𝐋’𝐀𝐟𝐫𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐞𝐧 𝐝𝐢𝐬𝐜𝐨𝐮𝐫𝐬 : 𝐬𝐲𝐦𝐛𝐨𝐥𝐞𝐬, 𝐦𝐚𝐫𝐜𝐡𝐞́𝐬, 𝐚𝐩𝐩𝐚𝐫𝐭𝐞𝐧𝐚𝐧𝐜𝐞𝐬. 𝐃’𝐀𝐥𝐚𝐢𝐧 𝐌𝐚𝐛𝐚𝐧𝐜𝐤𝐨𝐮 𝐚̀ 𝐘𝐚𝐬𝐮𝐤𝐞 : 𝐚̀ 𝐩𝐫𝐨𝐩𝐨𝐬 𝐝𝐮 « 𝐠𝐫𝐚𝐧𝐝 𝐡𝐞́𝐫𝐨𝐬 𝐧𝐨𝐢𝐫 »
« 𝐴𝑟𝑡 𝑎𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛 », « 𝐿𝑖𝑡𝑡𝑒́𝑟𝑎𝑡𝑢𝑟𝑒 𝑎𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛𝑒 », «𝑠𝑝𝑖𝑟𝑖𝑡𝑢𝑎𝑙𝑖𝑡𝑒́ 𝑎𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛𝑒 », « ℎ𝑒́𝑟𝑜𝑠 𝑎𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛 », «𝑛𝑎𝑟𝑟𝑎𝑡𝑖𝑓 𝑎𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛», « 𝑠𝑎𝑙𝑜𝑛 𝑎𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛 », « 𝑙𝑎 𝑑𝑖𝑎𝑠𝑝𝑜𝑟𝑎 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑒 𝑙𝑒𝑣𝑖𝑒𝑟 𝑑𝑢 𝑑𝑒́𝑣𝑒𝑙𝑜𝑝𝑝𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 », 𝑒𝑡𝑐. 𝐶𝑒𝑠 𝑒𝑥𝑝𝑟𝑒𝑠𝑠𝑖𝑜𝑛𝑠 𝑠𝑜𝑛𝑡 𝑑𝑒𝑣𝑒𝑛𝑢𝑒𝑠 𝑒𝑛𝑣𝑎ℎ𝑖𝑠𝑠𝑎𝑛𝑡𝑒𝑠, 𝑠𝑝𝑒́𝑐𝑖𝑎𝑙𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑙’𝑒𝑠𝑝𝑎𝑐𝑒 𝑝𝑜𝑙𝑖𝑡𝑖𝑐𝑜-𝑚𝑒́𝑑𝑖𝑎𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑓𝑟𝑎𝑛𝑐𝑜𝑝ℎ𝑜𝑛𝑒. 𝐸𝑙𝑙𝑒𝑠 𝑠𝑡𝑟𝑢𝑐𝑡𝑢𝑟𝑒𝑛𝑡 𝑑𝑒𝑠... 𝑛𝑎𝑟𝑟𝑎𝑡𝑖𝑓𝑠 𝑖𝑛𝑠𝑡𝑖𝑡𝑢𝑡𝑖𝑜𝑛𝑛𝑒𝑙𝑠, 𝑐𝑢𝑙𝑡𝑢𝑟𝑒𝑙𝑠 𝑒𝑡 𝑒𝑛𝑡𝑟𝑒𝑝𝑟𝑒𝑛𝑒𝑢𝑟𝑖𝑎𝑢𝑥, 𝑝𝑜𝑟𝑡𝑒́𝑠 𝑎𝑢𝑠𝑠𝑖 𝑏𝑖𝑒𝑛 𝑝𝑎𝑟 𝑑𝑒𝑠 𝑎𝑟𝑡𝑖𝑠𝑡𝑒𝑠 𝑞𝑢𝑒 𝑝𝑎𝑟 𝑑𝑒𝑠 𝑒́𝑐𝑟𝑖𝑣𝑎𝑖𝑛𝑠 (𝑙𝑒𝑠 𝑢𝑛𝑠 𝑙𝑒𝑠 𝑎𝑢𝑡𝑟𝑒𝑠 𝑒́𝑡𝑎𝑛𝑡 𝑝𝑙𝑢𝑠 𝑜𝑢 𝑚𝑜𝑖𝑛𝑠 𝑓𝑙𝑎𝑡𝑡𝑒́𝑠 𝑑’𝑒̂𝑡𝑟𝑒 𝑑𝑒́𝑠𝑖𝑔𝑛𝑒́𝑠 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑒 𝑎𝑐𝑡𝑒𝑢𝑟𝑠 𝑑𝑒 𝑙𝑎 «𝑑𝑖𝑝𝑙𝑜𝑚𝑎𝑡𝑖𝑒 𝑐𝑢𝑙𝑡𝑢𝑟𝑒𝑙𝑙𝑒 » 𝑑𝑒 𝑙𝑒𝑢𝑟 𝑝𝑎𝑦𝑠), 𝑑𝑒𝑠 𝑖𝑛𝑓𝑙𝑢𝑒𝑛𝑐𝑒𝑢𝑟𝑠 𝑜𝑢 𝑑𝑒𝑠 𝑎𝑐𝑡𝑒𝑢𝑟𝑠 𝑒́𝑐𝑜𝑛𝑜𝑚𝑖𝑞𝑢𝑒𝑠. 