Ătre panafricaniste aujourdâhui ? Ni une nĂ©cessitĂ©, ni une obligation
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Les deux articles de cette sĂ©rie sur le panafricanisme ne se proposent pas dâĂ©valuer les promesses du panafricanisme contemporain, mais dâen interroger les ressorts cognitifs. Ils sâintĂ©ressent moins Ă ce que le panafricanisme affirme quâĂ la maniĂšre dont il pense, raisonne et se lĂ©gitime. En dĂ©plaçant lâanalyse vers ses cadres intellectuels, ses usages du savoir et ses formes dâautoritĂ© cognitive, il sâagit de comprendre pourquoi cette idĂ©ologie sĂ©duit, comment elle simplifie, et Ă quelles conditions elle se soustrait Ă lâexamen critique. Le panafricanisme y est abordĂ© non comme une solution politique, mais comme un rĂ©gime de pensĂ©e.Â
Ătre panafricaniste, aujourdâhui, nâest ni une nĂ©cessitĂ© historique ni une obligation morale. Cette thĂšse, qui peut paraĂźtre provocatrice dans certains espaces intellectuels africains ou diasporiques, nâimplique pourtant ni le rejet de lâAfrique comme horizon politique, ni lâadhĂ©sion Ă une quelconque vision occidentalo-centrĂ©e du monde. Elle vise simplement Ă rappeler que le panafricanisme est une construction intellectuelle et politique situĂ©e, contingente, discutable, et quâĂ ce titre il ne saurait ĂȘtre soustrait Ă lâexamen critique sans se transformer en dogme identitaire. Le prĂ©senter comme une Ă©vidence ou comme un devoir revient Ă substituer Ă lâancienne tĂ©lĂ©ologie coloniale une nouvelle tĂ©lĂ©ologie continentale, tout aussi prescriptive, oĂč lâafricanitĂ© se verrait assigner un sens unique et un avenir obligatoire.
I.
Lâune des fragilitĂ©s majeures du panafricanisme contemporain tient prĂ©cisĂ©ment Ă lâhĂ©sitation persistante sur ce qui fonde lâunitĂ© quâil postule. Trois justifications principales sont gĂ©nĂ©ralement mobilisĂ©es, souvent de maniĂšre simultanĂ©e, sans que leur compatibilitĂ© thĂ©orique soit vĂ©ritablement interrogĂ©e. La premiĂšre est la colonisation, comprise comme expĂ©rience historique partagĂ©e. Or, si la colonisation constitue indĂ©niablement un fait structurant de lâhistoire africaine moderne, elle ne saurait fonder une unitĂ© politique sans ambiguĂŻtĂ©s majeures. Dâune part, les formes de la domination coloniale ont Ă©tĂ© extrĂȘmement diverses selon les rĂ©gions, les puissances impĂ©riales et les pĂ©riodes ; dâautre part, une unitĂ© fondĂ©e sur une expĂ©rience essentiellement nĂ©gative risque de figer lâAfrique dans une identitĂ© rĂ©active, dĂ©finie avant tout par ce quâelle a subi. Faire de la colonisation le socle du panafricanisme revient Ă ancrer celui-ci dans un rapport au passĂ© qui privilĂ©gie la mĂ©moire du traumatisme sur lâĂ©laboration dâun projet autonome.
La seconde justification invoquĂ©e est celle dâune anthropologie culturelle commune, supposĂ©e traverser les sociĂ©tĂ©s africaines par-delĂ leurs diffĂ©rences. Cette perspective, hĂ©ritiĂšre de certains courants culturalistes et parfois de la nĂ©gritude, pose de redoutables problĂšmes thĂ©oriques. Elle tend Ă lisser la pluralitĂ© des histoires, des langues, des structures sociales et des imaginaires au profit dâune africanitĂ© substantielle, souvent reconstruite a posteriori. Si des continuitĂ©s culturelles existent incontestablement, leur mobilisation politique repose frĂ©quemment sur des gĂ©nĂ©ralisations fragiles, voire sur des essentialisations, qui transforment la diversitĂ© africaine en dĂ©cor folklorique dâune unitĂ© postulĂ©e. Le risque est alors de substituer Ă lâanalyse empirique des sociĂ©tĂ©s africaines une fiction anthropologique chargĂ©e de lĂ©gitimer un projet politique dĂ©jĂ dĂ©cidĂ©.
La troisiĂšme justification, enfin, est celle dâun « destin commun » des Ătats et des peuples africains. Câest sans doute la plus problĂ©matique, car elle introduit une tĂ©lĂ©ologie historique dont les fondements demeurent largement indĂ©montrables. LâidĂ©e de destin commun relĂšve moins de lâanalyse historique que dâun registre mytho-politique : elle attribue Ă lâAfrique une trajectoire collective nĂ©cessaire, comme si le continent constituait un sujet historique unifiĂ©, dotĂ© dâune intention et dâun avenir préécrits. Or lâhistoire, entendue comme discipline, ne connaĂźt pas de destin, mais des configurations, des rapports de force, des bifurcations, des choix rĂ©versibles. Aucun autre ensemble gĂ©opolitique nâest sommĂ© de justifier son avenir par lâinvocation dâun destin partagĂ© ; on nâexige pas de lâAsie, de lâAmĂ©rique latine ou de lâEurope quâelles se pensent comme des totalitĂ©s tĂ©lĂ©ologiques pour exister politiquement. Le recours Ă cette notion fonctionne ainsi comme un mythe mobilisateur : non pas une faussetĂ© pure, mais un rĂ©cit simplificateur destinĂ© Ă produire de lâadhĂ©sion, souvent au prix de lâeffacement des contradictions rĂ©elles.
