𝐋’𝐚𝐛𝐛𝐞́ 𝐋𝐮𝐜𝐢𝐞𝐧 𝐄𝐧𝐝𝐞̀𝐧𝐞̀ 𝐌𝐛𝐞𝐝𝐲, 𝐄́𝐦𝐢𝐧𝐞𝐧𝐜𝐞 𝐝𝐮 𝐜𝐚𝐭𝐡𝐨𝐥𝐢𝐜𝐢𝐬𝐦𝐞

Je me suis intéressé pour mon livre moins au catholicisme à Douala qu’au catholicisme chez les Doualas. Il y a néanmoins une figure qui relie ces deux aspects : l’abbé Lucien Endènè Mbedy, ancien curé-doyen de la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Douala.

L’abbé Lucien Endènè Mbedy appartient à la première génération de prêtres africains qui accompagnèrent l’implantation durable du catholicisme au Cameroun au cours du XXᵉ siècle et participèrent à la transformation progressive de son expression culturelle. Il fut ordonné prêtre en 1953 dans la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Douala. Cette ordination marquait déjà une étape importante dans l’histoire religieuse locale, puisqu’il était vraisemblablement le premier Douala à recevoir l’ordination sacerdotale. À une époque où le clergé africain demeurait encore peu nombreux et où les structures ecclésiastiques étaient largement héritées de la période missionnaire européenne, l’accession de prêtres autochtones au ministère représentait un signe de maturation pour les Églises locales.

I.

Les débuts du ministère de l’abbé Endènè se situent en effet dans le contexte des années 1950 et 1960, lorsque les sociétés africaines entrèrent dans la période des indépendances et que les Églises locales commencèrent à réfléchir à la manière dont le catholicisme pouvait s’enraciner plus profondément dans les cultures africaines. Dans de nombreuses régions du continent, les fidèles aspiraient à exprimer leur foi chrétienne dans leur propre langue et selon des formes artistiques héritées de leurs traditions musicales. Plusieurs initiatives pionnières apparurent alors dans le domaine de la musique liturgique.

En 1958, le franciscain belge Guido Haazen réalisa la célèbre 𝑀𝑖𝑠𝑠𝑎 𝐿𝑢𝑏𝑎, dans laquelle les textes latins de la messe furent interprétés selon des rythmes et des mélodies inspirés des traditions musicales du Congo belge, par la chorale des Troubadours du Roi Baudouin à Kamina. L’année suivante, le prêtre tanzanien Stephen B. G. Mbunga composa une 𝑀𝑖𝑠𝑎 𝐵𝑎𝑏𝑎 𝑌𝑒𝑡𝑢, inspirée du modèle de la « messe allemande », où l’assemblée participait activement en chantant dans la langue vernaculaire des paraphrases des parties de la messe traditionnellement confiées au chœur. Mbunga développa par la suite une réflexion théorique sur la place de la musique africaine dans la liturgie catholique dans sa thèse de doctorat, 𝐶ℎ𝑢𝑟𝑐ℎ 𝐿𝑎𝑤 𝑎𝑛𝑑 𝐵𝑎𝑛𝑡𝑢 𝑀𝑢𝑠𝑖𝑐: 𝐸𝑐𝑐𝑙𝑒𝑠𝑖𝑎𝑠𝑡𝑖𝑐𝑎𝑙 𝐷𝑜𝑐𝑢𝑚𝑒𝑛𝑡𝑠 𝑎𝑛𝑑 𝐿𝑎𝑤 𝑜𝑛 𝑆𝑎𝑐𝑟𝑒𝑑 𝑀𝑢𝑠𝑖𝑐 𝑎𝑠 𝐴𝑝𝑝𝑙𝑖𝑒𝑑 𝑡𝑜 𝐵𝑎𝑛𝑡𝑢 𝑀𝑢𝑠𝑖𝑐, publiée en 1963.

Dans le même esprit, le missionnaire italien Filiberto Giorgetti composa au début des années 1960 une 𝑀𝑖𝑠𝑠𝑎 𝑍𝑎𝑛𝑑𝑒, inspirée des formes musicales des Zandés.

