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1. Pendant toute l’annĂ©e Ă©lectorale 2025, fort d'une plongĂ©e dans le droit administratif institutionnel du Cameroun, j’ai lu ou Ă©coutĂ© tout ce qui pouvait se dire Ă  propos de la dĂ©centralisation et des chefferies traditionnelles.

Je m’arrĂȘte ici une seconde sur la volontĂ© extravagante, que j’ai dĂ©couverte dans ce contexte, du journaliste Alain Foka de faire de ces institutions qui n’ont Ă©tĂ© que trĂšs rarement en surplomb d’États, le mode de gouvernement des États africains contemporains. L’eminent journaliste voudra sans doute s’en dĂ©fendre mais son idĂ©e de la chefferie traditionnelle est celle de la chefferie BamilĂ©kĂ©, dont l’histoire et les ressorts anthropologiques ne sont ni identiques ni mĂȘme comparables Ă  d’autres chefferies traditionnelles au Cameroun et a fortiori dans le reste de l’Afrique. Ce sont des choses pourtant incroyablement documentĂ©s, entre autres par des anthropologues, des historiens et des politistes camerounais. Je reviendrai plus tard sur cette page Ă  la question du rapport du panafricanisme contemporain Ă  la connaissance, autrement dit son anti-intellectualisme viscĂ©ral.

2. Ce que j’ai donc vu, c’est un grand dĂ©sordre cognitif dans lequel chacun met un peu ce qu’il veut (reprĂ©sentations, affects, croyances) dans ces concepts et institutions. La rĂ©alitĂ© de Dibombari, dans le dĂ©partement du Moungo, est Ă  cet Ă©gard exemplaire : elle rĂ©vĂšle comment la juxtaposition de l’État central, de l’État dĂ©centralisĂ© et des chefferies traditionnelles produit un paysage administratif et coutumier dense et subtil, mais aussi source de confusion permanente.

3. La notion de « bricolage administratif » appelle quelques précisions.

Le « bricolage administratif » ne renvoie pas Ă  une pratique approximative ou dĂ©sordonnĂ©e de l’action publique, telle que le suggĂšre l’acception ordinaire du terme. Il dĂ©signe une forme spĂ©cifique de rationalitĂ© institutionnelle, dans laquelle l’État renonce Ă  produire un systĂšme cohĂ©rent et unifiĂ© de normes et d’institutions pour composer avec des contraintes multiples et souvent contradictoires. Ce mode de fonctionnement apparaĂźt lorsque l’action publique ne peut se dĂ©ployer Ă  partir de principes abstraits ou de modĂšles idĂ©aux, mais doit intĂ©grer des institutions prĂ©existantes, des intĂ©rĂȘts divergents, des temporalitĂ©s hĂ©tĂ©rogĂšnes et des rapports de force asymĂ©triques.

Le bricolage administratif consiste alors Ă  ajuster, superposer ou articuler des dispositifs qui ne relĂšvent pas d’une mĂȘme logique interne, sans chercher Ă  les rĂ©duire Ă  une architecture normative unique. Il ne s’agit ni d’un dĂ©faut de rationalitĂ© ni d’un Ă©chec de la pensĂ©e administrative, mais d’un choix contraint, orientĂ© vers la prĂ©servation de la capacitĂ© Ă  gouverner. En ce sens, le bricolage administratif se distingue d’une pensĂ©e systĂ©mique en ce qu’il privilĂ©gie la fonctionnalitĂ© et la stabilitĂ© relative sur la cohĂ©rence thĂ©orique, et accepte l’inachĂšvement, la discontinuitĂ© et la pluralitĂ© des rĂ©gimes institutionnels comme des donnĂ©es constitutives de l’action publique.

I. La notice Wikipédia sur Dibombari : un texte juridiquement ésotérique

La notice Wikipédia sur Dibombari illustre parfaitement le désordre conceptuel général.

Cette notice a été enregistrée ce 2 janvier 2026 avant la publication de ces lignes.

Elle présente Dibombari uniquement comme un arrondissement, sans mention de la commune, ce qui occulte la décentralisation.

Elle dĂ©crit l’organisation locale selon la distinction Pongo/Bakoko, qui relĂšve d’une logique historique ou ethnographique mais n’a aucune valeur juridique.

Elle recycle enfin la notion de canton pour présenter les chefferies traditionnelles, sans distinguer les chefferies de 1er, 2e et 3e degré, et sans référence aux textes normatifs.

Ces erreurs de droit administratif reproduisent des glissements conceptuels qui sont fréquents dans les usages institutionnels, médiatiques et populaires.

II. Dibombari : arrondissement et commune

1. Dibombari est Ă  la fois un arrondissement et une commune

Du cĂŽtĂ© de l’État central, l’arrondissement relĂšve de la dĂ©concentration et est administrĂ© par un sous-prĂ©fet qui rend compte au prĂ©fet (dĂ©partement), lui-mĂȘme subordonnĂ© au gouverneur de la rĂ©gion.

