Historiographie, mémoire et constructions narratives au Cameroun. II. La course aux « martyrs » et aux « héros »
L’un des faits politiques et sociaux les plus caractéristiques du Cameroun est l’hyper-politisation de la mémoire par toutes sortes d’acteurs sociaux et d’entrepreneurs politiques. Dans Le Cameroun à la croisée des urnes, j’analyse en particulier la polémique déclenchée par la question « Il y avait quoi avant ? » ainsi que la publication du rapport de la commission historique franco-camerounaise présidée par l’historienne française Karine Ramondy et le musicien camerounais Blick Bassy. Ces deux événements relèvent d’une même dynamique : ils confrontent le pays à son passé et à la manière dont celui-ci est raconté, interprété et mobilisé dans l’espace public. Or, Mme Ramondy et M. Bassy (comme d’ailleurs l’historien engagé Thomas Deltombe) ne politisent pas moins à leur manière l’histoire du Cameroun en décrétant et répétant qu’ils apportent en quelque sorte une « justice mémorielle » au pays, à travers un récit fortement centré sur l’action de l’Union des populations du Cameroun (UPC) et sur certaines figures emblématiques comme Ruben Um Nyobè. Or, cette mémoire est loin d’être consensuelle : elle est peu partagée dans certaines régions, notamment au Nord ou dans une partie du littoral, et elle marginalise ou est perçue comme marginalisant d’autres trajectoires politiques ou expériences de la fin du régime colonial. De fait, ils érigent un segment du territoire et de l’histoire du Cameroun en référence nationale implicite. Cette série d’articles consigne donc mes observations de différents formes de territorialisation et de sélection mémorielle au Cameroun.
Paradoxe : alors que la mémoire historique demeure omniprésente dans les débats publics (qu’il s’agisse de la colonisation, de la guerre d’indépendance ou des héritages institutionnels), elle est rarement abordée sous l’angle de la recherche historique ou de l’historiographie. L’histoire est ainsi convoquée de manière fragmentaire, souvent sous forme de références symboliques ou de récits simplifiés, mais rarement discutée comme un champ de connaissance structuré. L’une des manifestations chimiquement pures de ceci est l’importance de la référence aux « martyrs » et aux « héros » dans le discours national au Cameroun.
L’histoire du Cameroun est marquée par une richesse historiographique considérable, couvrant les sociétés précoloniales, la colonisation allemande et franco-britannique, la décolonisation et la construction de l’État moderne. Pourtant, cette production scientifique reste largement marginalisée dans le débat public et dans l’éducation, laissant la place à des récits fragmentaires et fortement politisés. La mémoire, instrumentalisée pour légitimer des acteurs et des mouvements, occupe souvent l’espace public au détriment de l’histoire savante. Tel est en particulier le cas de la mémoire de la lutte pour l’indépendance et de l’engagement démocratique contemporain.
Les discours, hommages et publications consacrés aux figures de « martyrs » et de « héros » reflètent bien une hyper-politisation de la mémoire, où le passé devient un instrument de légitimation politique et d’exaltation morale.
Plusieurs dynamiques sont assorties à ce phénomène.
La première est la sélection symbolique des figures historiques par des acteurs sociaux (personnalités, activistes, blogueurs, etc.). Certains noms, comme Ruben Um Nyobè, Félix Moumié sont régulièrement cités comme « martyrs » ou « héros », tandis que d’autres figures importantes restent méconnues ou occultées. Cette sélection n’est pas neutre : elle produit une mémoire hiérarchisée, utilisée pour légitimer des positions politiques ou créer des figures modèles pour l’opinion publique.
La deuxième dynamique que j’ai observée est la réactivation politique des « martyrs ». Des acteurs politiques contemporains, gouvernementaux ou de l’opposition, construisent leur identité publique en se présentant comme héritiers de ces figures. Le recours au langage du « sacrifice », du « martyr » et de la «fidélité aux idéaux nationaux » confère ainsi un statut quasi-sacré à certains opposants, transformant leur parcours politique en prolongement symbolique de la lutte historique. L’évocation des martyrs contemporains ou historiques devient ici un outil de mobilisation et de légitimation, indépendamment de tout jugement historique critique.