Cette prĂ©fĂ©rence pour le registre mytho-politique plutĂŽt que pour lâanalyse historique se retrouve dans le rapport que le panafricanisme entretient Ă la connaissance concrĂšte des sociĂ©tĂ©s et des Ătats africains. Il tend Ă promouvoir une forme dâultracrepidarianisme politique structurel : ĂȘtre panafricaniste implique bien souvent dâavoir des avis arrĂȘtĂ©s sur des pays, des rĂ©gimes ou des crises que lâon ne connaĂźt que trĂšs imparfaitement. Cette exigence implicite est dâautant plus problĂ©matique que, dans nombre de pays africains, les mobilitĂ©s internes elles-mĂȘmes demeurent limitĂ©es, pour des raisons Ă©conomiques, infrastructurelles ou administratives. On connaĂźt parfois Ă peine son propre pays, ses Ă©quilibres rĂ©gionaux, ses administrations effectives, ses dynamiques sociales rĂ©elles ; pourtant, le panafricanisme somme de se prononcer sur des trajectoires politiques situĂ©es Ă des milliers de kilomĂštres, dans des contextes historiques, linguistiques et institutionnels radicalement diffĂ©rents. Cette gĂ©nĂ©ralisation permanente de la prise de position produit une parole politique dĂ©sincarnĂ©e, oĂč lâadhĂ©sion idĂ©ologique tient lieu de connaissance, et oĂč la solidaritĂ© proclamĂ©e se substitue trop souvent Ă lâanalyse informĂ©e.
Cette disposition est renforcĂ©e par une autre caractĂ©ristique du panafricanisme contemporain : son rapport distant, voire indiffĂ©rent, Ă la culture des affaires publiques telle quâelle sâest constituĂ©e dans les Ătats modernes. Les donnĂ©es empiriques, les indicateurs statistiques, les comparaisons chiffrĂ©es y occupent une place marginale, comme si leur usage relevait dâune technocratie Ă©trangĂšre Ă la « vraie » politique africaine. Or le gouvernement contemporain repose largement, quâon le dĂ©plore ou non, sur la production, lâinterprĂ©tation et la mise en dĂ©bat de donnĂ©es : finances publiques, capacitĂ©s administratives, systĂšmes fiscaux, dĂ©mographie, infrastructures, niveaux dâĂ©ducation ou de santĂ©. Faire comme si ces Ă©lĂ©ments Ă©taient secondaires revient Ă Ă©vacuer les conditions matĂ©rielles mĂȘmes de toute intĂ©gration politique sĂ©rieuse.
II.
Plus profondĂ©ment encore, le panafricanisme tend Ă traiter comme nĂ©gligeables les diffĂ©rences trĂšs marquĂ©es de niveaux dâĂ©taticitĂ© entre les pays africains. Or ces diffĂ©rences sont dĂ©terminantes. Certains Ătats disposent dâadministrations relativement consolidĂ©es, dâune capacitĂ© fiscale minimale, dâun appareil statistique fonctionnel ; dâautres peinent Ă exercer un contrĂŽle effectif sur leur territoire ou Ă produire des donnĂ©es fiables. Imaginer une intĂ©gration politique continentale sans prendre en compte ces Ă©carts revient Ă postuler une homogĂ©nĂ©itĂ© Ă©tatique qui nâexiste pas. Il ne sâagit pas lĂ dâun dĂ©tail technique, mais dâune condition structurante : lâintĂ©gration entre Ătats suppose des capacitĂ©s institutionnelles comparables, ou Ă tout le moins compatibles. LâindiffĂ©rence Ă ces rĂ©alitĂ©s traduit une prĂ©fĂ©rence pour le registre symbolique et dĂ©claratif, au dĂ©triment de lâanalyse des moyens effectifs de lâaction publique.
Ce tropisme dĂ©claratif est dâautant plus visible que le panafricanisme contemporain sâaccompagne souvent dâun mimĂ©tisme assumĂ© Ă lâĂ©gard de lâUnion europĂ©enne, Ă©rigĂ©e en modĂšle implicite ou explicite de lâintĂ©gration africaine. Or ce mimĂ©tisme repose sur une comprĂ©hension largement tronquĂ©e de la genĂšse et de la trajectoire du projet europĂ©en. LâintĂ©gration europĂ©enne nâest pas nĂ©e dâun idĂ©al civilisationnel positif, mais dâune volontĂ© dâexpiation et de prĂ©vention : empĂȘcher le retour de guerres interĂ©tatiques dâune violence inĂ©dite, qui avaient ravagĂ© le continent Ă deux reprises en moins dâun demi-siĂšcle. Elle est donc, dans son principe mĂȘme, un projet rĂ©trospectif, construit contre un passĂ© jugĂ© insoutenable, bien plus quâun projet prospectif fondĂ© sur une vision commune de lâavenir.
