La non-histoire du Cameroun par Wikipédia


La page consacrée à l’« Histoire du Cameroun » sur Wikipédia (au 16 mai 2026) constitue un exemple instructif des malfaçons de l’écriture encyclopédique de l’histoire du Cameroun par des bloggueurs et autres activistes numériques… francophones. Loin de proposer une synthèse historiographique cohérente, l’article juxtapose des éléments hétérogènes et procède par agrégation d’informations disparates. Cette accumulation produit moins une histoire du Cameroun qu’une suite de fragments narratifs dépourvus de cadre analytique clair (I), un défaut criant de construction historiographique surplombé par un puissant franco-centrisme (II).


I. Un défaut criant de construction historiographique


A) L’anachronisme territorial


Le premier problème est celui de l’objet même de l’article. L’expression « histoire du Cameroun » suppose l’existence d’un sujet historique identifiable. Or, le Cameroun comme entité politique n’apparaît qu’à la fin du XIXe siècle, lorsque l’Empire allemand établit en 1884 le protectorat Kamerun. Avant cette date, il n’existe ni État camerounais, ni unité territoriale correspondant à l’espace national actuel.


Pourtant, l’article consacre de longs développements à la « préhistoire du Cameroun » ou aux « premiers habitants du Cameroun ». Une telle formulation relève d’un anachronisme. Elle projette rétroactivement une entité politique contemporaine sur des périodes où celle-ci n’existait pas.


L’historiographie distingue généralement deux démarches :

l’histoire des sociétés et des territoires correspondant aujourd’hui au Cameroun ;

– l’histoire de l’État camerounais.


La page de Wikipédia ne procède pas à cette distinction fondamentale. Elle traite des populations forestières d’Afrique centrale ou des sociétés sahéliennes du nord du territoire comme si elles avaient participé d’un même cadre historique national, ce qui est évidemment inexact. Les sociétés des forêts méridionales, les lamidats musulmans du Nord ou les réseaux commerciaux côtiers relevaient d’aires politiques et culturelles différentes, souvent davantage tournées vers leurs voisins que vers l’espace aujourd’hui camerounais.


B) Une périodisation sans fondement historiographique


Le second problème réside dans la structure même de l’article. Les rubriques proposées – « bases africaines », « époque pré-coloniale », « États et royaumes », etc. – ne correspondent à aucune périodisation reconnue dans l’historiographie africaine. Elles résultent d’un empilement de catégories descriptives plutôt que d’une construction analytique.


L’histoire précoloniale est ainsi présentée sous forme d’un inventaire de populations ou de formations politiques sans relation explicite entre elles. Les royaumes de la région des Grassfields, les lamidats peuls du nord et les sociétés forestières sont évoqués dans un même ensemble, alors qu’ils relèvent de trajectoires historiques radicalement différentes. L’expansion des États peuls du XIXe siècle, par exemple, s’inscrit dans le contexte plus large des réformes islamiques et du Califat de Sokoto, phénomène qui dépasse largement l’espace camerounais.


Une histoire cohérente devrait distinguer les différentes dynamiques régionales : sociétés forestières, systèmes politiques des hautes terres, formations sahéliennes du Nord, réseaux commerciaux du golfe de Guinée. L’article de Wikipédia substitue à cette analyse un simple catalogue.


C) La confusion entre mission chrétienne et colonisation


Un troisième défaut particulièrement frappant concerne la définition de la période coloniale. Celle-ci est parfois présentée comme débutant vers 1845 avec l’installation de missionnaires baptistes. Une telle datation procède d’une confusion conceptuelle.


Les missions protestantes ou catholiques ne constituent pas en elles-mêmes une colonisation. Elles relèvent d’un phénomène distinct : la christianisation et l’expansion des réseaux missionnaires européens au XIXe siècle. Les missionnaires baptistes s’établissent sur certains points de la côte du golfe de Guinée, notamment dans la région de Douala, mais leur présence n’implique ni souveraineté politique européenne ni administration coloniale.