La troisième dynamique que j’ai pu observer est la controverse et la contestation des statuts officiels, le gouvernement et les institutions publiques intervenant également dans cette mise en récit. Le cas d’Anicet Ekané (présenté par certains médias et mouvements comme « héros et martyr », ce qu’a eu contesté le ministre Paul Atanga Nji) illustre le conflit entre mémoire populaire, médiatisation politique et récit officiel. Ce débat montre que la désignation de « martyrs » et « héros » est toujours en tension, instrumentalisée par différents acteurs pour soutenir des narratifs distincts.
La quatrième dynamique est l’absence de médiation historiographique au Cameroun.
En effet, cette hyper-politisation est accentuée par le fait que la recherche historique et la médiation académique sont largement absentes du débat public. Les figures de « martyrs » sont souvent glorifiées sur la base de récits partiels, oraux ou médiatiques, sans référence systématique aux travaux historiographiques. L’histoire savante, qui pourrait nuancer et contextualiser ces hommages, n’est guère convoquée, laissant la mémoire populaire et politique occuper le terrain.
Dans ce que j’ai vu des usages publics de l’histoire au Cameroun, ressort une fixation sur la lutte pour l’indépendance à partir des années 1940 (au détriment du proto-nationalisme des années 1920-1930). Or cette fixation n’est ni consensuelle ni homogène, et ses effets sur le récit national sont multiples et souvent conflictuels.
Dégager une cartographie historique du nationalisme au Cameroun entre les années 1940 et les années 1960 tel que ce nationalisme est étudié par l’historiographie contemporaine la plus exigeante (*) n’est pas chose aisée car cela demande de combiner plusieurs approches : politique, sociale et culturelle. Ainsi, les historiens soulignent en particulier l’importance, concurremment aux mouvements politiques, du rôle des élites formées en Europe et de la mobilisation populaire locale. Et, pour ainsi dire, il n’y a pas eu un mais plusieurs nationalismes pendant cette période : le « nationalisme politique » (ou «nationalisme modéré ») porté par la négociation pour l’indépendance identifié à des régions urbaines (Douala, Yaoundé) et au Nord ; le « nationalisme armé » (ou « nationalisme radical » (UPC) identifié au Sud et à l’Est, le « nationalisme de l’Ouest » (une région à forte densité d’élites éduquées, notamment à Bafoussam et Dschang, qui ont joué un rôle dans le nationalisme politique et la formation administrative, acteur clé dans la mobilisation électorale pour l’indépendance et dans le soutien aux partis modérés, moins touchée par la lutte armée UPC que le Sud et l’Est, mais influente politiquement dans la consolidation du nationalisme d’État)…
En toute hypothèse, aucun consensus historique n’a jamais existé sur les nationalistes ayant poursuivi leur activisme après l’indépendance, encore moins sur ceux qui ont choisi le maquis ou des formes de résistance armée. Ces figures restent hautement controversées : leur statut de « héros » ou de « martyr » est constamment débattu selon l’angle politique ou territorial des locuteurs. Le cas de Ofendé Asana (15 mars 1966-15 mars 2026) a retenu mon attention : sa mémoire a été célébrée en 2026 par certains médias (Le Jour) mais ignorée par la plupart d’entre eux. Cela montre une absence de reconnaissance unifiée et la difficulté de construire un récit consensuel.
Deuxièmement, la fixation sur l’indépendance est majoritairement centrée sur le Cameroun francophone et sur l’UPC. Cette perspective marginalise les contributions des zones anglophones, du Nord ou du littoral, où l’expérience de la décolonisation et de la résistance a suivi d’autres trajectoires. La mémoire nationale apparaît ainsi territorialisée, donnant l’impression que certaines régions ou mouvements historiques incarnent l’unique vecteur de la liberté nationale.