𝐿𝑎 𝑞𝑢𝑒𝑠𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑛’𝑒𝑠𝑡 𝑝𝑎𝑠 𝑑𝑒 𝑠𝑎𝑣𝑜𝑖𝑟 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑐𝑒𝑡𝑡𝑒 𝑠𝑒́𝑟𝑖𝑒 𝑑’𝑎𝑟𝑡𝑖𝑐𝑙𝑒𝑠 𝑠𝑖 𝑐𝑒𝑠 𝑒𝑛𝑔𝑎𝑔𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡𝑠 𝑠𝑜𝑛𝑡 𝑙𝑒́𝑔𝑖𝑡𝑖𝑚𝑒𝑠, 𝑚𝑎𝑖𝑠 𝑑’𝑖𝑛𝑡𝑒𝑟𝑟𝑜𝑔𝑒𝑟 𝑙𝑒𝑠 𝑐𝑜𝑛𝑑𝑖𝑡𝑖𝑜𝑛𝑠 𝑑𝑒 𝑝𝑟𝑜𝑑𝑢𝑐𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑑𝑒 𝑐𝑒 𝑝𝑟𝑒́𝑡𝑒𝑛𝑑𝑢 « 𝑛𝑎𝑟𝑟𝑎𝑡𝑖𝑓 𝑎𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛 » : 𝑟𝑒𝑙𝑒̀𝑣𝑒-𝑡-𝑖𝑙 𝑑’𝑢𝑛 𝑚𝑜𝑢𝑣𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑖𝑛𝑡𝑒𝑙𝑙𝑒𝑐𝑡𝑢𝑒𝑙 𝑒𝑡 𝑐𝑢𝑙𝑡𝑢𝑟𝑒𝑙 𝑎𝑟𝑡𝑖𝑐𝑢𝑙𝑒́ 𝑎̀ 𝑑𝑒𝑠 ℎ𝑖𝑠𝑡𝑜𝑖𝑟𝑒𝑠, 𝑑𝑒𝑠 𝑙𝑎𝑛𝑔𝑢𝑒𝑠 𝑒𝑡 𝑑𝑒𝑠 𝑠𝑜𝑐𝑖𝑒́𝑡𝑒́𝑠 𝑝𝑟𝑒́𝑐𝑖𝑠𝑒𝑠, 𝑜𝑢 𝑓𝑜𝑛𝑐𝑡𝑖𝑜𝑛𝑛𝑒-𝑡-𝑖𝑙 𝑝𝑎𝑟𝑓𝑜𝑖𝑠 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑒 𝑢𝑛 𝑙𝑎𝑏𝑒𝑙 𝑑𝑒 𝑣𝑖𝑠𝑖𝑏𝑖𝑙𝑖𝑡𝑒́ 𝑖𝑛𝑡𝑒𝑟𝑛𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛𝑎𝑙𝑒 ? 𝐴𝑢𝑡𝑟𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑑𝑖𝑡, 𝑐𝑒𝑡𝑡𝑒 𝑐𝑜𝑛𝑣𝑜𝑐𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑑𝑒 𝑙’« 𝐴𝑓𝑟𝑖𝑞𝑢𝑒 » 𝑛’𝑒𝑠𝑡-𝑒𝑙𝑙𝑒 𝑝𝑎𝑠 𝑢𝑛𝑒 𝑠𝑖𝑚𝑝𝑙𝑒 𝑟𝑒𝑠𝑠𝑜𝑢𝑟𝑐𝑒 𝑑𝑖𝑠𝑐𝑢𝑟𝑠𝑖𝑣𝑒, 𝑢𝑛 ℎ𝑜𝑟𝑖𝑧𝑜𝑛 𝑠𝑦𝑚𝑏𝑜𝑙𝑖𝑞𝑢𝑒, 𝑣𝑜𝑖𝑟𝑒 𝑢𝑛𝑒 𝑚𝑎𝑟𝑞𝑢𝑒, 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑢𝑛 𝑒𝑠𝑝𝑎𝑐𝑒 𝑚𝑜𝑛𝑑𝑖𝑎𝑙𝑖𝑠𝑒́ 𝑒𝑛 𝑞𝑢𝑒̂𝑡𝑒 𝑑’𝑎𝑢𝑡ℎ𝑒𝑛𝑡𝑖𝑐𝑖𝑡𝑒́ 𝑒𝑡 𝑑𝑒 𝑑𝑖𝑓𝑓𝑒́𝑟𝑒𝑛𝑐𝑖𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 ?
Jean-Loup Amselle est un anthropologue majeur des « mondes africains » connu pour sa critique des essentialismes culturels et des identités closes et son insistance sur les circulations, les métissages, les connexions historiques, la production relationnelle des identités. S’il est clairement anti-holiste et refuse l’idée de cultures africaines homogènes, closes sur elles-mêmes, certains anthropologues lui ont néanmoins reproché une posture théorique forte, presque «surplombante », qui tendrait à subsumer des cas empiriques variés sous un cadre interprétatif unique (métissage, branchements, fantasmes réciproques).
