L’Afrique en discours : symboles, marchés, appartenances. Léonora Miano et « le Cameroun »

« 𝐴𝑟𝑡 𝑎𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛 », « 𝐿𝑖𝑡𝑡𝑒́𝑟𝑎𝑡𝑢𝑟𝑒 𝑎𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛𝑒 », «𝑠𝑝𝑖𝑟𝑖𝑡𝑢𝑎𝑙𝑖𝑡𝑒́ 𝑎𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛𝑒 », « ℎ𝑒́𝑟𝑜𝑠 𝑎𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛 », «𝑛𝑎𝑟𝑟𝑎𝑡𝑖𝑓 𝑎𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛 », « 𝑠𝑎𝑙𝑜𝑛 𝑎𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛 », « 𝑙𝑎 𝑑𝑖𝑎𝑠𝑝𝑜𝑟𝑎 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑒 𝑙𝑒𝑣𝑖𝑒𝑟 𝑑𝑢 𝑑𝑒́𝑣𝑒𝑙𝑜𝑝𝑝𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 », 𝑒𝑡𝑐. 𝐶𝑒𝑠 𝑒𝑥𝑝𝑟𝑒𝑠𝑠𝑖𝑜𝑛𝑠 𝑠𝑜𝑛𝑡 𝑑𝑒𝑣𝑒𝑛𝑢𝑒𝑠 𝑒𝑛𝑣𝑎ℎ𝑖𝑠𝑠𝑎𝑛𝑡𝑒𝑠, 𝑠𝑝𝑒́𝑐𝑖𝑎𝑙𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑙’𝑒𝑠𝑝𝑎𝑐𝑒 𝑝𝑜𝑙𝑖𝑡𝑖𝑐𝑜-𝑚𝑒́𝑑𝑖𝑎𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑓𝑟𝑎𝑛𝑐𝑜𝑝ℎ𝑜𝑛𝑒. 𝐸𝑙𝑙𝑒𝑠 𝑠𝑡𝑟𝑢𝑐𝑡𝑢𝑟𝑒𝑛𝑡 𝑑𝑒𝑠... 𝑛𝑎𝑟𝑟𝑎𝑡𝑖𝑓𝑠 𝑖𝑛𝑠𝑡𝑖𝑡𝑢𝑡𝑖𝑜𝑛𝑛𝑒𝑙𝑠, 𝑐𝑢𝑙𝑡𝑢𝑟𝑒𝑙𝑠 𝑒𝑡 𝑒𝑛𝑡𝑟𝑒𝑝𝑟𝑒𝑛𝑒𝑢𝑟𝑖𝑎𝑢𝑥, 𝑝𝑜𝑟𝑡𝑒́𝑠 𝑎𝑢𝑠𝑠𝑖 𝑏𝑖𝑒𝑛 𝑝𝑎𝑟 𝑑𝑒𝑠 𝑎𝑟𝑡𝑖𝑠𝑡𝑒𝑠 𝑞𝑢𝑒 𝑝𝑎𝑟 𝑑𝑒𝑠 𝑒́𝑐𝑟𝑖𝑣𝑎𝑖𝑛𝑠 (𝑙𝑒𝑠 𝑢𝑛𝑠 𝑙𝑒𝑠 𝑎𝑢𝑡𝑟𝑒𝑠 𝑒́𝑡𝑎𝑛𝑡 𝑝𝑙𝑢𝑠 𝑜𝑢 𝑚𝑜𝑖𝑛𝑠 𝑓𝑙𝑎𝑡𝑡𝑒́𝑠 𝑑’𝑒̂𝑡𝑟𝑒 𝑑𝑒́𝑠𝑖𝑔𝑛𝑒́𝑠 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑒 𝑎𝑐𝑡𝑒𝑢𝑟𝑠 𝑑𝑒 𝑙𝑎 « 𝑑𝑖𝑝𝑙𝑜𝑚𝑎𝑡𝑖𝑒 𝑐𝑢𝑙𝑡𝑢𝑟𝑒𝑙𝑙𝑒 » 𝑑𝑒 𝑙𝑒𝑢𝑟 𝑝𝑎𝑦𝑠), 𝑑𝑒𝑠 𝑖𝑛𝑓𝑙𝑢𝑒𝑛𝑐𝑒𝑢𝑟𝑠 𝑜𝑢 𝑑𝑒𝑠 𝑎𝑐𝑡𝑒𝑢𝑟𝑠 𝑒́𝑐𝑜𝑛𝑜𝑚𝑖𝑞𝑢𝑒𝑠. 