Ces premières initiatives trouvèrent une reconnaissance officielle dans l’Église catholique avec la constitution 𝑆𝑎𝑐𝑟𝑜𝑠𝑎𝑛𝑐𝑡𝑢𝑚 𝐶𝑜𝑛𝑐𝑖𝑙𝑖𝑢𝑚 du concile Vatican II, promulguée en 1964 par le pape Paul VI :

𝐴𝑟𝑡𝑖𝑐𝑙𝑒 37 — 𝑅𝑒𝑠𝑝𝑒𝑐𝑡 𝑑𝑒𝑠 𝑐𝑢𝑙𝑡𝑢𝑟𝑒𝑠 𝑙𝑜𝑐𝑎𝑙𝑒𝑠

« 𝐿’𝐸́𝑔𝑙𝑖𝑠𝑒 𝑛’𝑒𝑛𝑡𝑒𝑛𝑑 𝑖𝑚𝑝𝑜𝑠𝑒𝑟, 𝑚𝑒̂𝑚𝑒 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑙𝑎 𝑙𝑖𝑡𝑢𝑟𝑔𝑖𝑒, 𝑎𝑢𝑐𝑢𝑛𝑒 𝑟𝑖𝑔𝑖𝑑𝑖𝑡𝑒́ 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑐𝑒 𝑞𝑢𝑖 𝑛𝑒 𝑡𝑜𝑢𝑐ℎ𝑒 𝑝𝑎𝑠 𝑎̀ 𝑙𝑎 𝑓𝑜𝑖 𝑜𝑢 𝑎𝑢 𝑏𝑖𝑒𝑛 𝑑𝑒 𝑡𝑜𝑢𝑡𝑒 𝑙𝑎 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑢𝑛𝑎𝑢𝑡𝑒́ ; 𝑒𝑙𝑙𝑒 𝑟𝑒𝑠𝑝𝑒𝑐𝑡𝑒 𝑒𝑡 𝑓𝑎𝑣𝑜𝑟𝑖𝑠𝑒 𝑙𝑒𝑠 𝑞𝑢𝑎𝑙𝑖𝑡𝑒́𝑠 𝑒𝑡 𝑙𝑒𝑠 𝑑𝑜𝑛𝑠 𝑑𝑒𝑠 𝑑𝑖𝑣𝑒𝑟𝑠 𝑝𝑒𝑢𝑝𝑙𝑒𝑠. »

𝐴𝑟𝑡𝑖𝑐𝑙𝑒 38 — 𝐴𝑑𝑎𝑝𝑡𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛𝑠 𝑝𝑜𝑠𝑠𝑖𝑏𝑙𝑒𝑠

« 𝑃𝑜𝑢𝑟𝑣𝑢 𝑞𝑢𝑒 𝑙’𝑢𝑛𝑖𝑡𝑒́ 𝑠𝑢𝑏𝑠𝑡𝑎𝑛𝑡𝑖𝑒𝑙𝑙𝑒 𝑑𝑢 𝑟𝑖𝑡𝑒 𝑟𝑜𝑚𝑎𝑖𝑛 𝑠𝑜𝑖𝑡 𝑠𝑎𝑢𝑣𝑒𝑔𝑎𝑟𝑑𝑒́𝑒, 𝑜𝑛 𝑎𝑑𝑚𝑒𝑡𝑡𝑟𝑎 𝑑𝑒𝑠 𝑎𝑑𝑎𝑝𝑡𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛𝑠 𝑙𝑒́𝑔𝑖𝑡𝑖𝑚𝑒𝑠 𝑎𝑢𝑥 𝑑𝑖𝑣𝑒𝑟𝑠 𝑔𝑟𝑜𝑢𝑝𝑒𝑠, 𝑟𝑒́𝑔𝑖𝑜𝑛𝑠 𝑒𝑡 𝑝𝑒𝑢𝑝𝑙𝑒𝑠. »

𝐴𝑟𝑡𝑖𝑐𝑙𝑒 40 — 𝐸𝑥𝑝𝑒́𝑟𝑖𝑚𝑒𝑛𝑡𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛𝑠 𝑙𝑖𝑡𝑢𝑟𝑔𝑖𝑞𝑢𝑒𝑠

