Africa Unite ! une biographie partielle et partiale du panafricanismeÂ
Jâai abordĂ© Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme dâAmzat Boukari-Yabara Ă travers deux lectures radicalement diffĂ©rentes. La premiĂšre, Ă sa parution, Ă©tait guidĂ©e par le «loisir lettrĂ© ». Cette lecture se fit dâune traite, avec une impression de richesse et de continuitĂ©, une sorte de carte mentale du panafricanisme qui sâĂ©tend de lâAtlantique aux rivages africains, et qui embrasse la diaspora entiĂšre.
La seconde lecture fut une expĂ©rience trĂšs diffĂ©rente. Elle a Ă©tĂ© plus prĂ©cise, presque scrupuleuse, motivĂ©e par le travail de confrontation avec mes propres recherches et sources pour des livres Ă paraĂźtre. Dans ce cadre, jâai essayĂ© autant que possible de faire abstraction des nombreuses interventions de lâauteur, oĂč il se place lui-mĂȘme comme militant et thĂ©oricien dâune vision selon laquelle « lâhistoire contemporaine de lâAfrique serait essentiellement celle du panafricanisme».
Câest dans le cadre de cette deuxiĂšme lecture que le livre mâa paru discutable Ă plusieurs Ă©gards (je laisse de cĂŽtĂ© la question de lâinexactitude de certaines affirmations) nĂ©s de sa confrontation avec mes propres recherches Ă paraĂźtre.
Dâabord, le problĂšme des sources, qui est central pour tout historien. Le livre sâappuie sur une variĂ©tĂ© de documents, dâarchives, de tĂ©moignages et de travaux secondaires, mais il nâinterroge jamais vraiment la fiabilitĂ© ou la portĂ©e de ces sources. En effet, le livre nâexplique pas toujours les choix de sources historiographiques ni les contraintes de ces sources. Cette question a pourtant une grande importance singuliĂšrement dans lâhistoriographie africaine dont relĂšve pour une grande part le livre oĂč il est important de questionner les sources dans un contexte colonial et postâcolonial oĂč les archives sont souvent fragmentaires ou partielles.
On trouve donc dans le livre des citations dâarticles anciens, des extraits de journaux militants, des entretiens, mais lâon ne sait jamais vraiment quels documents sont centraux, lesquels sont contestĂ©s, ni quelles interprĂ©tations sont possibles. Cette absence de critique explicite laisse planer une impression de parti pris ou de sĂ©lection arbitraire. Si lâon compare le travail d'Amzat BoukariâYabara avec des travaux universitaires plus critiques sur le panafricanisme, on constate des divergences. Certaines dates ou interprĂ©tations sont simplifiĂ©es, certaines figures survalorisĂ©es, et le rĂŽle des acteurs locaux ou anonymes est souvent minimisĂ© ou oubliĂ©.
Ensuite, le traitement des personnages et des idĂ©es. Le livre met en avant des figures emblĂ©matiques du mouvement, les plaçant presque toutes sur le mĂȘme plan dâhĂ©roĂŻsme et de clartĂ© morale. Du Bois, Garvey, Nkrumah, Sankara, Fanon, et mĂȘme des artistes comme Makeba ou Fela Kuti, sont prĂ©sentĂ©s sous un jour positif et unifiĂ©. Leurs contradictions internes, leurs conflits, leurs erreurs politiques, leurs hĂ©sitations, sont rarement abordĂ©s. Or, des figures comme Marcus Garvey (sur lequel je reviens plus longuement dans lâun de mes livres), Du Bois ou Nkrumah ont eu des trajectoires et des engagements complexes qui ne se rĂ©duisent pas Ă une seule logique unificatrice du panafricanisme. Le fait est que Kwame Nkrumah ou Thomas Sankara, par exemple, ont eu des pratiques politiques plus quâautoritaires dont on peut se demander si elles nâont pas un lien au moins avec leur conception du panafricanisme comme idĂ©ologie dâavant-garde et du « peuple tout entier ». Et certains travaux universitaires (cf. notamment Paul Gilroy ou les dĂ©bats sur lâutilisation de la race comme catĂ©gorie pivot) ont mis en cause lâessentialisme racial dans certaines formes de pensĂ©e panafricaniste et interrogĂ© la maniĂšre dont le mouvement peut parfois naturaliser ou homogĂ©nĂ©iser lâexpĂ©rience noire.
