L’Afrique en discours : symboles, marchés, appartenances. Léonora Miano et « le Cameroun »
« Art africain », « Littérature africaine », « spiritualité africaine », « héros africain », « narratif africain », « salon africain », « la diaspora comme levier du développement », etc. Ces expressions sont devenues envahissantes, spécialement dans l’espace politico-médiatique francophone. Elles structurent des... narratifs institutionnels, culturels et entrepreneuriaux, portés aussi bien par des artistes que par des écrivains (les uns les autres étant plus ou moins flattés d’être désignés comme acteurs de la « diplomatie culturelle » de leur pays), des influenceurs ou des acteurs économiques. La question n’est pas de savoir dans cette série d’articles si ces engagements sont légitimes, mais d’interroger les conditions de production de ce prétendu « narratif africain » : relève-t-il d’un mouvement intellectuel et culturel articulé à des histoires, des langues et des sociétés précises, ou fonctionne-t-il parfois comme un label de visibilité internationale ? Autrement dit, cette convocation de l’« Afrique » n’est-elle pas une simple ressource discursive, un horizon symbolique, voire une marque, dans un espace mondialisé en quête d’authenticité et de différenciation ?
J’ai près d’une vingtaine de livres de Léonora Miano. Tous achetés neufs. Il n’y a aucun autre écrivain dont j’ai autant de livres. Je ne me sens pas très enclin à acheter le dernier, Français de souche coloniale, parce que j'ai peur d'y retrouver des idées politiques qu'elle ressasse un peu à partir de sources très limitées et de croyances qu'elle ne tient pas pour telles. Pourquoi ai-je tant de livres de Léonora Miano ? Parce que je la tiens pour l’un(e) des plus grand(e)s écrivain(e)s français(e)s contemporaines. J’ai bien dit « Français(e) ».
Comme tous les romans de Léonora Miano, son 𝐿𝑒𝑠 𝐴𝑣𝑒𝑛𝑡𝑢𝑟𝑒𝑠 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑓𝑜𝑢𝑓𝑜𝑢𝑛𝑒 (éditions du Seuil) me impressionne par sa maîtrise narrative, sa polyphonie et son ironie. Certains points ont néanmoins retenu mon attention critique.
I.
(1) j’y ai relevé des occurrences dites d’« argot camerounais » : or il n’existe pas un argot national homogène, mais des français hypes et locaux, des anglais hypes et locaux, des pidgins et des parlers urbains pluriels.
(2) J’ai noté qu’elle y attribue un mot à « la côte du Cameroun », ce qui est très vague, même linguistiquement, entre les Malimbas, les Batangas, les Basaas, les Jébalès, les Bakokos, les Pongos...
II. Comme dans d’autres de ses œuvres qui convoquent le Cameroun, l’espace paraît réduit à Douala, donnant une image extrêmement riquiqui d’un pays que l’œuvre semble pourtant vouloir ériger en emblème de « l’Afrique subsaharienne » (expression que l’on retrouve souvent sous sa plume).
Le Cameroun anglophone ? Il n’existe pas. Alors qu’il est très visible à Douala et dans tout le Moungo.
Le Cameroun compte environ 30 % de musulmans, particulièrement visibles à Douala, grande métropole marchande et carrefour migratoire. Or cette présence elle aussi est quasiment absente des occurrences camerounaises chez Léonora Miano.
Le Douala romanesque de Léonora Miano est ainsi fortement univoque, dominé par une ethnonymie douala, alors même que les Doualas sont minoritaires dans la ville et que les Bakokos et les Basaas constituent aussi des populations autochtones majeures du Littoral.
Loin de toute attente de réalisme statistique, l’effet de réduction saute néanmoins aux yeux : le Cameroun, dans l’oeuvre de L. Miano, est hypercontracté, socialement et religieusement, comme si la pluralité historique et linguistique s’effaçait derrière une scène urbaine homogénéisée.
III. La comparaison avec Calixthe Beyala éclaire les observations qui précèdent.
Chez Beyala, la langue est inventivement française, mais portée par une musique, des rythmes, une atmosphère du Littoral ou de Yaoundé : le français y est travaillé par des cadences locales. Chez Miano, l’inventivité est remarquable, mais la musique semble plus française que camerounaise, avec une atmosphère française teintée de relents diasporiques. Là où Beyala donne l’impression d’un français déplacé, réaccordé par le Cameroun, Miano paraît écrire un français pleinement hexagonal qui accueille le «Cameroun » comme thème plutôt que comme source rythmique.
La chose aiguise d’autant plus ma curiosité que Léonora Miano a parfois endossé une posture dite «décoloniale » sans jamais vraiment me convaincre.
Dans mon livre Les Doualas, je montre en quoi ce qu’elle écrit du ndolè comme « plat emblématique du Cameroun » (ce que d'autres ne font pas moins) est problématique : essentialisation culinaire, glissement du symbole au symptôme, et réduction d’une pratique plurielle à une allégorie identitaire.
Dans un précédent ouvrage, j’analysais son antiene selon laquelle « toute langue est un mode de pensée» et qu’« écrire en français, c’est penser d’une certaine manière ». J'y vois une vulgate politico-linguistique (héritière lointaine de lectures simplifiées de Sapir-Whorf) que les travaux contemporains en sciences du langage ont largement nuancée, voire disqualifiée. J'y vois encore une assimilation très française de l’écrivain au « penseur » : le romancier érigé en autorité philosophique, figure typique d’un espace intellectuel hexagonal.
Dans un livre à paraître, j’examine enfin les apories des racialismes négristes qui semblent parfois la séduire, tout en la mettant en tension. Je crois l’avoir vu, également, dans Les aventures de la foufoune, à travers la distinction entre « Noirs africains » et « Noirs américains» : cette distinction a une histoire intellectuelle et politique longue, traversant les panafricanismes, les afrocentrismes et leurs critiques. Là encore, l’œuvre paraît hésiter entre essentialisation stratégique et conscience aiguë des pièges de toute ontologie raciale.
*
Léonora Miano me passionne littérairement par son esthétique... très inscrite dans la « francité » littéraire, m’intéresse politiquement par son débat extime (mais peu-être aussi intime) sur la question de savoir comment articuler ambition « décoloniale », ambition de « scientificité » et responsabilité romanesque sans reconduire, malgré soi, les schèmes que l’on entend déconstruire.
28 février 2026