La colonisation proprement dite commence en 1884, lorsque l’Empire allemand impose son protectorat sur la côte et entame la conquête de l’intérieur. L’administration coloniale, la fixation des frontières et la structuration économique du territoire datent de cette période. Assimiler la présence missionnaire à la colonisation revient donc à brouiller les distinctions essentielles entre commerce, mission et domination politique.


D) Un déséquilibre marqué entre les différentes colonisations


L’article présente également un déséquilibre significatif dans le traitement des périodes coloniales. La colonisation française y occupe une place beaucoup plus importante que la période allemande, alors même que cette dernière fut décisive dans la formation du territoire.


Sous l’administration allemande, le protectorat Kamerun connaît la mise en place de ses premières infrastructures, l’extension de la domination coloniale vers l’intérieur et l’établissement de grandes plantations agricoles. C’est aussi à cette époque que se dessinent les frontières qui serviront de base aux découpages ultérieurs.


Après la défaite allemande lors de la Première Guerre mondiale, le territoire est partagé entre la France et le Royaume-Uni sous mandat de la Société des Nations. Cette dualité coloniale est essentielle pour comprendre l’histoire politique du pays, notamment la question anglophone contemporaine. Pourtant, la partie britannique – les territoires du Northern et du Southern Cameroons – est relativement marginalisée dans la narration proposée par Wikipédia.


E) Une focalisation excessive sur un seul courant nationaliste


La section consacrée au nationalisme camerounais entre les années 1940 et 1960 accorde une place dominante à l’Union des populations du Cameroun (UPC). Le mouvement dirigé notamment par Ruben Um Nyobè, a effectivement joué un rôle important dans l’histoire politique du pays. Cependant, le présenter comme l’unique expression du nationalisme camerounais revient à simplifier excessivement la diversité des forces politiques de l’époque (on y reviendra dans une note sur L’hyper-politisation de la mémoire au Cameroun. I. La course aux « martyrs » et aux « héros »).


La vie politique de la fin de la période coloniale était en réalité traversée par une pluralité d’organisations, d’élites administratives et de courants régionalistes. La réduction de cette diversité à l’histoire d’un seul mouvement reflète souvent une lecture militante ou mémorielle plutôt qu’une analyse historiographique exigeante.


F) Une histoire réduite au récit politique


Enfin, l’article souffre d’un dernier défaut majeur : la réduction de l’histoire du Cameroun à une succession de périodes politiques définies par les régimes successifs. L’histoire récente se résume essentiellement à la période de Ahmadou Ahidjo, suivie de celle de Paul Biya, puis à l’évocation de la crise anglophone contemporaine.


Cette approche néglige presque entièrement d’autres dimensions fondamentales de l’histoire : transformations économiques, urbanisation, évolution des structures sociales, dynamiques culturelles ou constitutionnelles. Une histoire nationale ne peut pourtant se réduire à l’étude des régimes politiques. Elle implique l’analyse des structures économiques, des mouvements sociaux, des institutions et des formes culturelles qui façonnent une société dans la durée.


II. Le biais franco-centriste


Le biais franco-centriste est en effet l’un des défauts les plus révélateurs de nombreuses synthèses vulgarisées sur le Cameroun, et cette page Wikipédia n’y échappe pas. Il ne s’agit pas seulement d’un déséquilibre quantitatif (plus de texte sur la période française), mais d’un cadre narratif implicite qui place la colonisation française au centre de l’histoire du pays. Ce biais se manifeste de plusieurs façons.


A) L’effacement relatif de la colonisation allemande


La première distorsion concerne la place accordée à la colonisation allemande. Dans l’historiographie exigeante, cette période est fondamentale car elle constitue le moment de formation territoriale du Cameroun actuel.


En 1884, l’Empire allemand établit le protectorat Kamerun, après des accords conclus avec les autorités locales de la côte autour de Douala.