Il a publié l’année dernière un intéressant recueil d’articles (L’Afrique des fantasmes, éditions Mimésis, 2025) qui comprend un texte substantiel (« Héros africains/héros grecs, ou le fantasme de la comparaison », p. 159-178), qui est un contre-pied d'anthropologie culturelle à ceux qui aspirent à « un grand héros noir » dans la littérature française. Dans un entretien accordé à Sciences Humaines (15 novembre 2023), l’écrivain Alain Mabanckou affirmait ainsi qu’il manque à la littérature française un «grand héros noir » comparable plutôt, selon toute apparence, à des figures patrimoniales comme Vercingétorix ou Astérix.
La revendication d’un « héros noir » dans les littératures ou les cultures visuelles contemporaines – qu’elle vienne d’écrivains, de cinéastes ou d’acteurs – s’inscrit dans un phénomène plus large de réappropriation narrative des figures historiques, mythologiques ou fictives par des artistes afro-descendants. L’esprit du temps n’est pas simplement de multiplier les représentations, mais de créer des figures d’identification fortes, issues des histoires, traditions ou imaginaires africains et diasporiques. Mais ce discours a quelque chose de… circulaire.
I. ʟᴀ ǫᴜᴇ̂ᴛᴇ ᴄᴏɴᴛᴇᴍᴘᴏʀᴀɪɴᴇ ᴅ’ᴜɴ « ʜᴇ́ʀᴏs ɴᴏɪʀ » ᴅᴀɴs ʟᴇs ɪᴍᴀɢɪɴᴀɪʀᴇs ᴀꜰʀᴏ-ᴅɪᴀsᴘᴏʀɪǫᴜᴇs
La caractéristique foncière de ce mouvement est qu’il n’est pas très original, ce qui interroge la capacité des récits africains ou diasporiques à inventer des formes autonomes, plurielles, voire dissonantes d’héroïsme.