Cette absence de nuances sur les personnages et sur les idĂ©es donne une impression dâharmonie et de continuitĂ© qui nâexiste pas dans la rĂ©alitĂ© historique. Les luttes idĂ©ologiques, les tensions internes, les dĂ©saccords sur la stratĂ©gie ou la philosophie sont passĂ©s sous silence. Comprendre ces tensions est essentiel pour saisir la dynamique rĂ©elle du panafricanisme et son impact sur les sociĂ©tĂ©s africaines et diasporiques. Bref, une analyse plus dialectique des protagonistes et de leurs divergences aurait enrichi le dĂ©bat historiographique.
Un autre point est le traitement des acteurs moins connus. Amzat BoukariâYabara concentre son attention sur des figures mondialement reconnues, mais laisse peu de place Ă ceux (je mâarrĂȘte sur un certain nombre dâentre eux dans mes propres livres) qui ont jouĂ© un rĂŽle dĂ©cisif mais discret, aux militants locaux, aux mouvements communautaires, aux rĂ©seaux intellectuels mĂ©connus ou aux mobilisations populaires qui ont nourri le panafricanisme. Cette omission donne lâimpression que lâhistoire du panafricanisme se rĂ©sume Ă quelques figures centrales, alors quâelle est en rĂ©alitĂ© beaucoup plus fragmentĂ©e, multiple et parfois contradictoire. Et cette omission relĂšve dâune maniĂšre trĂšs datĂ©e de faire lâhistoire des idĂ©es. Aujourdâhui, lâhistoire des idĂ©es est dĂ©centrĂ©e du dĂ©bat intellectuel Ă©litaire vers lâexpĂ©rience sociale et culturelle des masses.
Enfin, la causalitĂ© linĂ©aire entre idĂ©es et Ă©vĂ©nements politiques est frappante. Dans le livre, on a parfois le sentiment que les idĂ©es panafricanistes auraient directement provoquĂ© les indĂ©pendances et les mobilisations anticoloniales. Le social, lâĂ©conomique, le politique, les conflits locaux semblent relĂ©guĂ©s au second plan. Or, il est de fait que les indĂ©pendances et les mouvements de libĂ©ration ont rĂ©sultĂ© dâun mĂ©lange complexe de facteurs, de nĂ©gociations, de luttes locales et internationales, de crises Ă©conomiques, de pressions sociales, de forces sociales non Ă©litistes.
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Post scriptum.
Quel lien a le proto-nationalisme Douala de la premiĂšre moitiĂ© du VingtiĂšme siĂšcle avec le panafricanisme ? AUCUN. Câest pourquoi Rudolf Douala Manga Bell ou les Ă©meutes de Douala de 1945 ne sont pas dans le livre dâAmzat Boukari-Yabara.
SameÌ Lotin n'a pas retenu l'attention d'Amzat Boukari-Yabara, pas plus que d'autres figures africaines de rĂ©fĂ©rence des « Ă©thiopianismes religieux » (des Ă©glises chrĂ©tiennes autonomes ou dissidentes dâĂ©glises chrĂ©tiennes blanches apparues dans plusieurs pays entre la fin du XIXe et le dĂ©but du XXe siĂšcle souvent sur la foi de rĂ©fĂ©rences bibliques et Ă la profondeur historique du christianisme sur une Ăthiopie nâayant pas pu ĂȘtre colonisĂ©e). Or SameÌ Lotin, comme d'autres acteurs de ce mouvement sont des figures importantes des nationalismes dans leur pays et sans attaches avec le panafricanisme.
Pourquoi des centaines de millions de Noirs latino-AmĂ©ricains ne sont-ils guĂšre figurĂ©s dans le livre dâAmzat Boukari-Yabara ? Parce que leur histoire a trĂšs peu rencontrĂ© le panafricanisme.
2 janvier 2026