L’esclavage « oublié » ? Historiographie, mémoires sélectives et débats contemporains

Le dossier de mars 2026 de L’Histoire, intitulé « L’esclavage oublié », frappe d’emblée par son paradoxe. Oublié ? À lire les contributions, on mesure au contraire combien l’historiographie sur les traites orientales et méditerranéennes est désormais dense, internationale, plurilingue. Le titre dit peut-être moins un déficit de recherche qu’un déficit de mémoire publique dans certaines sociétés méditerranéennes et africaines et annonce l’exposition à venir à l’Institut du Monde arabe : Esclaves en Méditerranée, XVIIe-XVIIIe siècle.

Hasard du calendrier : ce dossier et cette exposition paraissent dans le sillage de la disparition récente de Tidiane N'Diaye, auteur du fameux Le génocide voilé. Sa mort a suscité en ligne un débat feutré, à distance, entre des voix aussi différentes que Sami Tchak – qui se félicitait d’avoir contribué à la publication du livre et regrettait que son auteur ne fût pas reconnu comme « grand historien » – et Amzat Boukari-Yabara, qui s’étonnait de l’importance accordée à un ouvrage qu’il jugeait historiographiquement navrant.

Le fait est que le livre de Tidiane N'Diaye repose sur deux prémisses problématiques.

La première soutient que cette histoire n’aurait pas été travaillée par les historiens. Or, au moment de la parution, la littérature savante était déjà abondante – notamment en anglais, en italien, en espagnol. En postulant que sa propre non-familiarité aux travaux des historiens équivalait à une inexistence, l’auteur encourageait à douter de sa démonstration.

Peut-être la question pertinente était-elle ailleurs : pourquoi cette histoire était-elle moins investie par des historiens subsahariens ou de langue arabe ? Pourquoi circulait-elle si peu dans certains espaces académiques et médiatiques africains ou arabes ?

La seconde prémisse est celle d’une « omerta » mémorielle dans certaines sociétés méditerranéennes et africaines à propos de la traite dite « arabo-musulmane ». C’est là que l’essai devenait militant : appel à un « devoir de mémoire », dénonciation d’un « silence sélectif », choix d’une périodisation longue (VIIe-XXe siècle) qualifiée de « génocide ». Cette périodisation fut contestée. Celle retenue par l’exposition de l’IMA (XVIIe-XVIIIe siècles) le sera sans doute aussi. Entre temps long et focalisation moderne, le débat épistémologique a du sens.

Reste que l’hypothèse d’un voilement mérite examen. Il ne peut guère s’agir des sociétés européennes ou nord-américaines : depuis au moins trente ans, dans les débats sur les réparations, sur les afrocentrismes ou les « panafricanismes », les adversaires de ces mouvements soulignent volontiers que la traite méditerranéenne serait moins dénoncée que la traite transatlantique. L’argument est devenu un classique polémique. Et certaines initiatives africaines récentes semblent, elles aussi, privilégier l’Atlantique. Lorsque le Bénin a mis en avant sa création d’une supposée « naturalisation » des Afrodescendants, l’horizon paraissait surtout américain et européen. De même, l’initiative du Ghana et de l’Union africaine visant à faire reconnaître à l’ONU la traite des esclaves africains comme crime le plus grave contre l’humanité s’inscrit d’abord dans la mémoire atlantique. Faut-il y voir une invisibilisation implicite d’autres traites ? Ou simplement des stratégies diplomatiques ciblées ?

Le succès éditorial du Génocide voilé, livre réédité à plusieurs reprises, indique en tout cas que la question n’est pas inconnue des publics lettrés francophones, notamment dans les diasporas subsahariennes. En revanche, demeure une interrogation empirique : quelle place ces traites occupent-elles dans les programmes scolaires, les productions culturelles, les récits nationaux au Maghreb et en Afrique subsaharienne ? Une enquête comparative à l’échelle continentale serait nécessaire pour mesurer l’éventuelle euphémisation, et en comprendre les ressorts politiques et culturels.

Un autre point mérite attention : la question raciale. La célèbre couverture du livre de T. N'Diaye en version livre de poche montre un Noir. Le dossier de L’Histoire, comme apparemment l’exposition de l’IMA, insiste sur le fait que dans l’espace méditerranéen moderne, on pouvait être esclave quelle que soit la couleur de sa peau. Des Européens capturés par des corsaires barbaresques aux Africains déportés vers l’Orient, la Méditerranée fut un espace d’asservissements multiples. Aussi, la comparaison entre traite atlantique et traite orientale achoppe souvent sur la question raciale. Certains font ainsi valoir que la seconde n’aurait pas eu de dimension raciale. Or la lecture attentive des travaux savants et du dossier de L’Histoire montre que, si les statuts juridiques différaient, la racialisation des Africains subsahariens fut bel et bien un élément structurant de leur condition servile dans de nombreux contextes musulmans. Autrement dit, l’absence d’un système plantationnaire comparable à celui des Amériques ne signifie pas absence de hiérarchies racialisées.

Parler d’« esclavage oublié » oblige donc à distinguer trois niveaux : la recherche (soutenue mais encore localisée en Europe et en Amérique du Nord), la mémoire publique (inégale), et l’instrumentalisation politique (fréquente). Libre ensuite à chacun de vouloir ou non hiérarchiser les souffrances, de vouloir ou non entrer dans une compétition victimaire, ou de préférer élargir le champ de la connaissance et de la transmission.