Non. Les Doualas ne sont pas des « Bantous ». C'est la langue qui est une « langue bantoue » !

L’usage industriel du mot bantou en Afrique centrale charrie une ambiguïté qui, loin d’être innocente, produit encore aujourd’hui des malentendus profonds sur l’histoire culturelle, les appartenances et les pratiques sociales. À l’origine, le terme appartient au vocabulaire des linguistes : il désigne UN ENSEMBLE DE PLUS DE CINQ CENTS LANGUES apparentées, réparties du Cameroun au Mozambique.

Pourtant, dans les usages ordinaires – y compris chez les locuteurs des langues concernées – il tend désormais à désigner une identité ethnique, voire raciale, unifiée, homogène, transcendante. Ce glissement, devenu presque banal, n’a rien de naturel : il découle d’une histoire intellectuelle tortueuse, faite de projections coloniales, d’essentialisations culturelles et d’un transfert insidieux du champ linguistique vers celui de l’ethnologie.

Dans mes livres sur les Doualas et sur les Noirs, j’essaie de montrer comment ce déplacement conceptuel, loin de clarifier les identités africaines, les obscurcit et, plus grave encore, les simplifie. Ce qui n’était qu’un outil descriptif pour comparer des langues est devenu, au fil du XXᵉ siècle, un label culturel total, supposé contenir une «philosophie bantoue », une « religion bantoue », une «anthropologie bantoue», une « musique bantoue» (au moins 500 chansons ou disques utilisent ce mot, principalement dans les deux Congos), voire un système « bantou » de parenté, de chefferie ou de nomination.

La prolifération actuelle de ces usages – y compris chez des locuteurs doualas – atteste à la fois de l’influence durable de cette IDÉOLOGIE et de la nécessité de la déconstruire.

I. De la linguistique à l’ethnologie : une transfiguration problématique

Comme expliqué dans mes livres, la transformation du «bantou » linguistique en «Bantou » ethnologique ne doit rien au hasard. Elle découle d’une série de textes et d’interprétations – dont certains ont marqué l’histoire intellectuelle coloniale – à commencer par l’œuvre du missionnaire belge Placide Tempels. Dans La Philosophie bantoue (1945), Tempels prétendait dégager une structure métaphysique unifiée, commune à tous les peuples parlant des langues bantoues. Ce geste, qui se voulait respectueux des cultures africaines, a eu l’effet inverse : il a figé, sous un vocabulaire pseudo-philosophique, la diversité immense de centaines de peuples, en les regroupant sous une abstraction homogène.

L’erreur était double.

D’une part, rien dans l’histoire ne permet d’affirmer l’existence d’un peuple unique, d’une nation « bantoue » originelle, ni d’un substrat culturel partagé à l’échelle d’un demi-continent. Les peuples dits bantouphones n’ont pas de mémoire collective commune, pas de mythologie unifiée, pas de système politique unique, et certainement pas de tradition philosophique centralisée. Les Doualas, les Mongos, les Kongos, les Shonas ou les Bembas ne partagent pas davantage une identité collective que ne le feraient les peuples parlant des langues latines.

D’autre part, l’usage ethnologique du terme « bantou » masque un point pourtant essentiel : CE QUE CES PEUPLES ONT EN COMMUN EST LINGUISTIQUE, NON CULTUREL. Et même sur le plan linguistique, les correspondances ne signifient pas uniformité : il existe d’importantes divergences grammaticales, lexicales et phonologiques au sein du groupe.

Ce malentendu est devenu si profond qu’il se retrouve dans les discours quotidiens des locuteurs eux-mêmes, y compris ceux qui sont réputés disposer d’une conscience linguistique fine. Les Doualas en offrent un exemple particulièrement révélateur.

II. Une dérive internalisée : le cas des locuteurs doualas

Le cas des doualas est exemplaire pour comprendre comment une construction coloniale peut être appropriée, retournée, parfois réinventée par ceux qu’elle concerne. L’usage contemporain du mot « bantou » chez de nombreux Doualas témoigne de cette internalisation... inconsciente.

1) Des « noms bantous » : la confusion entre langue et identité

Un exemple désormais répandu est celui, illustré par l’auteure congolaise Ekanga Shengun, qui a parlé sur Facebook de son nom (Ekanga) comme d’un « nom bantou» du fait de sa présence dans certains pays d'Afrique. Le problème n’est pas l’affection qu’elle porte à ce mot, mais la manière dont le terme est mobilisé : non pas pour désigner une appartenance linguistique, mais pour conférer au nom une profondeur identitaire ou « civilisationnelle » censée dépasser les frontières des peuples.

