Les Pongos du Moungo : territoires, lignages et enjeux fonciers

Je ne sais pas si je suis Pongo tant au Cameroun, l'habitus de décider des identités des individus à leur place (et de les y assigner) va de la rue jusqu'au fameux Fédéralisme communautaire. J'y reviens en librairie. En tout cas, ma mère est certainement Pongo, et j'ai assez vécu en immersion en pays Pongo, pour y avoir fait chaque année de longues activités champêtres avec ma grand-mère et des dépôts et des levées de filets de pêche avec mon grand-père.

Je dis et explicite en de longues pages méthodologiques de l'un de mes livres à paraître que si je l'ai écrit parce que je suis Douala, ce n'est pas en tant que Douala mais chercheur que je l'ai écrit car être Douala ou martien ne définit en rien des exigences ou des critères scientifiques.

Je voudrais faire un peu la même chose ici et à une très petite échelle.

Le canton Pongo, dans le département du Moungo, est souvent mal représenté dans les publications accessibles en ligne. Si j'osais, je dirais même que le plus sûr moyen de ne rien savoir de fiable sur les Pongos reste encore de lire la page Wikipédia qui leur est consacrée. 

Cette fiche, comme beaucoup d’autres concernant les Doualas et groupes apparentés, n’aurait jamais été publiée dans une encyclopédie savante comme l’Encyclopædia Universalis, car a minima elle ignore que d’innombrables sources documentaires ne sont pas accessibles en ligne, à commencer par des études classiques comme l’article de Frédéric D. Billiet sur 'Les sociétés duala du Littoral camerounais" où il est pourtant question des Pongos.

La page Wikipédia sur les Pongos fait assaut de nombreuses affirmations non sourcées sérieusement et peu circonstanciées. Certaines histoires, comme celle de l’ancêtre fondateur du groupe, sont peu juxtaposées avec d’autres récits établis dans le Littoral.

D’autres assertions relèvent de l’ineptie : les Pongos seraient un groupe « bantou » (voir ma publication antérieure « Non les Doualas ne sont pas des Bantous »), alors qu’il n’existe pas de catégorie ethnique de ce nom, et il est écrit que leur langue serait « voisine du Douala », alors qu’il s’agit en réalité d’une version du Douala, la grande question anthropolico-historique étant celle de savoir comment ce groupe s’est détaché (notamment par quelles migrations) des Doualas et a constitué son autonomie (et si cette autonomie territoriale est assortie d'une identité culturelle distincte).

I. Le canton Pongo et ses territoires

Le canton Pongo est une chefferie traditionnelle reconnue dans le département du Moungo, région du Littoral camerounais. Il comprend donc plusieurs villes et villages, dont ceux dans lesquels j'ai eu l'occasion de traîner mes guêtres ; Dibombari, Bomono Ba Mbengue, Bekoko, Babenga, Bwadibo ainsi que d’autres hameaux plus petits. 

Chaque village possède son chef local, tandis que le chef du canton supervise l’ensemble du territoire, arbitre les conflits entre villages et représente le canton auprès de l’administration.

Ce que mes lectures m'ont appris c'est que la topographie et l’histoire des migrations ont façonné les limites de ces territoires : certains villages s’étendent le long des rivières (comme le Moungo et ses affluents), d’autres sur des plateaux propices à l’agriculture.

L'organisation territoriale de ce groupe ethnique, apprend-on encore, est héritée en partie de l’époque précoloniale, consolidée pendant la période allemande, et formalisée sous le mandat français.

Ainsi :

- Dibombari, village-ville central, a été tôt défini comme la base administrative et historique du canton.

- Bomono Ba Mbenguè est un groupement traditionnel périphérique, historiquement marqué par de grandes plantations.

- Békoko, Babenga sont des hameaux plus petits, intégrés au réseau foncier et coutumier du canton, avec des lignages autonomes (soit quelque chose qui excite nécessairement la curiosité de l'historien ou de l'anthropologue).

II. La pêche et la culture maritime chez les Pongos

La pêche est une activité traditionnelle importante pour les Pongos, bien que son intensité et ses techniques varient selon le village et la configuration des cours d’eau.

