intellectualisme est profondément désaccordé avec une donnée majeure du monde contemporain : l’économie de la connaissance et de l’innovation. Dans les sociétés actuelles, la capacité à produire, organiser et mobiliser des savoirs spécialisés constitue un facteur central de puissance, de développement et de gouvernance. Les politiques publiques, la compétitivité économique, la gestion des infrastructures, la transformation numérique reposent toutes sur des écosystèmes cognitifs complexes, où l’expertise, les données et la recherche jouent un rôle déterminant. Un discours politique qui se méfie structurellement des savoirs critiques, qui relativise la valeur des enquêtes empiriques et qui substitue la certitude idéologique à l’analyse, se prive des outils nécessaires pour agir efficacement dans ce monde.
La tension est d’autant plus forte que le panafricanisme revendique souvent l’ambition de proposer une alternative globale à l’ordre international existant. Or aucune alternative crédible ne peut être construite sans un rapport exigeant à la connaissance. La souveraineté politique ne se décrète pas seulement ; elle se construit par des capacités cognitives, administratives et scientifiques. En ce sens, l’anti-intellectualisme panafricaniste n’est pas simplement un trait discursif : il constitue un obstacle structurel à la formulation de projets politiques opératoires.
Le panafricanisme se dispense d'une confrontation avec les conditions intellectuelles du monde contemporain. Tant qu’il privilégiera la posture morale sur l’enquête, le slogan sur l’analyse, la disqualification sur la discussion, il est condamné à rester une idéologie de mobilisation plus qu’une pensée du gouvernement. Or, l’Afrique n’a pas seulement besoin de récits mobilisateurs ; elle a besoin de cadres intellectuels capables de penser la complexité de ses sociétés, de ses États et de son insertion dans une économie mondiale fondée sur la connaissance.
3 janvier 2026