𝐋𝐞 𝐩𝐚𝐧𝐚𝐟𝐫𝐢𝐜𝐚𝐧𝐢𝐬𝐦𝐞 : 𝐮𝐧 𝐚𝐧𝐭𝐢-𝐢𝐧𝐭𝐞𝐥𝐥𝐞𝐜𝐭𝐮𝐚𝐥𝐢𝐬𝐦𝐞
𝐿𝑒𝑠 𝑑𝑒𝑢𝑥 𝑎𝑟𝑡𝑖𝑐𝑙𝑒𝑠 𝑑𝑒 𝑐𝑒𝑡𝑡𝑒 𝑠𝑒́𝑟𝑖𝑒 𝑠𝑢𝑟 𝑙𝑒 𝑝𝑎𝑛𝑎𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑛𝑖𝑠𝑚𝑒 𝑛𝑒 𝑠𝑒 𝑝𝑟𝑜𝑝𝑜𝑠𝑒𝑛𝑡 𝑝𝑎𝑠 𝑑'𝑒́𝑣𝑎𝑙𝑢𝑒𝑟 𝑙𝑒𝑠 𝑝𝑟𝑜𝑚𝑒𝑠𝑠𝑒𝑠 𝑑𝑢 𝑝𝑎𝑛𝑎𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑛𝑖𝑠𝑚𝑒 𝑐𝑜𝑛𝑡𝑒𝑚𝑝𝑜𝑟𝑎𝑖𝑛, 𝑚𝑎𝑖𝑠 𝑑’𝑒𝑛 𝑖𝑛𝑡𝑒𝑟𝑟𝑜𝑔𝑒𝑟 𝑙𝑒𝑠 𝑟𝑒𝑠𝑠𝑜𝑟𝑡𝑠 𝑐𝑜𝑔𝑛𝑖𝑡𝑖𝑓𝑠. 𝐼𝑙𝑠 𝑠’𝑖𝑛𝑡𝑒́𝑟𝑒𝑠𝑠𝑒𝑛𝑡 𝑚𝑜𝑖𝑛𝑠 𝑎̀ 𝑐𝑒 𝑞𝑢𝑒 𝑙𝑒 𝑝𝑎𝑛𝑎𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑛𝑖𝑠𝑚𝑒 𝑎𝑓𝑓𝑖𝑟𝑚𝑒 𝑞𝑢’𝑎̀ 𝑙𝑎 𝑚𝑎𝑛𝑖𝑒̀𝑟𝑒 𝑑𝑜𝑛𝑡 𝑖𝑙 𝑝𝑒𝑛𝑠𝑒, 𝑟𝑎𝑖𝑠𝑜𝑛𝑛𝑒 𝑒𝑡 𝑠𝑒 𝑙𝑒́𝑔𝑖𝑡𝑖𝑚𝑒. 𝐸𝑛 𝑑𝑒́𝑝𝑙𝑎𝑐̧𝑎𝑛𝑡 𝑙’𝑎𝑛𝑎𝑙𝑦𝑠𝑒 𝑣𝑒𝑟𝑠 𝑠𝑒𝑠 𝑐𝑎𝑑𝑟𝑒𝑠 𝑖𝑛𝑡𝑒𝑙𝑙𝑒𝑐𝑡𝑢𝑒𝑙𝑠, 𝑠𝑒𝑠 𝑢𝑠𝑎𝑔𝑒𝑠 𝑑𝑢 𝑠𝑎𝑣𝑜𝑖𝑟 𝑒𝑡 𝑠𝑒𝑠 𝑓𝑜𝑟𝑚𝑒𝑠 𝑑’𝑎𝑢𝑡𝑜𝑟𝑖𝑡𝑒́ 𝑐𝑜𝑔𝑛𝑖𝑡𝑖𝑣𝑒, 𝑖𝑙 𝑠’𝑎𝑔𝑖𝑡 𝑑𝑒 𝑐𝑜𝑚𝑝𝑟𝑒𝑛𝑑𝑟𝑒 𝑝𝑜𝑢𝑟𝑞𝑢𝑜𝑖 𝑐𝑒𝑡𝑡𝑒 𝑖𝑑𝑒́𝑜𝑙𝑜𝑔𝑖𝑒 𝑠𝑒́𝑑𝑢𝑖𝑡, 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑒𝑙𝑙𝑒 𝑠𝑖𝑚𝑝𝑙𝑖𝑓𝑖𝑒, 𝑒𝑡 𝑎̀ 𝑞𝑢𝑒𝑙𝑙𝑒𝑠 𝑐𝑜𝑛𝑑𝑖𝑡𝑖𝑜𝑛𝑠 𝑒𝑙𝑙𝑒 𝑠𝑒 𝑠𝑜𝑢𝑠𝑡𝑟𝑎𝑖𝑡 𝑎̀ 𝑙’𝑒𝑥𝑎𝑚𝑒𝑛 𝑐𝑟𝑖𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒. 𝐿𝑒 𝑝𝑎𝑛𝑎𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑛𝑖𝑠𝑚𝑒 𝑦 𝑒𝑠𝑡 𝑎𝑏𝑜𝑟𝑑𝑒́ 𝑛𝑜𝑛 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑒 𝑢𝑛𝑒 𝑠𝑜𝑙𝑢𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑝𝑜𝑙𝑖𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒, 𝑚𝑎𝑖𝑠 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑒 𝑢𝑛 𝑟𝑒́𝑔𝑖𝑚𝑒 𝑑𝑒 𝑝𝑒𝑛𝑠𝑒́𝑒.
