Du « costume traditionnel » (1). La « nudité » des Doualas : un mot européen, une réalité différente
Contrairement à une idée reçue (largement entretenue par des récits simplifiés comme celui du « cover it all» associé au kaba), les Européens qui décrivent le littoral du Cameroun actuel ne parlent généralement pas de nudité absolue, à propos notamment des Doualas. Les sources commerciales et missionnaires des XVIIIe et XIXe siècles évoquent plutôt des pagnes portés autour des hanches, des ceintures de fibres, des ornements corporels, ainsi qu’une variation des pratiques selon le statut social et le contexte. Autrement dit, les Doualas n’apparaissent pas comme « sans vêtements », mais comme portant des vêtements minimalistes au regard des standards européens. Toutefois, ces textes restent souvent fragmentaires, marqués par des jugements moraux sur la pudeur, et peu descriptifs quant à la nature précise des vêtements.
Le corpus missionnaire constitue la principale source directe pour le XIXe siècle dans la région du Wouri. Il est lié à la mission baptiste britannique, notamment à travers des figures comme Alfred Saker, arrivé en 1845, ainsi que ses collègues Joseph Merrick et John Clarke, et les archives de la Baptist Missionary Society. Ces sources prennent la forme de journaux missionnaires, de correspondances, de rapports publiés en Angleterre et de récits de conversion. Elles constituent des témoignages de première main, à la différence des compilations du XVIIIe siècle.
Dans ces documents, les missionnaires décrivent fréquemment les Doualas à travers un vocabulaire de la «nudité », mais dans un sens moral et non dans un sens technique. Des expressions comme « indecently clothed », « nearly naked » ou « want of proper clothing » ne signifiaient pas absence de vêtements, mais comme une insuffisance de couverture selon les normes victoriennes. En réalité, ces textes impliquent l’existence de vêtements (pagnes, tissus enroulés, ceintures) sans jamais en donner de description technique. Le propos central n’y est pas descriptif mais prescriptif : les habitants sont présentés comme portant peu de vêtements et devant être conduits vers davantage de décence.
De fait, les missionnaires insistent bien davantage sur la transformation que sur l’état initial. Ils décrivent la distribution de vêtements, l’apprentissage de la couture, l’encouragement à couvrir le corps et l’adoption progressive de robes ou de tuniques. Leur objectif est de changer les pratiques, non de les documenter. Même ces sources proches du terrain présentent donc des lacunes importantes : elles ne décrivent ni les matériaux utilisés (comme le raphia), ni la coupe des pagnes, ni les variations sociales du vêtement, et ne fournissent pas de description ethnographique systématique de la situation antérieure à leur arrivée.
Ce silence s’explique en grande partie par le biais du regard moral victorien. Pour un missionnaire du XIXe siècle, un pagne équivaut à une quasi-nudité, une poitrine nue à une indécence, et un vêtement non cousu à une absence de civilisation. Ainsi, lorsqu’ils emploient le terme « naked », il faut souvent le traduire historiquement par « non habillé selon les normes européennes ». Cette clé de lecture est essentielle dans la mesure où elle empêche de conclure à une nudité effective et permet de restituer un système vestimentaire différent, mais bien réel.
Les récits missionnaires ne permettent donc pas d’affirmer que les Doualas étaient nus. En revanche, ils autorisent à conclure qu’ils portaient des formes de vêtements jugées insuffisantes, probablement peu couvrantes, non cousues et réalisées à partir de matériaux locaux ou de tissus simples. Ils montrent aussi que la transformation vestimentaire est rapide et activement encouragée. En définitive, ces sources sont les premières à offrir un contact direct avec les sociétés doualas, mais elles confirment surtout l’existence d’un vêtement minimal sans en fournir une description précise : leur vocabulaire est moral, non ethnographique, et elles témoignent davantage d’un processus de transformation que d’un état originel pleinement documenté.
Ce que ces récits apprennent malgré tout c’est que dans un environnement équatorial humide, le corps douala restait largement exposé, et l’habillement se limitait à des formes simples, fonctionnelles et non standardisées. Les hommes portaient généralement un pagne court, noué à la taille, laissant le torse nu. Les femmes adoptaient une organisation similaire, avec un pagne enroulé autour des hanches, la poitrine pouvant rester découverte ou être partiellement dissimulée selon les circonstances sociales, rituelles ou l’âge.
Le matériau dominant était le raphia, issu des palmiers locaux. Les fibres étaient extraites, séchées puis tressées ou tissées de manière rudimentaire, produisant une étoffe épaisse, rigide et de teinte naturelle allant du beige au brun. Il n’est pas impossible que dans certains cas, de l’écorce battue ait pu être utilisée, donnant une matière plus souple, proche d’un cuir végétal, attestée dans plusieurs régions forestières voisines. Le coton, bien que déjà connu en Afrique, n’est pas très documenté dans cette zone côtière avant l’intensification des échanges commerciaux au XVIIIe siècle. Dans ce système vestimentaire ancien, l’essentiel de l’expression identitaire semble avoir reposé ailleurs (coiffures élaborées, perles, coquillages et ornements corporels) (*).
En 1884, les Allemands trouvent chez les Douala une société déjà profondément transformée par plus d'un siècle de contacts commerciaux avec l’Europe. Les missionnaires et commerçants européens ont déjà diffusé des habits (coton, tissus imprimés, vêtements cousus). Une partie de la population urbaine et des élites côtières porte déjà des vêtements d’origine européenne ou inspirés de modèles importés (chemises, pagnes de coton, tissus manufacturés). La majorité de la population ne porte pas encore systématiquement des vêtements européens complets à la fin du XIXe siècle. Les formes locales persistent : pagnes de fibres ou de coton, torse nu pour certains hommes, variations selon statut, âge et contexte. L’adoption du vêtement européen fut ainsi socialement différenciée : plus fréquente chez les élites côtières, les intermédiaires commerciaux et les personnes proches des Européens.
1er février 2026
(*) Voir par exemple de : Anton Reichenow, Die deutsche Kolonie Kamerun: Landesbeschaffenheit, Pflanzen- und Tierleben, Jahreszeiten, Eigenschaften und Sitten der Eingeborenen und europäischer Handel in Kamerun. Berlin : Behrend, 1884.