Du cĂŽtĂ© de l’État dĂ©centralisĂ©, la commune dispose d’un organe Ă©lu, le conseil municipal et son maire, et exerce des compĂ©tences propres conformĂ©ment aux lois de dĂ©centralisation et Ă  la Constitution.

Cette juxtaposition de compĂ©tences sur le mĂȘme territoire illustre le fonctionnement du Cameroun, oĂč les rĂ©gions de l’État et les rĂ©gions dĂ©centralisĂ©es ont le mĂȘme pĂ©rimĂštre territorial mais des organes distincts, et oĂč les arrondissements et communes se superposent territorialement mais relĂšvent de logiques juridiques, administratives et politiques diffĂ©rentes.

On notera, au passage, qu’il n’existe aucun Ă©quivalent dĂ©centralisĂ© au dĂ©partement (niveau administratif de l’État central), ce qui confĂšre au prĂ©fet un rĂŽle central dans la coordination entre l’État central et la commune.

2. Tout le monde, y compris le MINAT, parle de canton Ă  Dibombari (ou ailleurs). Sauf que le concept de « canton » n’existe pas en droit camerounais contemporain.

Il s’agit d’un hĂ©ritage colonial repris un temps par État post-colonial, le canton Ă©tant alors une circonscription administrative de l’État central.

Bien qu’il n’existe plus en droit administratif camerounais de « cantons », l’expression est utilisĂ©e par commoditĂ© ou tradition, pour dĂ©signer
 des territorialitĂ©s ethniques. Au point que le rĂ©dacteur de la notice WikipĂ©dia sur Dibombari, un peu perdu juridiquement, distingue un « canton Pongo » et un « canton Bakoko » qu’il fait prĂ©cĂ©der d’une liste de villages... sans rattachement «cantonal » ...

Cette rĂ©fĂ©rence au canton est donc source de confusion, particuliĂšrement dans le cadre de la dĂ©centralisation, car elle mĂȘle administration Ă©tatique, collectivitĂ©s territoriales dĂ©centralisĂ©es et chefferies traditionnelles sans cadre lĂ©gal.

III. Les chefferies traditionnelles

1. Le dĂ©cret de 1977 et l’arrĂȘtĂ© n° 019/CAB/PM du 07 fĂ©vrier 1981 fixent les chefferies traditionnelles de 1er degrĂ© et dĂ©finissent leurs compĂ©tences et rattachements, les chefferies de 2e et 3e degrĂ© Ă©tant subordonnĂ©es aux premiĂšres et regroupant des villages ou groupements coutumiers.

Les chefferies sont des auxiliaires de l’État et non des institutions dĂ©centralisĂ©es, c’est pourquoi elles sont rattachĂ©es aux arrondissements et non aux communes.

Ce rattachement permet Ă  l’État de maintenir un contrĂŽle administratif, de conserver une hiĂ©rarchie claire et de garantir la cohĂ©rence avec la dĂ©concentration.

2. ProblĂšme. Depuis les lois de dĂ©centralisation, les chefferies traditionnelles exercent des compĂ©tences coutumiĂšres effectives qui n’interagissent plus seulement avec l’État central qui en a la tutelle (gouverneurs, prĂ©fets, sous-prĂ©fets), elles interagissent Ă©galement avec les collectivitĂ©s territoriales dĂ©centralisĂ©es (communes et conseils rĂ©gionaux).

Or, autant les conflits avec l’État sont des conflits avec la tutelle et le pouvoir hiĂ©rarchique (qui a d’importants pouvoirs de coercition), autant les conflits avec les autoritĂ©s dĂ©centralisĂ©es sont moins « rĂ©gulĂ©s » formellement par du droit administratif non-contentieux.

IV. Les chefferies traditionnelles Ă  Dibombari

1. Cadre normatif

À Dibombari comme ailleurs, les chefferies traditionnelles sont des crĂ©ations de l’État, mais elles reposent sur des histoires locales anciennes, telles que des lignages, des clans ou des espaces occupĂ©s (voir notre note Dibombari (I). Emergence administrative et transformations territoriales).

Ces rĂ©alitĂ©s peuvent ĂȘtre trĂšs anciennes et Ă©quivoques, comme en tĂ©moignent les lignages autonomes chez les Pongos, les espaces riverains du Moungo et de ses affluents ou les plateaux agricoles. Le type d’économie locale, notamment les grandes plantations d’huile de palme, et le degrĂ© de proximitĂ© avec la rationalitĂ© bureaucratique, c’est-Ă -dire la preuve documentaire et les actes juridiques Ă©crits, influencent Ă©galement la structuration des chefferies.

Cette combinaison d’élĂ©ments historiques, Ă©conomiques et administratifs explique la complexitĂ© et la diversitĂ© des chefferies de 2e et 3e degrĂ© Ă  Dibombari et rend leur comprĂ©hension impossible si l’on se limite Ă  la seule nomenclature de l’État ou aux reprĂ©sentations populaires.

