Être panafricaniste aujourd’hui ? Ni une nĂ©cessitĂ©, ni une obligation

đŒđ‘› 𝑀𝑒𝑚𝑜𝑟𝑖𝑎𝑚, 𝑊𝑖𝑙𝑙𝑖𝑎𝑚 𝐾𝑡𝑒𝑘𝑖 𝑀𝑏𝑜𝑱𝑚𝑜𝑱𝑎*

Les deux articles de cette sĂ©rie sur le panafricanisme ne se proposent pas d’évaluer les promesses du panafricanisme contemporain, mais d’en interroger les ressorts cognitifs. Ils s’intĂ©ressent moins Ă  ce que le panafricanisme affirme qu’à la maniĂšre dont il pense, raisonne et se lĂ©gitime. En dĂ©plaçant l’analyse vers ses cadres intellectuels, ses usages du savoir et ses formes d’autoritĂ© cognitive, il s’agit de comprendre pourquoi cette idĂ©ologie sĂ©duit, comment elle simplifie, et Ă  quelles conditions elle se soustrait Ă  l’examen critique. Le panafricanisme y est abordĂ© non comme une solution politique, mais comme un rĂ©gime de pensĂ©e. 

Être panafricaniste, aujourd’hui, n’est ni une nĂ©cessitĂ© historique ni une obligation morale. Cette thĂšse, qui peut paraĂźtre provocatrice dans certains espaces intellectuels africains ou diasporiques, n’implique pourtant ni le rejet de l’Afrique comme horizon politique, ni l’adhĂ©sion Ă  une quelconque vision occidentalo-centrĂ©e du monde. Elle vise simplement Ă  rappeler que le panafricanisme est une construction intellectuelle et politique situĂ©e, contingente, discutable, et qu’à ce titre il ne saurait ĂȘtre soustrait Ă  l’examen critique sans se transformer en dogme identitaire. Le prĂ©senter comme une Ă©vidence ou comme un devoir revient Ă  substituer Ă  l’ancienne tĂ©lĂ©ologie coloniale une nouvelle tĂ©lĂ©ologie continentale, tout aussi prescriptive, oĂč l’africanitĂ© se verrait assigner un sens unique et un avenir obligatoire.

I.

L’une des fragilitĂ©s majeures du panafricanisme contemporain tient prĂ©cisĂ©ment Ă  l’hĂ©sitation persistante sur ce qui fonde l’unitĂ© qu’il postule. Trois justifications principales sont gĂ©nĂ©ralement mobilisĂ©es, souvent de maniĂšre simultanĂ©e, sans que leur compatibilitĂ© thĂ©orique soit vĂ©ritablement interrogĂ©e. La premiĂšre est la colonisation, comprise comme expĂ©rience historique partagĂ©e. Or, si la colonisation constitue indĂ©niablement un fait structurant de l’histoire africaine moderne, elle ne saurait fonder une unitĂ© politique sans ambiguĂŻtĂ©s majeures. D’une part, les formes de la domination coloniale ont Ă©tĂ© extrĂȘmement diverses selon les rĂ©gions, les puissances impĂ©riales et les pĂ©riodes ; d’autre part, une unitĂ© fondĂ©e sur une expĂ©rience essentiellement nĂ©gative risque de figer l’Afrique dans une identitĂ© rĂ©active, dĂ©finie avant tout par ce qu’elle a subi. Faire de la colonisation le socle du panafricanisme revient Ă  ancrer celui-ci dans un rapport au passĂ© qui privilĂ©gie la mĂ©moire du traumatisme sur l’élaboration d’un projet autonome.

