𝐃𝐨𝐮𝐚𝐥𝐚, 𝟏𝟗𝟏𝟔 : 𝐋𝐨𝐮𝐢𝐬-𝐅𝐞𝐫𝐝𝐢𝐧𝐚𝐧𝐝 𝐂𝐞́𝐥𝐢𝐧𝐞
Faut-il célébrer Louis-Ferdinand Céline ? La question traverse périodiquement le débat public français, ravivé par les commémorations, les rééditions ou les révélations d’archives. Le plus souvent, la discussion se concentre sur son antisémitisme virulent, central, revendiqué, systématisé dans les pamphlets de l’entre-deux-guerres et jusqu’à la Collaboration.
Mais cette focalisation tend à occulter une autre dimension, tout aussi constante : le racisme profond de Céline, antérieur aux pamphlets, déjà pleinement à l’œuvre dans sa correspondance de jeunesse, notamment dans les lettres écrites depuis le Cameroun en 1916-1917.
Le contexte est connu. En mai 1916, Louis Destouches, vingt-deux ans, réformé après sa blessure de guerre, quitte l’Europe pour l’Afrique. Il est employé par la compagnie forestière Shanga-Oubangui dans un Cameroun alors ancien protectorat allemand, occupé par les forces françaises et britanniques. Avant même d’atteindre Douala, il exprime sa désillusion, son épuisement physique, son dégoût du climat et des colons eux-mêmes, décrits comme des corps jaunis, minés, déjà à moitié morts. Rapidement envoyé dans l’arrière-pays, à Bikobimbo, à plusieurs semaines de marche de Douala, il se retrouve isolé, malade, obsédé par la fièvre, les moustiques, l’empoisonnement, la menace d’être attaqué ou dévoré.
Céline se dit armé en permanence, se méfie de ses employés, parle des populations locales comme d’êtres potentiellement anthropophages. Il affirme « avoir horreur des Négresses », soigne les Africains tout en doutant de leur « utilité », compare implicitement les hommes aux singes dans des expériences pseudo-scientifiques sur l’alcool. Ces propos ne sont pas des dérapages isolés, ils forment un système cohérent de déshumanisation. L’horreur n’est pas seulement dans les mots, mais dans leur banalité, dans l’évidence avec laquelle ils sont employés. (1)(2)(3)(4)(5)(6)(7)(8)(9)(10)(11)
Avant même de débarquer, il écrit depuis Lagos à Simone Saintu, le 1er juin 1916 :
« Votre vieil ami a bien changé, il est devenu encore plus vilain qu'avant, couleur rieur citron, secoué par une fièvre qui paraît m'affectionner, légèrement rendu myope par les doses exorbitantes de quinine absorbées, transpirant ou grelottant suivant les heures».
Et le lendemain, à Albert Milon :
« Rien n'est plus triste que les visages des colons d'ici jaunes, languissants, l'air miné par toutes les fièvres possibles. Tristes épaves dont la vie semble s'échapper peu à peu, comme absorbée par un soleil qui noie tout et tue infailliblement ce qui lui résiste».
À Douala, il est rapidement envoyé dans l’arrière-pays, à Bikobimbo, mais la ville reste pour lui un symbole de transition vers un monde qu’il appréhende comme hostile et inconnu. Ses lettres montrent déjà sa peur et sa méfiance constante :
« Du matin au soir je me promène entouré d'épais voiles contre les moustiques. Je fais ma cuisine moi-même de peur d'être empoisonné. Je m'intoxique à la quinine et à pas mal d'autres drogues pour me protéger des fièvres » (28 juin 1916, à Simone Saintu).
Et surtout, son racisme est explicite :
« Jamais je n'ai été aussi sage, j'ai horreur des Négresses, j’ai trop aimé les Blanches » (14 septembre 1916, à ses parents).
Même lorsqu’il se consacre à des tâches humanitaires et médicales, sa perception reste condescendante :
« Je tâche de faire un peu de bien, je suis à la tête d'une pharmacie, je soigne le plus de nègres possible, quoique je ne sois nullement persuadé de leur utilité » (12 octobre 1916, à Simone Saintu).
Douala, par sa situation portuaire et son rôle de plaque tournante coloniale, apparaît dans ces lettres comme un lieu charnière où se cristallisent peur, isolement et hiérarchisation raciale. Les observations sur les Européens et les Africains y sont entrelacées : lucidité sur la brutalité coloniale et mépris viscéral pour ceux qu’il perçoit comme inférieurs. Ces expériences deviendront un matériau central de 𝑉𝑜𝑦𝑎𝑔𝑒 𝑎𝑢 𝑏𝑜𝑢𝑡 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑛𝑢𝑖𝑡, où la domination blanche et la déshumanisation sont décrites avec la même intensité.
14 janvier 2026