2. Nomenclature

L’ArrĂȘtĂ© n° 019/CAB/PM du 07 fĂ©vrier 1981 dĂ©terminant les groupements traditionnels de 1er degrĂ© au Cameroun a créé une chefferie traditionnelle de 1er degrĂ© dĂ©nommĂ©e chefferie Pongo, localisĂ©e dans l’arrondissement de Dibombari. Ce rattachement Ă  l’arrondissement relĂšve de la logique Ă©tatique de dĂ©concentration et ne prĂ©juge donc en rien de l’existence ou non d’une collectivitĂ© territoriale dĂ©centralisĂ©e sur le mĂȘme pĂ©rimĂštre.

Les chefferies traditionnelles de 2e degrĂ© relevant de la chefferie de 1er degrĂ© de Pongo sont au nombre de trois (arrĂȘtĂ© n. 16 du 19 janvier 1982). Il s’agit de :

- Bomono ba Jedu,

- Bomono ba MbenguĂš

- Bakoko.

Ces chefferies intermĂ©diaires constituent l’échelon de structuration coutumiĂšre entre la chefferie supĂ©rieure et les chefferies villageoises.

Les chefferies traditionnelles de 3e degré relevant de la chefferie Pongo sont :

Babenga,

Bali,

Bekoko,

Biendende,

Bomono-ba-Jedou,

Bomono-ba-MbenguĂš 1,

Bomono-ba-MbenguĂš 2,

Bomono-Gare,

Bonabweng,

Bonadinde,

Bonamassouka,

Bongo,

Bossedi 1,

Bossedi 2,

Bwadibo,

Bwanjoumba,

Bwassalo,

Bwelelo,

Mabanga,

MbanguĂš 1,

MbanguĂš 2,

Minyoungou,

Ngodi,

Njobwele,

Njouki,

Nkapa,

NkendĂš,

Yabea,

Yaboma,

Yabwadibe,

Yamidjang,

Yamikoki,

Yandoungou

3. Le cas Bomono ba Jedou (Bomono ba Jedu)

Le cas de Bomono ba Jedou (graphie de l’annuaire du MINAT) est rĂ©vĂ©lateur des malentendus rĂ©currents (je les ai moi-mĂȘme Ă©prouvĂ©s avant d’avoir plongĂ© dans le droit administratif) entourant l’organisation des chefferies traditionnelles au Cameroun.

À la lecture des listes administratives, Bomono ba Jedou apparaĂźt Ă  la fois comme chefferie de 2e degrĂ© et comme chefferie de 3e degrĂ©, ce qui peut donner l’impression d’une incohĂ©rence ou d’une contradiction juridique. Cette impression est pourtant trompeuse et rĂ©sulte moins d’une anomalie locale que du mode de rationalisation administrative retenu par l’État camerounais.

Bomono ba Jedou ne constitue pas deux chefferies distinctes superposĂ©es sur un mĂȘme espace. Il s’agit d’une seule et mĂȘme rĂ©alitĂ© territoriale et coutumiĂšre, apprĂ©hendĂ©e Ă  deux niveaux diffĂ©rents de la nomenclature administrative. En tant que chefferie de 2e degrĂ©, Bomono ba Jedou dĂ©signe un groupement traditionnel, c’est-Ă -dire un ensemble de villages relevant d’une autoritĂ© coutumiĂšre intermĂ©diaire, placĂ©e sous l’autoritĂ© d’une chefferie de 1er degrĂ©. En tant que chefferie de 3e degrĂ©, Bomono ba Jedou dĂ©signe le village chef-lieu de ce groupement, lieu de rĂ©sidence du chef et centre symbolique et administratif du groupement.

Ce mĂ©canisme, loin d’ĂȘtre exceptionnel, est frĂ©quent dans l’organisation traditionnelle camerounaise. L’administration reprend le nom du village principal pour dĂ©signer Ă  la fois le groupement et son chef-lieu, sans toujours expliciter cette relation hiĂ©rarchique. Dans les tableaux officiels, les chefferies de 2e degrĂ© sont listĂ©es indĂ©pendamment des chefferies de 3e degrĂ©, ce qui conduit Ă  la rĂ©pĂ©tition de certains noms sans indication sur leur fonction respective. Cette absence de clarification alimente un sentiment de dĂ©sordre alors qu’il s’agit en rĂ©alitĂ© d’un effet de simplification bureaucratique.

À Dibombari, ce phĂ©nomĂšne est renforcĂ© par l’anciennetĂ© des implantations humaines, la stabilitĂ© des lignages dominants et la proximitĂ© historique avec l’administration coloniale puis postcoloniale, qui a trĂšs tĂŽt figĂ© les appellations dans des actes Ă©crits. L’État, en cherchant Ă  ordonner des rĂ©alitĂ©s sociales complexes, a privilĂ©giĂ© une nomenclature lisible pour l’administration, quitte Ă  aplatir des distinctions coutumiĂšres fines.

Le cas de Bomono ba Jedou montre ainsi que le désordre apparent ne provient pas des sociétés locales, mais de la traduction administrative de leurs structures, et souligne la nécessité de lire les listes officielles à la lumiÚre de leur logique de production plutÎt que comme une photographie fidÚle de la réalité coutumiÚre.

2 janvier 2026