𝐿𝑎 𝑞𝑢𝑒𝑠𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑛’𝑒𝑠𝑡 𝑝𝑎𝑠 𝑑𝑒 𝑠𝑎𝑣𝑜𝑖𝑟 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑐𝑒𝑡𝑡𝑒 𝑠𝑒́𝑟𝑖𝑒 𝑑’𝑎𝑟𝑡𝑖𝑐𝑙𝑒𝑠 𝑠𝑖 𝑐𝑒𝑠 𝑒𝑛𝑔𝑎𝑔𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡𝑠 𝑠𝑜𝑛𝑡 𝑙𝑒́𝑔𝑖𝑡𝑖𝑚𝑒𝑠, 𝑚𝑎𝑖𝑠 𝑑’𝑖𝑛𝑡𝑒𝑟𝑟𝑜𝑔𝑒𝑟 𝑙𝑒𝑠 𝑐𝑜𝑛𝑑𝑖𝑡𝑖𝑜𝑛𝑠 𝑑𝑒 𝑝𝑟𝑜𝑑𝑢𝑐𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑑𝑒 𝑐𝑒 𝑝𝑟𝑒́𝑡𝑒𝑛𝑑𝑢 « 𝑛𝑎𝑟𝑟𝑎𝑡𝑖𝑓 𝑎𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛 » : 𝑟𝑒𝑙𝑒̀𝑣𝑒-𝑡-𝑖𝑙 𝑑’𝑢𝑛 𝑚𝑜𝑢𝑣𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑖𝑛𝑡𝑒𝑙𝑙𝑒𝑐𝑡𝑢𝑒𝑙 𝑒𝑡 𝑐𝑢𝑙𝑡𝑢𝑟𝑒𝑙 𝑎𝑟𝑡𝑖𝑐𝑢𝑙𝑒́ 𝑎̀ 𝑑𝑒𝑠 ℎ𝑖𝑠𝑡𝑜𝑖𝑟𝑒𝑠, 𝑑𝑒𝑠 𝑙𝑎𝑛𝑔𝑢𝑒𝑠 𝑒𝑡 𝑑𝑒𝑠 𝑠𝑜𝑐𝑖𝑒́𝑡𝑒́𝑠 𝑝𝑟𝑒́𝑐𝑖𝑠𝑒𝑠, 𝑜𝑢 𝑓𝑜𝑛𝑐𝑡𝑖𝑜𝑛𝑛𝑒-𝑡-𝑖𝑙 𝑝𝑎𝑟𝑓𝑜𝑖𝑠 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑒 𝑢𝑛 𝑙𝑎𝑏𝑒𝑙 𝑑𝑒 𝑣𝑖𝑠𝑖𝑏𝑖𝑙𝑖𝑡𝑒́ 𝑖𝑛𝑡𝑒𝑟𝑛𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛𝑎𝑙𝑒 ? 𝐴𝑢𝑡𝑟𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑑𝑖𝑡, 𝑐𝑒𝑡𝑡𝑒 𝑐𝑜𝑛𝑣𝑜𝑐𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑑𝑒 𝑙’« 𝐴𝑓𝑟𝑖𝑞𝑢𝑒 » 𝑛’𝑒𝑠𝑡-𝑒𝑙𝑙𝑒 𝑝𝑎𝑠 𝑢𝑛𝑒 𝑠𝑖𝑚𝑝𝑙𝑒 𝑟𝑒𝑠𝑠𝑜𝑢𝑟𝑐𝑒 𝑑𝑖𝑠𝑐𝑢𝑟𝑠𝑖𝑣𝑒, 𝑢𝑛 ℎ𝑜𝑟𝑖𝑧𝑜𝑛 𝑠𝑦𝑚𝑏𝑜𝑙𝑖𝑞𝑢𝑒, 𝑣𝑜𝑖𝑟𝑒 𝑢𝑛𝑒 𝑚𝑎𝑟𝑞𝑢𝑒, 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑢𝑛 𝑒𝑠𝑝𝑎𝑐𝑒 𝑚𝑜𝑛𝑑𝑖𝑎𝑙𝑖𝑠𝑒́ 𝑒𝑛 𝑞𝑢𝑒̂𝑡𝑒 𝑑’𝑎𝑢𝑡ℎ𝑒𝑛𝑡𝑖𝑐𝑖𝑡𝑒́ 𝑒𝑡 𝑑𝑒 𝑑𝑖𝑓𝑓𝑒́𝑟𝑒𝑛𝑐𝑖𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 ?