Troisièmement, cette fixation est exacerbée par la concurrence ethniciste dans la désignation des « martyrs » et des « héros ». Chaque groupe ethnique cherche à valoriser ses propres figures historiques : martyrs, héros de l’indépendance, mais aussi pionniers dans les domaines culturel, artistique ou littéraire. Cette compétition contemporaine ne se limite pas à l’histoire politique : elle s’étend à la célébration de la « première Camerounaise » ou du « premier Camerounais » dans divers secteurs, ce qui fragmente davantage le récit national et produit une multiplicité de mémoires locales, parfois concurrentes.
Enfin, certaines propriétés de cette fixation (neutre ou intéressée) sur l’UPC accentuent la politisation et la hiérarchisation de la mémoire. Ces propriétés renvoient toutes deux à l’effacement de toute complexité par les récits simplifiés ou les interprétations contemporaines.
La première propriété est la tendance à présenter cette organisation comme un bloc homogène. Or, comme le souligne Yves Mintoogue dans son étude « Géographies de l’insoumission et variations régionales du discours nationaliste au Cameroun (1948-1955) », l’UPC rassemblait des groupes sociaux divers, chacun réinterprétant la revendication d’indépendance à la lumière de son histoire locale et de ses intérêts propres. L’UPC ne peut être comprise ni comme un bloc héroïque, ni comme un simple mouvement de terreur : elle était traversée par des tensions, des stratégies divergentes et des arbitrages régionaux. L’attention contemporaine portée à Ernest Ouandié illustre la simplification mémorielle : on oublie d’autres figures qui, elles aussi, ont laissé un souvenir moralement contrasté (Paul Momo ou Martin Singap).
La deuxième propriété des convocations contemporaines de l’UPC est qu’elles recèlent la double idée selon laquelle l’UPC aurait « arraché » l’indépendance du Cameroun et se serait fait « voler » cette indépendance par les modérés. Rien n’est plus simpliste et plus dissensuel. Ce qui est factuel c’est que sa lutte, notamment armée à partir de 1955, mit la France face à une résistance réelle et déterminée, ce qui obligea les autorités à ouvrir des négociations politiques et à accélérer la transition vers l’indépendance en 1960. L’UPC a forcé le calendrier politique et mit en lumière la pression anticoloniale que le mouvement a exercée. Au-delà de ces faits, on bascule dans la politisation de la mémoire. Quant à parler de « vol » de l’indépendance (soit une qualification politico-morale) supposément obtenue par l’UPC, c’est occulter les limites mêmes de l’organisation. Le mouvement, on l’a vu, n’était pas un bloc homogène et souffrait de divisions internes, d’un manque d’infrastructure logistique et d’un discrédit international partiel, aggravé par ses liens visibles avec les soutiens communistes dans le contexte de la guerre froide. Voilà ce qui est factuel. Les modérés, à travers des négociations diplomatiques et un positionnement politique pragmatique, purent accéder au pouvoir et consolider l’État naissant, ce qui permit de stabiliser le pays mais effaça la visibilité de l’UPC dans le récit officiel de l’indépendance. Cela est également factuel. Ainsi, l’indépendance fut à la fois « accélérée » par la pression de l’UPC et « appropriée » par les modérés, dans une histoire où la lutte armée et le jeu politique coexistent, mais où une certaine mémoire contemporaine voudrait simplifier, voire mythifier, le rôle réel du mouvement.
Au final, la fixation sur l’indépendance, sur les « martyrs » et les « héros » montre combien la mémoire camerounaise, instrumentalisée et partiellement régionalisée, peut consolider des identités politiques fragmentées au lieu de favoriser la compréhension critique et la cohésion nationale.
(*) Par « historiographie exigeante », j’entends les travaux qui respectent des standards méthodologiques élevés, notamment : une exploitation rigoureuse et transparente de l’appareil critique et des sources primaires, une attention à la pluralité des points de vue, une prudence dans l’interprétation des faits. Il existe beaucoup trop de mémoires, de thèses et de publications d’historiens universitaires camerounais qui ne respectent pas ces exigences et concourent ou participent elles aussi à la politisation de la mémoire.
28 mai 2026