Pendant un peu plus de trente ans, l’administration allemande :

organise la conquête de l’intérieur

fixe les grandes frontières du territoire

met en place les premières infrastructures

développe l’économie de plantation.


Ces structures (réseaux de transport, centres administratifs, hiérarchies coloniales) constituent le socle de l’organisation coloniale ultérieure.


Pourtant, dans les récits franco-centrés, cette période apparaît souvent comme un simple prélude à la colonisation française, alors qu’elle en constitue en réalité la matrice territoriale et administrative.


B) La sur-représentation de l’administration française


Le deuxième biais consiste à présenter la période française comme le moment principal de l’histoire coloniale du Cameroun.


Après la défaite allemande lors de la Première Guerre mondiale, le territoire est partagé entre la France et le Royaume-Uni sous mandat de la Société des Nations. La France administre la plus grande partie du territoire, appelée Cameroun français. 


Cependant, les récits francophones ont souvent tendance à considérer cette zone comme le Cameroun tout court, marginalisant les territoires britanniques.


Ce biais se traduit par :


- un traitement détaillé de l’administration coloniale française

- une présentation beaucoup plus sommaire des Cameroons britanniques

- une focalisation sur les institutions issues du modèle administratif français.


C) La marginalisation de l’expérience britannique


Pourtant, l’histoire des territoires administrés par le Royaume-Uni est essentielle pour comprendre la trajectoire politique du pays.


Les Cameroons britanniques sont administrés selon le principe de l’« indirect rule », très différent du modèle centralisé français. Les systèmes éducatifs, juridiques et politiques y évoluent dans un cadre distinct.


Cette différence explique en grande partie les tensions qui apparaîtront après la réunification de 1961. L’intégration des territoires anglophones dans l’État camerounais dominé par l’ancienne zone française crée des déséquilibres institutionnels durables, qui nourrissent aujourd’hui encore les revendications politiques dans les régions anglophones.


Lorsque ces dimensions sont sous-estimées, l’histoire du Cameroun apparaît artificiellement homogène, alors qu’elle résulte en réalité de l’assemblage de deux héritages coloniaux différents.


D) L’interprétation franco-francophone de la décolonisation


Ce biais se manifeste également dans la manière de raconter la décolonisation. Les récits centrés sur l’expérience française mettent souvent l’accent sur les réformes politiques et administratives conduisant à l’indépendance.


Or, l’histoire de la décolonisation camerounaise est plus complexe. Elle implique des conflits politiques violents, notamment autour de l’Union des populations du Cameroun, ainsi que des dynamiques différentes dans les territoires britanniques.


Une approche exclusivement centrée sur la trajectoire du Cameroun français risque donc de réduire la pluralité des processus de décolonisation.


E) L’héritage franco-centré dans la narration de l’État postcolonial


Enfin, le biais franco-centristese prolonge dans la manière de raconter l’histoire du Cameroun indépendant. L’accent est souvent mis sur la construction de l’État autour de figures politiques issues de l’ancienne administration coloniale française, comme Ahmadou Ahidjo.


Cette perspective tend à présenter l’État camerounais comme la continuité institutionnelle du Cameroun français, alors qu’il résulte en réalité d’un processus plus complexe associant deux traditions administratives et juridiques distinctes.


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La page Wikipédia consacrée à l’histoire du Cameroun, comme les blogs d’entrepreneurs mémoriels francophones, illustre les limites d’une écriture historique fondée sur la simple accumulation d’informations. En l’absence d’un cadre historiographique explicite, l’article produit une narration fragmentaire qui confond les échelles spatiales, les catégories analytiques et les périodes historiques.  Positivement, à partir de mes lectures de la plus contemporaine et de la plus exigeante historiographie camerounaise contemporaine, je me suis essayé à esquisser ce tableau historique de l'histoire du Cameroun.


16 mai 2026