« 𝐷𝑎𝑛𝑠 𝑐𝑒𝑟𝑡𝑎𝑖𝑛𝑠 𝑙𝑖𝑒𝑢𝑥 𝑒𝑡 𝑐𝑖𝑟𝑐𝑜𝑛𝑠𝑡𝑎𝑛𝑐𝑒𝑠, 𝑢𝑛𝑒 𝑎𝑑𝑎𝑝𝑡𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑝𝑙𝑢𝑠 𝑝𝑟𝑜𝑓𝑜𝑛𝑑𝑒 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑙𝑖𝑡𝑢𝑟𝑔𝑖𝑒 𝑒𝑠𝑡 𝑛𝑒́𝑐𝑒𝑠𝑠𝑎𝑖𝑟𝑒 […]. »

𝐴𝑟𝑡𝑖𝑐𝑙𝑒 54 — 𝐿𝑎𝑛𝑔𝑢𝑒𝑠 𝑣𝑒𝑟𝑛𝑎𝑐𝑢𝑙𝑎𝑖𝑟𝑒𝑠

« 𝑂𝑛 𝑝𝑜𝑢𝑟𝑟𝑎 𝑎𝑐𝑐𝑜𝑟𝑑𝑒𝑟 𝑢𝑛𝑒 𝑝𝑙𝑎𝑐𝑒 𝑝𝑙𝑢𝑠 𝑙𝑎𝑟𝑔𝑒 𝑎̀ 𝑙𝑎 𝑙𝑎𝑛𝑔𝑢𝑒 𝑑𝑢 𝑝𝑎𝑦𝑠, 𝑠𝑢𝑟𝑡𝑜𝑢𝑡 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑙𝑒𝑠 𝑙𝑒𝑐𝑡𝑢𝑟𝑒𝑠 𝑒𝑡 𝑙𝑒𝑠 𝑚𝑜𝑛𝑖𝑡𝑖𝑜𝑛𝑠, 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑐𝑒𝑟𝑡𝑎𝑖𝑛𝑒𝑠 𝑝𝑟𝑖𝑒̀𝑟𝑒𝑠 𝑒𝑡 𝑐𝑒𝑟𝑡𝑎𝑖𝑛𝑠 𝑐ℎ𝑎𝑛𝑡𝑠. »

𝐴𝑟𝑡𝑖𝑐𝑙𝑒 116 — 𝑀𝑢𝑠𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑠𝑎𝑐𝑟𝑒́𝑒

« 𝐿’𝐸́𝑔𝑙𝑖𝑠𝑒 𝑟𝑒𝑐𝑜𝑛𝑛𝑎𝑖̂𝑡 𝑙𝑒 𝑐ℎ𝑎𝑛𝑡 𝑔𝑟𝑒́𝑔𝑜𝑟𝑖𝑒𝑛 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑒 𝑙𝑒 𝑐ℎ𝑎𝑛𝑡 𝑝𝑟𝑜𝑝𝑟𝑒 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑙𝑖𝑡𝑢𝑟𝑔𝑖𝑒 𝑟𝑜𝑚𝑎𝑖𝑛𝑒 ; 𝑐’𝑒𝑠𝑡 𝑑𝑜𝑛𝑐 𝑙𝑢𝑖 𝑞𝑢𝑖, 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑙𝑒𝑠 𝑎𝑐𝑡𝑖𝑜𝑛𝑠 𝑙𝑖𝑡𝑢𝑟𝑔𝑖𝑞𝑢𝑒𝑠, 𝑡𝑜𝑢𝑡𝑒𝑠 𝑐ℎ𝑜𝑠𝑒𝑠 𝑒́𝑔𝑎𝑙𝑒𝑠 𝑑’𝑎𝑖𝑙𝑙𝑒𝑢𝑟𝑠, 𝑑𝑜𝑖𝑡 𝑜𝑐𝑐𝑢𝑝𝑒𝑟 𝑙𝑎 𝑝𝑟𝑒𝑚𝑖𝑒̀𝑟𝑒 𝑝𝑙𝑎𝑐𝑒.

𝑀𝑎𝑖𝑠 𝑙𝑒𝑠 𝑎𝑢𝑡𝑟𝑒𝑠 𝑔𝑒𝑛𝑟𝑒𝑠 𝑑𝑒 𝑚𝑢𝑠𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑠𝑎𝑐𝑟𝑒́𝑒, 𝑠𝑢𝑟𝑡𝑜𝑢𝑡 𝑙𝑎 𝑝𝑜𝑙𝑦𝑝ℎ𝑜𝑛𝑖𝑒, 𝑛𝑒 𝑠𝑜𝑛𝑡 𝑛𝑢𝑙𝑙𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑒𝑥𝑐𝑙𝑢𝑠. »

II.