Comparée à celle des Doualas, la pêche pongosienne présente des traits spécifiques :

les cours d’eau du canton Pongo, notamment les affluents du Moungo et les petites lagunes, sont souvent plus étroits et moins profonds que ceux qui desservent les quartiers de Douala.

Cette configuration, lit-on, a influencé les types de pirogues et d’embarcations utilisées, généralement plus légères et moins longues que les grandes pirogues de Douala et de Jébalè.

Les techniques de pêche sont adaptées aux espèces locales et aux cycles des marées et crues des rivières.

Les Pongos combinent pêche de subsistance, capture saisonnière et, dans certains villages, petite commercialisation pour les marchés locaux.

Malgré ces différences, les Pongos partagent avec les Doualas des pratiques et savoir-faire communs, comme l’usage de filets, de nasses et de lignes à main, ainsi que la transmission intergénérationnelle des techniques de fabrication et de manoeuvre des pirogues.

La pêche influence aussi la hiérarchie sociale et la répartition des tâches au sein des lignages : certaines familles sont historiquement spécialisées dans la fabrication de pirogues ou dans la maîtrise des techniques de capture les plus efficaces, conférant un rôle économique et symbolique à ces savoir-faire.

Ce que l'on voit donc c'est que la pêche chez les Pongos illustre comment l’environnement fluvial et les conditions locales façonnent une culture maritime spécifique, distincte par certains aspects de celle des Doualas tout en restant profondément reliée à l’univers culturel et économique du Littoral.

III. Clans, lignages et structures sociales

La société pongosienne repose sur une organisation clanique et lignagère :

chaque village est divisé en lignages patrilinéaires, descendants d’ancêtres fondateurs (je reviens en librairie sur ce concept et sur sa fonction anthropologique assez bien documentée), qui déterminent les droits sur les terres, les obligations sociales et la participation aux rituels.

Les clans regroupent plusieurs lignages et interviennent dans la désignation des chefs locaux et dans la gestion des ressources collectives.

Les lignages assurent la transmission des terres, la médiation des conflits internes et la coordination des activités agricoles, garantissant ainsi la cohésion sociale malgré les transformations politiques et économiques.

Chaque village conserve cependant ses spécificités :

Exemple : à Bomono Ba Mbenguè, les lignages sont très anciens, revendiquant des droits sur des parcelles héritées depuis l’époque coloniale allemande.

Exemple : à Békoko ou Babenga, les parcelles sont plus fragmentées, avec des lignages autonomes (la construction historique de cette autonomie est une question historiographique majeure pour tout groupe ethnique ayant connu une telle autonomisation de certains lignages), avec une pratique foncière réputée plus souple.

Exemple : Dibombari, de par sa centralité administrative, a connu une adaptation des lignages aux logiques étatiques modernes (ce qui est également un important sujet historiographique).

IV. Les njeux fonciers, entre continuité historique et singularités locales

De ce que l'on comprend à travers une littérature sur la longue durée, la question foncière chez les Pongos combine un héritage colonial et une continuité traditionnelle.

La continuité sociohistorique ressort de ce que la plupart des terres sont gérées selon les droits coutumiers, où l’appartenance au lignage détermine l’accès aux parcelles.

Or, les limites territoriales et les concessions agricoles remontent souvent à la période allemande, renforcées sous le mandat français, lorsque de grandes plantations ont été enregistrées.

Cette logique foncière est donc commune à Dibombari, Bomono ou Bekoko, s’appuyant sur l’organisation des clans et lignages et sur la mémoire des exploitations coloniales.

Il existe cependant des singularités locales :

- à Bomono Ba Mbenguè, l'héritage colonial est marqué par de grandes plantations, à l’origine de litiges contemporains sur des parcelles de 200 hectares par exemple ;

- à Bekoko ou à Babenga par exemple, où les parcelles sont plus fragmentées, les conflits fonciers sont moins spectaculaires mais néanmoins très importants pour les lignages locaux.

- à Dibombari, la centralité administrative et la densité des lignages a conduit à une adaptation des droits coutumiers aux exigences de l’État moderne.

Ainsi, la gestion foncière chez les Pongos reflète une continuité des principes traditionnels, tout en laissant place aux spécificités locales dictées par l’histoire et la configuration des lignages.

30 décembre 2026