𝐔𝐬𝐚𝐠𝐞𝐬 𝐞𝐭 𝐦𝐞́𝐬𝐮𝐬𝐚𝐠𝐞𝐬 𝐝𝐞 𝐥’𝐡𝐢𝐬𝐭𝐨𝐢𝐫𝐞 𝐞𝐭 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐦𝐞́𝐦𝐨𝐢𝐫𝐞. 𝐃𝐮 « 𝐓𝐚𝐧𝐠𝐮𝐞́ 𝐝𝐞𝐬 𝐒𝐚𝐰𝐚𝐬 ».

Les débats contemporains sur la restitution des objets africains conservés dans les musées européens ont suscité une littérature abondante, oscillant entre travaux scientifiques, plaidoyers politiques et prises de position militantes. Le texte ici commenté de M. Ze Belinga mobilise le «Tangué de Lock Priso », aujourd’hui conservé au Museum Fünf Kontinente de Munich, comme pièce pour une dénonciation générale des résistances européennes aux restitutions et les divisions supposées des Africains face à ces enjeux.

Ce texte repose sur un noyau factuel solide. Plusieurs éléments qu’il mentionne sont bien établis : l’expédition allemande de 1884 contre le chef douala Kum’a Mbappé (Lock Priso), l’implication du consul impérial Max Buchner dans la saisie d’objets au palais de Hickory Town (Bonabéri), la présence d’un tangué collecté à cette occasion dans les collections muséales allemandes, ainsi que les démarches entreprises depuis les années 1980 par Kum’a Ndumbè III pour obtenir sa restitution.

Au-delà de ce socle factuel, par ses approximations, ses anachronismes, ses simplifications politiques ou ses jugements expéditifs, cette tribune écrase littéralement tout le capital intellectuel disponible sur la question du « tangué de Lock Priso » en particulier ou des restitutions en général (voir ci-après une sélection bibliographique qui couvre l’approche approche critique postcoloniale, l’approche muséologique et anthropologique, l’approche juridique et patrimoniale internationale, l’approche muséale universaliste).

Ce texte a retenu mon attention critique parce que les Doualas me semblent avoir tout intérêt à préserver l’intelligibilité historique de leur propre passé et à ne pas l’abandonner à des entreprises mémorielles simplificatrices qui, par exemple, en rabattant désormais systématiquement la complexité de leur trajectoire sur toutes les facilités et vulgates que charrie le « paradigme de la colonialité », tendent à en appauvrir l’épaisseur historique et la richesse intellectuelle.

𝐼. 𝑈𝑛 𝑜𝑏𝑗𝑒𝑡 𝑑𝑜𝑢𝑎𝑙𝑎 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑠𝑜𝑛 𝑐𝑜𝑛𝑡𝑒𝑥𝑡𝑒 ℎ𝑖𝑠𝑡𝑜𝑟𝑖𝑞𝑢𝑒

Les Doualas occupaient au XIXe siècle une position stratégique dans les échanges commerciaux entre l’arrière-pays et les négociants européens installés sur la côte. L’année 1884 marque un moment de rupture avec l’établissement du protectorat allemand au Cameroun.

L’opposition de Lock Priso à certains aspects des arrangements politiques conclus avec les autorités allemandes (la noblesse de ses motivations est une question discutée par ses contemporains comme par l’historiographie des Doualas) provoqua une expédition punitive menée par les forces coloniales. À cette occasion, plusieurs objets furent saisis, dont une proue de pirogue (tangué).

Le tangué évoqué ici est réputé provenir du palais de Lock Priso à Hickory Town (Bonabéri).

Les tangués appartiennent à un ensemble d’artefacts liés aux pirogues cérémonielles et commerciales utilisées par les sociétés côtières du Wouri. Sculptées dans le bois et fixées à la proue des embarcations, ces figures possédaient à la fois une fonction décorative, symbolique et politique. Elles pouvaient manifester le prestige du chef ou du groupe qui armait la pirogue et pouvaient également être associées à certaines conceptions spirituelles liées à l’univers aquatique.

Cependant, la documentation ethnographique montre que ces objets ne constituaient pas nécessairement des insignes dynastiques héréditaires, transmis de chef en chef comme des regalia au sens strict. Leur statut exact variait selon les contextes et les usages.

𝐼𝐼. 𝐿’𝑎𝑛𝑎𝑐ℎ𝑟𝑜𝑛𝑖𝑠𝑚𝑒 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑐𝑎𝑡𝑒́𝑔𝑜𝑟𝑖𝑒 « 𝑠𝑎𝑤𝑎 »

L’une des approximations les plus significatives du texte de M. Ze Belinga concerne l’usage du terme « Sawa ». L’expression « peuples sawa » est aujourd’hui largement utilisée pour désigner un ensemble de populations côtières du Cameroun, notamment dans les mobilisations culturelles contemporaines.