La seconde justification invoquĂ©e est celle d’une anthropologie culturelle commune, supposĂ©e traverser les sociĂ©tĂ©s africaines par-delĂ  leurs diffĂ©rences. Cette perspective, hĂ©ritiĂšre de certains courants culturalistes et parfois de la nĂ©gritude, pose de redoutables problĂšmes thĂ©oriques. Elle tend Ă  lisser la pluralitĂ© des histoires, des langues, des structures sociales et des imaginaires au profit d’une africanitĂ© substantielle, souvent reconstruite a posteriori. Si des continuitĂ©s culturelles existent incontestablement, leur mobilisation politique repose frĂ©quemment sur des gĂ©nĂ©ralisations fragiles, voire sur des essentialisations, qui transforment la diversitĂ© africaine en dĂ©cor folklorique d’une unitĂ© postulĂ©e. Le risque est alors de substituer Ă  l’analyse empirique des sociĂ©tĂ©s africaines une fiction anthropologique chargĂ©e de lĂ©gitimer un projet politique dĂ©jĂ  dĂ©cidĂ©.

La troisiĂšme justification, enfin, est celle d’un « destin commun » des États et des peuples africains. C’est sans doute la plus problĂ©matique, car elle introduit une tĂ©lĂ©ologie historique dont les fondements demeurent largement indĂ©montrables. L’idĂ©e de destin commun relĂšve moins de l’analyse historique que d’un registre mytho-politique : elle attribue Ă  l’Afrique une trajectoire collective nĂ©cessaire, comme si le continent constituait un sujet historique unifiĂ©, dotĂ© d’une intention et d’un avenir préécrits. Or l’histoire, entendue comme discipline, ne connaĂźt pas de destin, mais des configurations, des rapports de force, des bifurcations, des choix rĂ©versibles. Aucun autre ensemble gĂ©opolitique n’est sommĂ© de justifier son avenir par l’invocation d’un destin partagĂ© ; on n’exige pas de l’Asie, de l’AmĂ©rique latine ou de l’Europe qu’elles se pensent comme des totalitĂ©s tĂ©lĂ©ologiques pour exister politiquement. Le recours Ă  cette notion fonctionne ainsi comme un mythe mobilisateur : non pas une faussetĂ© pure, mais un rĂ©cit simplificateur destinĂ© Ă  produire de l’adhĂ©sion, souvent au prix de l’effacement des contradictions rĂ©elles.

Cette prĂ©fĂ©rence pour le registre mytho-politique plutĂŽt que pour l’analyse historique se retrouve dans le rapport que le panafricanisme entretient Ă  la connaissance concrĂšte des sociĂ©tĂ©s et des États africains. Il tend Ă  promouvoir une forme d’ultracrepidarianisme politique structurel : ĂȘtre panafricaniste implique bien souvent d’avoir des avis arrĂȘtĂ©s sur des pays, des rĂ©gimes ou des crises que l’on ne connaĂźt que trĂšs imparfaitement. Cette exigence implicite est d’autant plus problĂ©matique que, dans nombre de pays africains, les mobilitĂ©s internes elles-mĂȘmes demeurent limitĂ©es, pour des raisons Ă©conomiques, infrastructurelles ou administratives. On connaĂźt parfois Ă  peine son propre pays, ses Ă©quilibres rĂ©gionaux, ses administrations effectives, ses dynamiques sociales rĂ©elles ; pourtant, le panafricanisme somme de se prononcer sur des trajectoires politiques situĂ©es Ă  des milliers de kilomĂštres, dans des contextes historiques, linguistiques et institutionnels radicalement diffĂ©rents. Cette gĂ©nĂ©ralisation permanente de la prise de position produit une parole politique dĂ©sincarnĂ©e, oĂč l’adhĂ©sion idĂ©ologique tient lieu de connaissance, et oĂč la solidaritĂ© proclamĂ©e se substitue trop souvent Ă  l’analyse informĂ©e.