Une précision liminaire s'impose : l’anti-intellectualisme n’est ni propre au panafricanisme ni spécifique aux champs politiques africains qui s’en réclament. Il traverse, sous des formes diverses, des configurations idéologiques, institutionnelles et sociales hétérogènes à travers le monde (Richard Hofstadter, 𝐴𝑛𝑡𝑖-𝐼𝑛𝑡𝑒𝑙𝑙𝑒𝑐𝑡𝑢𝑎𝑙𝑖𝑠𝑚 𝑖𝑛 𝐴𝑚𝑒𝑟𝑖𝑐𝑎𝑛 𝐿𝑖𝑓𝑒, 1964 - Sarah Al-Matary, 𝐿𝑎 𝐻𝑎𝑖𝑛𝑒 𝑑𝑒𝑠 𝑐𝑙𝑒𝑟𝑐𝑠. 𝐿'𝑎𝑛𝑡𝑖-𝑖𝑛𝑡𝑒𝑙𝑙𝑒𝑐𝑡𝑢𝑎𝑙𝑖𝑠𝑚𝑒 𝑒𝑛 𝐹𝑟𝑎𝑛𝑐𝑒, 2019, etc.).
Le Cameroun contemporain offre à cet égard un terrain d’observation particulièrement éclairant, dans la mesure où il juxtapose au moins trois formes distinctes d’anti-intellectualisme. La première est celle d’un pouvoir administratif et politique durablement méfiant à l’égard de la critique savante, des sciences sociales et de toute production intellectuelle susceptible de troubler les équilibres établis. La seconde est celle de certains discours panafricanistes (que certains candidats ont porté pendant la présidentielle de 2025), hostiles, au nom de la décolonisation, aux savoirs de gouvernement perçus comme exogènes. «Académique » est la prétérition la plus usuelle par laquelle aussi bien le pouvoir politique et administratif que ces panafricanisles expriment leur disqualification de ces savoirs. Mais il existe aussi une troisième forme d'anti-intellectualisme, plus diffuse, plus transversale, et sans doute la plus profondément enracinée : un anti-intellectualisme mainstream, largement partagé dans l’espace social, qui irrigue un large spectre de discours, d’institutions et de pratiques. Celui-ci se cristallise autour de formules devenues banales (« les diplômes ne servent à rien », « l’école ne nourrit pas son homme », etc.) et s’accompagne d’un culte de l’« action », de la « réussite » visible et de l’enrichissement rapide, opposés aux « bavardages » des intellectuels et aux lenteurs de la réflexion. Les églises dites de réveil en particulier jouent un rôle central dans la diffusion de cette vision du monde, en valorisant l’efficacité immédiate, le témoignage personnel et la prospérité matérielle comme preuves de vérité, au détriment du savoir critique, de la médiation intellectuelle et du doute.
Cette note ne vise donc pas à singulariser le panafricanisme comme une exception pathologique, mais à analyser une forme spécifique d’anti-intellectualisme qui lui est aujourd’hui largement consubstantielle (et qu'il est vrai j'ai commencé par documenter dans les discours certains candidats panafricanistes à l'élection présidentielle au Cameroun), tout en la replaçant dans un écosystème plus large où coexistent et parfois se renforcent plusieurs régimes de défiance à l’égard de l’intellectualité.
L’un des traits communs de nombreux panafricanismes contemporains est en effet un rapport problématique à l’intellectualité, entendu non comme accumulation de diplômes ou de références, mais comme disposition méthodologique à l’argumentation, à la preuve, à la contradiction et à la complexité.
Cette remarque appelle une clarification immédiate, tant l’anti-intellectualisme est souvent confondu avec l’ignorance ou l’inculture. Or nombre de panafricanistes contemporains se présentent comme cultivés : ils citent des auteurs, convoquent des généalogies intellectuelles, publient même parfois des essais. Le problème n’est donc pas l’absence de capital culturel, mais le mode d’usage du savoir. L’anti-intellectualisme dont il est ici question ne consiste pas à ignorer les livres, mais à récuser certaines formes de connaissance dès lors qu’elles introduisent de la complexité, de la contingence ou de la contradiction dans le récit politique.