Or, au XIXᵉ siècle, cette catégorie n’existait pas dans les termes où elle est employée aujourd’hui. Les sources historiques évoquent des groupes distincts : Doualas, Bakweris, Bakokos, Malimbas ou encore Batangas. L’idée d’une identité « sawa » englobante est une construction relativement récente, liée à des dynamiques culturelles et politiques camerounaises de la fin du XXᵉ siècle.

Parler d’un « tangué des Sawas » pour un objet saisi en 1884 constitue donc un anachronisme. Il eut été historiquement plus exact de parler d’un tangué douala, appartenant au contexte politique particulier des chefferies doualas.

Cette généralisation pose d’autant plus problème que les traditions artistiques liées aux pirogues variaient sensiblement d’un groupe côtier à l’autre. Les formes, motifs et significations des proues n’étaient pas uniformes dans l’ensemble de la région.

𝐼𝐼𝐼. 𝐿𝑒𝑠 𝑠𝑖𝑚𝑝𝑙𝑖𝑓𝑖𝑐𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛𝑠 𝑑𝑢 𝑑𝑒́𝑏𝑎𝑡 𝑠𝑢𝑟 𝑙𝑎 𝑟𝑒𝑠𝑡𝑖𝑡𝑢𝑡𝑖𝑜𝑛

Un autre aspect problématique réside dans la présentation du débat contemporain sur la restitution. Le texte attribue les difficultés rencontrées par les revendications de restitution essentiellement à des manœuvres dilatoires des institutions européennes et à la « division » des Africains.

Une telle lecture est réductrice. Les discussions sur la restitution des objets coloniaux sont complexes et impliquent une pluralité d’acteurs : États, musées, chercheurs, communautés locales et organisations internationales. Les divergences d’opinion ne résultent pas uniquement d’influences extérieures mais aussi de débats internes sur la destination et la gestion des objets restitués.

Les positions exprimées par certaines figures camerounaises illustrent précisément la diversité d’approches légitime en la matière. Ainsi, lorsque Marilyn Douala Manga Bell fait valoir que le tangué, s’il devait être restitué, devrait l’être au bénéfice d’une communauté ou d’une institution collective plutôt qu’à un individu ou à des « ayants droit », elle n’exprime pas tant un refus des restitutions, mais renvoie à des questions légitimes sur les formes de propriété patrimoniale. Et ces questions ne sont pas si simples, eu égard à l’histoire « interne » des Doualas.

𝐼𝑉. 𝐷𝑒 𝑙’ℎ𝑖𝑠𝑡𝑜𝑖𝑟𝑒 𝑎̀ 𝑙𝑎 𝑟ℎ𝑒́𝑡𝑜𝑟𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑚𝑖𝑙𝑖𝑡𝑎𝑛𝑡𝑒

Enfin, l’on est quelque peu gêné de voir la restitution du « tangué de Lock Priso » mobilisée dans une rhétorique racialiste et néo-panafricaniste qui ne correspond pas aux traditions politiques et culturelles propres aux Doualas eux-mêmes.

Les catégories mobilisées dans ce texte – notamment l’usage récurrent du terme « nègres » ou l’évocation de supposées « cacophonies nègres » – relèvent moins de l’analyse historique que d’un registre polémique.

Les débats contemporains sur les musées universels ou sur la circulation internationale des œuvres sont pourtant plus nuancés qu’il n’y paraît dans les présentations militantes en ligne.

Ici, le « tangué de Lock Priso » est intégré dans une narration plus large opposant un « Sud spolié » à un « Occident prédateur ». Si cette grille de lecture peut éclairer certains aspects de l’histoire coloniale, elle tend aussi à effacer la complexité des situations locales et des dynamiques politiques propres aux sociétés africaines.

Les Doualas ne gagnent pas à voir des anachronismes, des approximations ethnographiques, des simplifications politiques et jugements idéologiques contribuer à transformer un objet précis de leur histoire en symbole d’une lutte globale aux contours parfois flous.

*

Bibliographie sélective :

Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle, Paris, Ministère de la Culture/Présidence de la République française, 2018.

Dan Hicks, The Brutish Museums: The Benin Bronzes, Colonial Violence and Cultural Restitution, Londres, Pluto Press, 2020.

Ciraj Rassool et Sarah Nuttall (dir.), The Politics of Heritage in Africa: Economies, Histories and Infrastructures, Cambridge, Cambridge University Press, 2019.

Chris Gosden et Chantal Knowles, Collecting Colonialism: Material Culture and Colonial Change, Oxford, Berg, 2001.

James Cuno, Who Owns Antiquity? Museums and the Battle over Our Ancient Heritage, Princeton, Princeton University Press, 2008.

Lyndel V. Prott, Witnesses to History: A Compendium of Documents and Writings on the Return of Cultural Objects, Paris, UNESCO Publishing, 2009.

Ana Filipa Vrdoljak, International Law, Museums and the Return of Cultural Objects, Cambridge, Cambridge University Press, 2006.

15 mars 2026