Cette disposition est renforcĂ©e par une autre caractĂ©ristique du panafricanisme contemporain : son rapport distant, voire indiffĂ©rent, Ă  la culture des affaires publiques telle qu’elle s’est constituĂ©e dans les États modernes. Les donnĂ©es empiriques, les indicateurs statistiques, les comparaisons chiffrĂ©es y occupent une place marginale, comme si leur usage relevait d’une technocratie Ă©trangĂšre Ă  la « vraie » politique africaine. Or le gouvernement contemporain repose largement, qu’on le dĂ©plore ou non, sur la production, l’interprĂ©tation et la mise en dĂ©bat de donnĂ©es : finances publiques, capacitĂ©s administratives, systĂšmes fiscaux, dĂ©mographie, infrastructures, niveaux d’éducation ou de santĂ©. Faire comme si ces Ă©lĂ©ments Ă©taient secondaires revient Ă  Ă©vacuer les conditions matĂ©rielles mĂȘmes de toute intĂ©gration politique sĂ©rieuse.

II.

Plus profondĂ©ment encore, le panafricanisme tend Ă  traiter comme nĂ©gligeables les diffĂ©rences trĂšs marquĂ©es de niveaux d’étaticitĂ© entre les pays africains. Or ces diffĂ©rences sont dĂ©terminantes. Certains États disposent d’administrations relativement consolidĂ©es, d’une capacitĂ© fiscale minimale, d’un appareil statistique fonctionnel ; d’autres peinent Ă  exercer un contrĂŽle effectif sur leur territoire ou Ă  produire des donnĂ©es fiables. Imaginer une intĂ©gration politique continentale sans prendre en compte ces Ă©carts revient Ă  postuler une homogĂ©nĂ©itĂ© Ă©tatique qui n’existe pas. Il ne s’agit pas lĂ  d’un dĂ©tail technique, mais d’une condition structurante : l’intĂ©gration entre États suppose des capacitĂ©s institutionnelles comparables, ou Ă  tout le moins compatibles. L’indiffĂ©rence Ă  ces rĂ©alitĂ©s traduit une prĂ©fĂ©rence pour le registre symbolique et dĂ©claratif, au dĂ©triment de l’analyse des moyens effectifs de l’action publique.

Ce tropisme dĂ©claratif est d’autant plus visible que le panafricanisme contemporain s’accompagne souvent d’un mimĂ©tisme assumĂ© Ă  l’égard de l’Union europĂ©enne, Ă©rigĂ©e en modĂšle implicite ou explicite de l’intĂ©gration africaine. Or ce mimĂ©tisme repose sur une comprĂ©hension largement tronquĂ©e de la genĂšse et de la trajectoire du projet europĂ©en. L’intĂ©gration europĂ©enne n’est pas nĂ©e d’un idĂ©al civilisationnel positif, mais d’une volontĂ© d’expiation et de prĂ©vention : empĂȘcher le retour de guerres interĂ©tatiques d’une violence inĂ©dite, qui avaient ravagĂ© le continent Ă  deux reprises en moins d’un demi-siĂšcle. Elle est donc, dans son principe mĂȘme, un projet rĂ©trospectif, construit contre un passĂ© jugĂ© insoutenable, bien plus qu’un projet prospectif fondĂ© sur une vision commune de l’avenir.

Cette diffĂ©rence est dĂ©cisive. L’Afrique contemporaine, pour toutes les tragĂ©dies qu’elle a connues, n’a pas Ă©tĂ© le théùtre de guerres de destruction totale comparables aux conflits europĂ©ens du XXe siĂšcle. Les logiques historiques ne sont pas transposables mĂ©caniquement. En outre, l’Union europĂ©enne traverse aujourd’hui une crise profonde, Ă  la fois thĂ©orique, politique et institutionnelle. ThĂ©orique, parce qu’elle ne sait plus dĂ©finir clairement sa nature : simple marchĂ©, puissance normative, quasi-État fĂ©dĂ©ral ou empire postmoderne. Politique, parce que l’écart ne cesse de se creuser entre des Ă©lites convaincues de la nĂ©cessitĂ© d’une intĂ©gration accrue et des sociĂ©tĂ©s nationales de plus en plus rĂ©ticentes. Institutionnelle, enfin, parce que son fonctionnement semble dĂ©sormais exiger un saut fĂ©dĂ©ral que les peuples europĂ©ens ne souhaitent pas assumer. Fonder un panafricanisme contemporain sur ce modĂšle revient donc Ă  importer une crise conceptuelle et politique non rĂ©solue, plutĂŽt qu’à proposer une voie originale.