𝐴) 𝑈𝑛𝑒 𝑠𝑐ℎ𝑖𝑠𝑚𝑜𝑔𝑒𝑛𝑒̀𝑠𝑒 𝑎𝑣𝑒𝑐 𝑐𝑒𝑟𝑡𝑎𝑖𝑛𝑒𝑠 𝑡𝑟𝑎𝑑𝑖𝑡𝑖𝑜𝑛𝑠 ℎ𝑒́𝑟𝑜𝑖̈𝑞𝑢𝑒𝑠 𝑜𝑐𝑐𝑖𝑑𝑒𝑛𝑡𝑎𝑙𝑒𝑠
Dans un contexte où les récits dominants ont longtemps effacé, caricaturé ou marginalisé les figures africaines ou afro-descendantes, l’affirmation d’un héros noir agit comme un geste de rupture, voire d’opposition structurante, vis-à-vis des modèles classiques de l’héroïsme occidental : le héros grec, le chevalier chrétien, le résistant gaulois, ou encore le républicain éclairé. La figure du « héros noir » veut s’enraciner ailleurs : dans les épopées orales, les résistances coloniales, les cosmologies africaines ou les traumatismes transatlantiques.
Cette quête de figures propres fonctionne souvent comme un acte de contre-imaginaire : il s’agit de rendre visible ce que l’histoire aurait tu, de symboliser ce que les récits nationaux aurait exclu.
𝐵) 𝑈𝑛 𝑚𝑖𝑚𝑒́𝑡𝑖𝑠𝑚𝑒 𝑎𝑠𝑠𝑢𝑚𝑒́ 𝑜𝑢 𝑖𝑛𝑐𝑜𝑛𝑠𝑐𝑖𝑒𝑛𝑡 𝑎𝑣𝑒𝑐 𝑙𝑒𝑠 𝑚𝑜𝑑𝑒̀𝑙𝑒𝑠 𝑎𝑓𝑟𝑜-𝑎𝑚𝑒́𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛𝑠
Mais cette quête s’élabore également dans l’ombre portée des héros afro-américains, devenus omniprésents dans les sphères globalisées de la culture populaire : de Black Panther à Luke Cage, en passant par les figures historiques comme Malcolm X ou Harriet Tubman, largement scénarisées dans la littérature, le cinéma ou les séries télévisées.
La puissance narrative et économique des industries culturelles américaines induit une forme de modèle implicite : les récits afro-descendants dans d’autres contextes (francophone, africain, caribéen) tendent à calquer leur recherche de héros sur ces archétypes, au risque de reproduire des logiques identitaires ou victimaires, codées à partir d’une histoire qui n’est pas universellement partagée (esclavage aux États-Unis, ségrégation, ghettoïsation urbaine).
II. Cᴇ ǫᴜɪ ᴄʟᴏᴄʜᴇ ᴅᴀɴs ʟ’ᴀɴᴀʟʏsᴇ ᴅ’Aʟᴀɪɴ Mᴀʙᴀɴᴄᴋᴏᴜ
Le propos spécifique d’Alain Mabanckou recèle certaines contradictions.
𝐴) 𝑈𝑛 𝑝𝑜𝑖𝑛𝑡 𝑑𝑒 𝑣𝑢𝑒 𝑓𝑜𝑛𝑑𝑎𝑚𝑒𝑛𝑡𝑎𝑙𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑓𝑟𝑎𝑛𝑐𝑜-𝑐𝑒𝑛𝑡𝑟𝑒́
Alain Mabanckou articule sa réflexion depuis une perspective implicitement centrée sur le modèle littéraire français, et plus largement sur une culture populaire hexagonale forgée autour de figures comme Vercingétorix (héros scolaire et national) ou Astérix (personnage de bande dessinée emblématique d’un imaginaire de résistance à l’envahisseur). Ce type de héros est construit dans un cadre historico-national précis, correspondant à une tradition d’unification symbolique des récits autour de figures collectivement reconnues. Or, cette tradition n’a rien d’universel.
Dans de nombreuses cultures littéraires à travers le monde (notamment en Afrique) cette forme d’héroïsation est étrangère. Les littératures africaines ne reposent pas toujours sur des héros au sens occidental du terme, encore moins sur des figures épiques à vocation fédératrice nationale (voir par exemple de Lilyan Kesteloot et Bassirou Dieng, Les épopées d’Afrique noire, préface de François Suard, Paris, Khartala/Unesco, 1997). On y trouve davantage de héros fragmentés, de figures anonymes, collectives, ambivalentes ou même tragiques. La diversité des systèmes narratifs, des langues, des cosmologies rend caduque l’idée même d’un héros africain unique ou « canonique ». Réduire l’Afrique à une telle figure revient à l’essentialiser.