L’engagement de l’abbé Endènè en faveur d’une liturgie inculturée le porta à organiser et à animer un ensemble de chorales paroissiales regroupées sous le nom de 𝐶ℎ𝑜𝑟𝑎𝑙𝑒𝑠 𝑐𝑎𝑡ℎ𝑜𝑙𝑖𝑞𝑢𝑒𝑠 𝑑𝑢 𝐿𝑖𝑡𝑡𝑜𝑟𝑎𝑙. Ces ensembles vocaux rassemblaient des fidèles issus de différentes paroisses de la région et participaient activement à la vie liturgique tout en élaborant un répertoire original de chants religieux en langue douala. Endènè encourageait la création de mélodies nouvelles inspirées des rythmes et des formes musicales traditionnelles des Doualas et des peuples apparentés du littoral. Dans cette pratique chorale, la voix occupait naturellement la place centrale, mais elle était soutenue par des instruments rythmiques, notamment des percussions et des tambours, qui faisaient écho aux traditions musicales locales. L’objectif n’était pas de rompre avec la structure de la liturgie catholique, mais d’en proposer une interprétation enracinée dans la sensibilité musicale des Doualas et apparentés.

Le travail entrepris par l’abbé Endènè et les chorales du littoral aboutit au début des années 1970 à l’enregistrement du disque 𝑀𝑖𝑠𝑎 𝐷𝑜𝑢𝑎𝑙𝑎, interprétée par les Chorales catholiques du Littoral sous sa direction. L’enregistrement présente notamment une messe catholique complète chantée en douala et structurée selon l’ordinaire de la messe – 𝐾𝑦𝑟𝑖𝑒, 𝐺𝑙𝑜𝑟𝑖𝑎, 𝐶𝑟𝑒𝑑𝑜, 𝑆𝑎𝑛𝑐𝑡𝑢𝑠, 𝐴𝑔𝑛𝑢𝑠 𝐷𝑒𝑖 et autres parties du rite – mais mise en musique selon des formes mélodiques et rythmiques inspirées des traditions musicales des Doualas et apparentés.

La pochette de l’album montre un grand ensemble de choristes rassemblés devant une église. La majorité des participants portent des chemises blanches et des 𝑠𝑎𝑛𝑗𝑎𝑠, tandis que certains arborent par ailleurs des foulards ou des écharpes colorées, souvent rouges ou sombres. Sur le côté du groupe se tient un prêtre en tenue religieuse blanche. Au premier rang, des musiciens sont installés autour de plusieurs percussions traditionnelles posées au sol, accompagnant l’ensemble vocal.

Le disque est disponible à cette adresse.

III.

Par son activité pastorale, musicale et intellectuelle, l’abbé Lucien Endènè Mbedy apparaît ainsi comme l’un des pionniers camerounais du mouvement d’inculturation qui marqua profondément le catholicisme africain dans la seconde moitié du XXᵉ siècle. Son initiative s’inscrivait dans un ensemble plus large de réflexions et d’expériences menées dans différentes régions d’Afrique centrale. À Douala, l’action pastorale d’Endènè manifesta une créativité liturgique née du terrain, attentive à la langue et aux formes musicales populaires. À Yaoundé, le jésuite camerounais Engelbert Mveng développa une réflexion théologique sur la place des cultures africaines dans la vie de l’Église et sur la nécessité d’une véritable théologie africaine. Enfin, à Kinshasa, l’action de l’archevêque Joseph-Albert Malula conduisit à l’élaboration d’une réforme liturgique plus structurée qui aboutit en 1988 à l’approbation par Rome du « rite zaïrois », officiellement appelé «usage du diocèse du Zaïre ».

12 avril 2026


* L’abbé Endènè a par ailleurs laissé une 𝐺𝑟𝑎𝑚𝑚𝑎𝑖𝑟𝑒 𝑑𝑢 𝐷𝑢𝑎𝑙𝑎.