J’ai près d’une vingtaine de livres de Léonora Miano. Tous achetés neufs. Il n’y a aucun autre écrivain dont j’ai autant de livres. Je ne me sens pas très enclin à acheter le dernier, Français de souche coloniale, parce que j'ai peur d'y retrouver des idées politiques qu'elle ressasse un peu à partir de sources très limitées et de croyances qu'elle ne tient pas pour telles. Pourquoi ai-je tant de livres de Léonora Miano ? Parce que je la tiens pour l’un(e) des plus grand(e)s écrivain(e)s français(e)s contemporaines. J’ai bien dit « Français(e) ».

Comme tous les romans de Léonora Miano, son 𝐿𝑒𝑠 𝐴𝑣𝑒𝑛𝑡𝑢𝑟𝑒𝑠 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑓𝑜𝑢𝑓𝑜𝑢𝑛𝑒 (éditions du Seuil) me impressionne par sa maîtrise narrative, sa polyphonie et son ironie. Certains points ont néanmoins retenu mon attention critique.

I.

(1) j’y ai relevé des occurrences dites d’« argot camerounais » : or il n’existe pas un argot national homogène, mais des français hypes et locaux, des anglais hypes et locaux, des pidgins et des parlers urbains pluriels.

(2) J’ai noté qu’elle y attribue un mot à « la côte du Cameroun », ce qui est très vague, même linguistiquement, entre les Malimbas, les Batangas, les Basaas, les Jébalès, les Bakokos, les Pongos...

II. Comme dans d’autres de ses œuvres qui convoquent le Cameroun, l’espace paraît réduit à Douala, donnant une image extrêmement riquiqui d’un pays que l’œuvre semble pourtant vouloir ériger en emblème de « l’Afrique subsaharienne » (expression que l’on retrouve souvent sous sa plume).

Le Cameroun anglophone ? Il n’existe pas. Alors qu’il est très visible à Douala et dans tout le Moungo.

Le Cameroun compte environ 30 % de musulmans, particulièrement visibles à Douala, grande métropole marchande et carrefour migratoire. Or cette présence elle aussi est quasiment absente des occurrences camerounaises chez Léonora Miano.

Le Douala romanesque de Léonora Miano est ainsi fortement univoque, dominé par une ethnonymie douala, alors même que les Doualas sont minoritaires dans la ville et que les Bakokos et les Basaas constituent aussi des populations autochtones majeures du Littoral.

Loin de toute attente de réalisme statistique, l’effet de réduction saute néanmoins aux yeux : le Cameroun, dans l’oeuvre de L. Miano, est hypercontracté, socialement et religieusement, comme si la pluralité historique et linguistique s’effaçait derrière une scène urbaine homogénéisée.

III. La comparaison avec Calixthe Beyala éclaire les observations qui précèdent.

Chez Beyala, la langue est inventivement française, mais portée par une musique, des rythmes, une atmosphère du Littoral ou de Yaoundé : le français y est travaillé par des cadences locales. Chez Miano, l’inventivité est remarquable, mais la musique semble plus française que camerounaise, avec une atmosphère française teintée de relents diasporiques. Là où Beyala donne l’impression d’un français déplacé, réaccordé par le Cameroun, Miano paraît écrire un français pleinement hexagonal qui accueille le «Cameroun » comme thème plutôt que comme source rythmique.

La chose aiguise d’autant plus ma curiosité que Léonora Miano a parfois endossé une posture dite «décoloniale » sans jamais vraiment me convaincre.

Dans mon livre Les Doualas, je montre en quoi ce qu’elle écrit du ndolè comme « plat emblématique du Cameroun » (ce que d'autres ne font pas moins) est problématique : essentialisation culinaire, glissement du symbole au symptôme, et réduction d’une pratique plurielle à une allégorie identitaire.

Dans un précédent ouvrage, j’analysais son antiene selon laquelle « toute langue est un mode de pensée» et qu’« écrire en français, c’est penser d’une certaine manière ». J'y vois une vulgate politico-linguistique (héritière lointaine de lectures simplifiées de Sapir-Whorf) que les travaux contemporains en sciences du langage ont largement nuancée, voire disqualifiée. J'y vois encore une assimilation très française de l’écrivain au « penseur » : le romancier érigé en autorité philosophique, figure typique d’un espace intellectuel hexagonal.

Dans un livre à paraître, j’examine enfin les apories des racialismes négristes qui semblent parfois la séduire, tout en la mettant en tension. Je crois l’avoir vu, également, dans Les aventures de la foufoune, à travers la distinction entre « Noirs africains » et « Noirs américains» : cette distinction a une histoire intellectuelle et politique longue, traversant les panafricanismes, les afrocentrismes et leurs critiques. Là encore, l’œuvre paraît hésiter entre essentialisation stratégique et conscience aiguë des pièges de toute ontologie raciale.

*

Léonora Miano me passionne littérairement par son esthétique... très inscrite dans la « francité » littéraire, m’intéresse politiquement par son débat extime (mais peu-être aussi intime) sur la question de savoir comment articuler ambition « décoloniale », ambition de « scientificité » et responsabilité romanesque sans reconduire, malgré soi, les schèmes que l’on entend déconstruire.

28 février 2026