Alain Mabanckou, en réclamant « un héros noir » dans la littérature française, semble ignorer ou passer sous silence que l’Afrique est un continent linguistiquement et culturellement pluriel (francophone, anglophone, lusophone, arabophone), mais aussi multilingue avec des langues locales très vivantes dans les productions littéraires. Exiger un « héros africain » en français ne peut donc être représentatif d’un continent entier ni même de sa diaspora.
𝐵) 𝑈𝑛𝑒 𝑐𝑜𝑛𝑐𝑒𝑝𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑟𝑒𝑠𝑡𝑟𝑖𝑐𝑡𝑖𝑣𝑒 𝑑𝑢 ℎ𝑒́𝑟𝑜𝑠 𝑙𝑖𝑡𝑡𝑒́𝑟𝑎𝑖𝑟𝑒
Alain Mabanckou semble aussi négliger le fait que le héros en littérature peut être aussi bien fictif que réel, lyrique que épique, individuel que collectif, héroïque ou anti-héroïque. Les littératures africaines regorgent de personnages puissants, emblématiques, subversifs ou profondément humains, qui incarnent des formes diverses d’héroïsme. En ce sens, l’idée qu’un tel héros manque est erronée.
De nombreux auteurs africains ou d’origine africaine ont d’ailleurs publié en France, en Belgique, en Suisse ou sur le continent africain, des œuvres mettant en scène des personnages d’une grande force symbolique. Ces romans témoignent d’une pluralité de héros africains (réels, fictifs, collectifs) déjà bien présents dans le champ littéraire francophone et mondial.
C) Esthétique littéraire ou dynamique politico-culturelle contemporaine ?
Il me semble que le propos d’Alain Mabanckou ne saurait être détaché de deux éléments particulièrement marquants : une surproduction contemporaine d’analyses politico-culturelles par les écrivains eux-mêmes et une sur-visibilité médiatique et culturelle des enjeux de représentation identitaire.
En effet, le propos d’Alain Mabanckou semble relever d’un déplacement de l’activité littéraire vers une forme d’énonciation politico-discursive, à visée souvent prescriptive ou programmatique. On observe aujourd’hui, dans une partie du champ littéraire francophone (et plus largement occidental), une tendance croissante chez les écrivains à prendre la parole non plus seulement comme auteurs de fiction ou poètes du réel, mais comme analystes sociaux, porteurs de revendications mémorielles ou porte-paroles d’identités.
Cela produit une littérature de plus en plus essayiste, au sens où le geste littéraire est désormais massivement rapporté à des cadres théoriques, sociologiques ou militants. La fiction devient secondaire par rapport au propos, à l’intention, voire à l’engagement explicite.
Ce déplacement s’accompagne d’un autre effet : la littérature tend à être ramenée aux catégories des sciences sociales (histoire coloniale, sociologie des migrations, études de genre ou de race, etc.), plus qu’à celles des sciences humaines au sens large (philosophie, esthétique, anthropologie culturelle). Le romancier, en particulier s’il est racisé ou issu de l’espace postcolonial, est de plus en plus sommé d’« analyser », de « témoigner » ou de «réparer », plutôt que d’inventer, suggérer, ou complexifier.
Cette surproduction de discours par les écrivains répond aussi à une demande sociale. Dans les sphères médiatiques, éditoriales et culturelles occidentales, on observe une sur-visibilité croissante des questions de représentation identitaire, de reconnaissance minoritaire et de mémoire coloniale. Ces questions, bien que légitimes dans de nombreux cas, prennent une place telle qu’elles deviennent parfois des cadres imposés de lecture, de création ou de réception.
Là encore, la tension est nette : les écrivains ne sont pas seulement lus pour leurs œuvres, mais pour la position sociale ou identitaire qu’ils occupent. L’attention médiatique et institutionnelle se porte alors moins sur la forme ou la beauté du texte que sur la fonction qu’il remplit : réparer un tort historique, représenter une minorité, participer à la construction d’un imaginaire alternatif.
Cela entraîne une homogénéisation problématique des figures produites : le « héros noir », le «survivant postcolonial », le « migrant lucide » deviennent des figures attendues, presque normatives, dans les récits produits ou promus. L’originalité formelle, la distance esthétique, l’ambivalence des personnages ou la radicalité poétique s’en trouvent parfois compromises.
28 février 2026