Cette posture se manifeste d’abord par une disqualification récurrente des sciences sociales et politiques, soupçonnées d’être irrémédiablement marquées par leur origine européenne ou occidentale. En attendant de revenir plus amplement sur cette page sur la vulgate de la « décolonisation des savoirs », l'on fera seulement noter que la critique de la « domination épistémique », légitime dans son principe, se transforme alors en un rejet global des méthodes d’enquête, d’objectivation et de comparaison. La notion de « décolonisation des savoirs », initialement conçue comme un outil critique permettant d’interroger les conditions sociales et historiques de production du savoir, devient un instrument de disqualification idéologique : ce qui est produit par un Européen, ou par un Africain jugé trop proche des standards académiques internationaux, est récusé non pour son contenu empirique ou sa cohérence argumentative, mais pour son origine supposée.
Cette logique produit un paradoxe frappant : les sciences humaines et sociales sont disqualifiées au nom de la décolonisation, tandis que les sciences exactes, la médecine, l’ingénierie ou les technologies sont largement exemptées de cette suspicion. L’asymétrie est révélatrice : ce ne sont pas les savoirs en tant que tels qui sont rejetés, mais ceux qui ont la capacité de produire une critique structurée des discours politiques et des rapports de pouvoir.
Cet anti-intellectualisme est d’autant plus efficace qu’il se présente rarement comme tel. Il est souvent porté par des acteurs diplômés, parfois formés dans les meilleures universités, ce qui lui confère une apparence de légitimité intellectuelle. Mais la possession de diplômes ne garantit en rien un rapport intellectuel au monde. On peut mobiliser des citations comme des emblèmes, convoquer des auteurs comme des autorités morales, sans jamais accepter les exigences que ces traditions intellectuelles impliquent : la discussion contradictoire, la réfutabilité, la prise en compte des faits. Le savoir devient alors un répertoire symbolique destiné à renforcer une position politique déjà établie, non un instrument d’exploration du réel.
Cette posture s’inscrit dans une généalogie plus ancienne, notamment celle du panafricanisme militaire. Sans réduire celui-ci à une caricature, on peut observer qu’il s’est souvent construit en opposition aux élites civiles et intellectuelles, accusées de verbalisme, de compromission ou de dépendance. De Thomas Sankara aux dirigeants militaires contemporains de l’Alliance des États du Sahel, on retrouve une valorisation de l’action, de la rupture et de la volonté souveraine, au détriment de la médiation institutionnelle et du débat savant. La vérité politique y est moins le produit d’une démonstration que l’effet d’une position morale ou nationale supposée juste. Cette tradition n’épuise évidemment pas le panafricanisme, mais elle a durablement façonné son imaginaire politique et son rapport à la connaissance.
Or cet anti-intellectualisme est profondément désaccordé avec une donnée majeure du monde contemporain : l’économie de la connaissance et de l’innovation. Dans les sociétés actuelles, la capacité à produire, organiser et mobiliser des savoirs spécialisés constitue un facteur central de puissance, de développement et de gouvernance. Les politiques publiques, la compétitivité économique, la gestion des infrastructures, la transformation numérique reposent toutes sur des écosystèmes cognitifs complexes, où l’expertise, les données et la recherche jouent un rôle déterminant. Un discours politique qui se méfie structurellement des savoirs critiques, qui relativise la valeur des enquêtes empiriques et qui substitue la certitude idéologique à l’analyse, se prive des outils nécessaires pour agir efficacement dans ce monde.
La tension est d’autant plus forte que le panafricanisme revendique souvent l’ambition de proposer une alternative globale à l’ordre international existant. Or aucune alternative crédible ne peut être construite sans un rapport exigeant à la connaissance. La souveraineté politique ne se décrète pas seulement ; elle se construit par des capacités cognitives, administratives et scientifiques. En ce sens, l’anti-intellectualisme panafricaniste n’est pas simplement un trait discursif : il constitue un obstacle structurel à la formulation de projets politiques opératoires.
Le panafricanisme se dispense d'une confrontation avec les conditions intellectuelles du monde contemporain. Tant qu’il privilégiera la posture morale sur l’enquête, le slogan sur l’analyse, la disqualification sur la discussion, il est condamné à rester une idéologie de mobilisation plus qu’une pensée du gouvernement. Or, l’Afrique n’a pas seulement besoin de récits mobilisateurs ; elle a besoin de cadres intellectuels capables de penser la complexité de ses sociétés, de ses États et de son insertion dans une économie mondiale fondée sur la connaissance.
3 janvier 2026