Pourtant, une recherche rapide sur l’étymologie même du nom «Ekanga » montre la pluralité des sens, loin d’une essence commune : chez les Mongo (RDC), «ekanga» est le pluriel de «okanga » et renvoie aux remèdes, aux soins, aux chants et pratiques de guérison ; chez les Doualas, kanga signifie lier, tenir, serrer (mpenda ma kanga, la tresse frontale) et « Ekanga» (la calebasse, la cruche) est associé à la force, à la résilience ou à la résistance dans certains de ses usages idiomatiques ; dans plusieurs langues kongos, « kanga » renvoie à la maîtrise, à la protection, au fait de retenir ou contenir.

Nulle unité cosmologique, nulle symbolique pan-continentale, mais une FAMILLE DE SENS issus d’une racine proto-bantoue, chacun enrichi différemment selon les peuples, leurs pratiques et leurs imaginaires. Parler d’un « nom bantou » au singulier est donc au mieux imprécis, au pire trompeur : c’est masquer la diversité précisément là où elle est la plus riche.

2. Des règles « bantoues » d’attribution de noms : une mythologie récente

La seconde inconséquence, chez les Doualas comme ailleurs en Afrique centrale, tient à l’idée selon laquelle il existerait des règles de nomination « bantoues », antérieures à la colonisation, univoques et partagées par tous les peuples bantouphones. On décrit alors des règles supposées : noms de clans, noms de naissance, noms de lignée, règles de transmission patrilinéaire ou matrilinéaire, etc.

Or cette idée repose sur une fiction.

Avant la colonisation, les systèmes de nomination étaient profondément LOCAUX, variant selon les familles, les lignages, les statuts, les circonstances de naissance, les rituels d’initiation. Ce qui existe réellement, ce sont des LOGIQUES DE NOMINATION PROPRES À CHAQUE PEUPLE, parfois très différentes, souvent évolutives, presque toujours contextuelles.

AUCUN CORPUS HISTORIQUE NE PERMET D’AFFIRMER L’EXISTENCE D’UN SYSTÈME DE RÈGLES PAN-BANTOU.


III. Conclusion

Le discours contemporain sur ces prétendues « règles bantoues » procède donc d’un double mouvement : d’une part, une simplification rétroactive (on projette sur le passé une cohérence qui n’a jamais existé) ; d’autre part, une essentialisation identitaire (on cherche une continuité et une singularité pour combler les déchirures de l’histoire coloniale et postcoloniale).

Ces discours répondent sans doute à un besoin de réappropriation identitaire, mais ils s’appuient sur une fondation conceptuellement hasardeuse. En croyant retrouver une unité ancienne, on fabrique en réalité une tradition imaginaire.

Le concept de bantou est un outil précieux lorsqu’il demeure dans son domaine d’origine : la linguistique. Mais dès qu’il est étendu au domaine ethnologique, il engendre une série de contre-sens. L’Afrique centrale perd alors la richesse de sa diversité réelle au profit d’une abstraction commode, héritée de catégories coloniales.

La reconstruction linguistique permet de comprendre qu’un mot comme « Ekanga» se déploie dans plusieurs langues à partir d’une racine commune. L’ethnologie, elle, nous rappelle que ces formes appartiennent à des mondes culturels différents, à des histoires distinctes, à des pratiques spécifiques. Vouloir réunir ces mondes sous une identité bantoue unifiée, c’est ignorer ce que la langue révèle : LA DIFFÉRENCE, LA NUANCE, LA MULTIPLICITÉ.

Il est idéal, pour les locuteurs comme pour les chercheurs, de redonner au terme «bantou » sa place véritable, afin de mieux comprendre les cultures qu’il recouvre. Non pas une essence, mais un espace linguistique. Non pas une identité, mais un réseau de parentés langagières. Non pas un bloc homogène, mais une mosaïque dont chaque pièce mérite d’être reconnue pour ce qu’elle est.

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Entre autres références : Jean-Pierre Chrétien, "Les Bantous, de la philologie allemande à l'authenticité africaine. Un mythe racial contemporain", Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 1985, n° 8, p. 43-66 :