Cette diffĂ©rence est dĂ©cisive. LâAfrique contemporaine, pour toutes les tragĂ©dies quâelle a connues, nâa pas Ă©tĂ© le théùtre de guerres de destruction totale comparables aux conflits europĂ©ens du XXe siĂšcle. Les logiques historiques ne sont pas transposables mĂ©caniquement. En outre, lâUnion europĂ©enne traverse aujourdâhui une crise profonde, Ă la fois thĂ©orique, politique et institutionnelle. ThĂ©orique, parce quâelle ne sait plus dĂ©finir clairement sa nature : simple marchĂ©, puissance normative, quasi-Ătat fĂ©dĂ©ral ou empire postmoderne. Politique, parce que lâĂ©cart ne cesse de se creuser entre des Ă©lites convaincues de la nĂ©cessitĂ© dâune intĂ©gration accrue et des sociĂ©tĂ©s nationales de plus en plus rĂ©ticentes. Institutionnelle, enfin, parce que son fonctionnement semble dĂ©sormais exiger un saut fĂ©dĂ©ral que les peuples europĂ©ens ne souhaitent pas assumer. Fonder un panafricanisme contemporain sur ce modĂšle revient donc Ă importer une crise conceptuelle et politique non rĂ©solue, plutĂŽt quâĂ proposer une voie originale.
DerriĂšre ces dĂ©bats se profile une question plus fondamentale : Ă quoi doit servir une unitĂ© continentale ? Doit-elle prĂ©cĂ©der les nations et les sociĂ©tĂ©s, ou en ĂȘtre lâaboutissement progressif ? Peut-on construire durablement un ensemble politique sans demos clairement constituĂ©, sans conflictualitĂ© assumĂ©e, sans consentement populaire explicite ? Le panafricanisme, tel quâil est souvent formulĂ©, court le risque de devenir un discours dâĂ©lites circulant au-dessus des sociĂ©tĂ©s africaines rĂ©elles, de leurs prioritĂ©s, de leurs diffĂ©rends et de leurs rythmes propres. Confondre coopĂ©ration pragmatique et holisme idĂ©ologique conduit Ă exiger lâadhĂ©sion Ă une vision globale mal dĂ©finie, lĂ oĂč des projets partiels, sectoriels, rĂ©versibles et politiquement assumĂ©s seraient peut-ĂȘtre plus fĂ©conds.
*
En dĂ©finitive, le panafricanisme nâest ni illĂ©gitime ni dĂ©nuĂ© dâintĂ©rĂȘt. Mais il nâest ni nĂ©cessaire, ni Ă©vident, ni indiscutable. Le traiter comme tel revient Ă le soustraire Ă tout travail critique comme devrait lâĂȘtre toute idĂ©ologie. LâAfrique nâa sans doute pas besoin dâun mythe unificateur supplĂ©mentaire, fĂ»t-il gĂ©nĂ©reux dans ses intentions, mais dâune pensĂ©e politique capable dâassumer la pluralitĂ© de ses trajectoires, la conflictualitĂ© de ses choix et la contingence de ses futurs possibles.
* William AurĂ©lien Ăteki Mboumoua (1933-2016) fut une figure intellectuelle et politique majeure du Cameroun postcolonial. Il demeure Ă ce jour le Douala ayant exercĂ© la plus haute fonction internationale, celle de SecrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de lâOrganisation de lâunitĂ© africaine (OUA) de 1974 Ă 1978. Haut diplĂŽmĂ©, formĂ© Ă la philosophie et aux sciences humaines, il incarna une tradition dâintellectuels-administrateurs pour lesquels lâaction politique ne se sĂ©parait jamais dâune exigence critique. Camerounais profondĂ©ment attachĂ© Ă son pays, il pensa nĂ©anmoins lâAfrique comme un problĂšme politique concret, et non comme une abstraction identitaire. Contrairement aux discours contemporains du panafricanisme incantatoire, ses Ă©crits, confĂ©rences et prises de position se caractĂ©risent par une sobriĂ©tĂ© conceptuelle et une mĂ©fiance envers les mythologies politiques. Il nây mobilise ni tĂ©lĂ©ologie continentale, ni essentialisme culturel. Son approche de lâunitĂ© africaine procĂ©dait dâune conscience aiguĂ« des enjeux cognitifs, institutionnels et Ă©tatiques rĂ©els. Il Ă©tait attentif aux diffĂ©rences historiques, aux capacitĂ©s administratives et aux conditions matĂ©rielles de lâaction publique. Chez Ăteki Mboumoua, lâunitĂ© nâest jamais un dogme prĂ©alable, mais une question politique Ă instruire. Cette posture critique, exigeante et non mimĂ©tique, fait de lui un penseur singulier de lâAfrique moderne, Ă distance des orthodoxies idĂ©ologiques comme des facilitĂ©s discursives.
3 janvier 2026