DerriĂšre ces dĂ©bats se profile une question plus fondamentale : Ă  quoi doit servir une unitĂ© continentale ? Doit-elle prĂ©cĂ©der les nations et les sociĂ©tĂ©s, ou en ĂȘtre l’aboutissement progressif ? Peut-on construire durablement un ensemble politique sans demos clairement constituĂ©, sans conflictualitĂ© assumĂ©e, sans consentement populaire explicite ? Le panafricanisme, tel qu’il est souvent formulĂ©, court le risque de devenir un discours d’élites circulant au-dessus des sociĂ©tĂ©s africaines rĂ©elles, de leurs prioritĂ©s, de leurs diffĂ©rends et de leurs rythmes propres. Confondre coopĂ©ration pragmatique et holisme idĂ©ologique conduit Ă  exiger l’adhĂ©sion Ă  une vision globale mal dĂ©finie, lĂ  oĂč des projets partiels, sectoriels, rĂ©versibles et politiquement assumĂ©s seraient peut-ĂȘtre plus fĂ©conds.

*

En dĂ©finitive, le panafricanisme n’est ni illĂ©gitime ni dĂ©nuĂ© d’intĂ©rĂȘt. Mais il n’est ni nĂ©cessaire, ni Ă©vident, ni indiscutable. Le traiter comme tel revient Ă  le soustraire Ă  tout travail critique comme devrait l’ĂȘtre toute idĂ©ologie. L’Afrique n’a sans doute pas besoin d’un mythe unificateur supplĂ©mentaire, fĂ»t-il gĂ©nĂ©reux dans ses intentions, mais d’une pensĂ©e politique capable d’assumer la pluralitĂ© de ses trajectoires, la conflictualitĂ© de ses choix et la contingence de ses futurs possibles.

* William AurĂ©lien Éteki Mboumoua (1933-2016) fut une figure intellectuelle et politique majeure du Cameroun postcolonial. Il demeure Ă  ce jour le Douala ayant exercĂ© la plus haute fonction internationale, celle de SecrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’Organisation de l’unitĂ© africaine (OUA) de 1974 Ă  1978. Haut diplĂŽmĂ©, formĂ© Ă  la philosophie et aux sciences humaines, il incarna une tradition d’intellectuels-administrateurs pour lesquels l’action politique ne se sĂ©parait jamais d’une exigence critique. Camerounais profondĂ©ment attachĂ© Ă  son pays, il pensa nĂ©anmoins l’Afrique comme un problĂšme politique concret, et non comme une abstraction identitaire. Contrairement aux discours contemporains du panafricanisme incantatoire, ses Ă©crits, confĂ©rences et prises de position se caractĂ©risent par une sobriĂ©tĂ© conceptuelle et une mĂ©fiance envers les mythologies politiques. Il n’y mobilise ni tĂ©lĂ©ologie continentale, ni essentialisme culturel. Son approche de l’unitĂ© africaine procĂ©dait d’une conscience aiguĂ« des enjeux cognitifs, institutionnels et Ă©tatiques rĂ©els. Il Ă©tait attentif aux diffĂ©rences historiques, aux capacitĂ©s administratives et aux conditions matĂ©rielles de l’action publique. Chez Éteki Mboumoua, l’unitĂ© n’est jamais un dogme prĂ©alable, mais une question politique Ă  instruire. Cette posture critique, exigeante et non mimĂ©tique, fait de lui un penseur singulier de l’Afrique moderne, Ă  distance des orthodoxies idĂ©ologiques comme des facilitĂ©s discursives.

3 janvier 2026