Cameroon - Miriam Makeba

À Addis-Abeba, en mai 1963, Miriam Makeba n’est pas seulement une artiste invitée aux cérémonies qui accompagnent la naissance de l’Organisation de l’unité africaine. Elle est aussi une observatrice privilégiée d’un moment où l’Afrique indépendante se découvre profondément divisée sur la manière de construire son unité. Miriam Makeba fut présente à Addis-Abeba en 1963 et y chanta devant les chefs d’État réunis pour la naissance de l’OUA. J'y reviens en politiste en librairie en 2027.

Ce qu’elle découvre alors est loin de l’image d’une Afrique unanimement acquise au "panafricanisme" de Kwame Nkrumah ou d'autres. Nkrumah a des idées fixes, peu ouvertes au pluralisme et une personnalité obsessionnelle : il faut aller vite vers une unité politique du continent ; d’autres dirigeants, notamment Ahmadou Ahidjo au Cameroun, les dirigeants nigérians et... un certain nombre de nationalistes sud-africains, proprement effrayés, défendent avec vigueur la souveraineté des États nouvellement indépendants, les frontières établies, etc. 

C’est dans ce contexte que « Cameroon », enregistrée en 1965 sur l’album Makeba Sings!, prend une résonance particulière. La chanson ne dit pas seulement quelque chose du Cameroun : elle dit aussi quelque chose du regard porté sur lui depuis les milieux panafricanistes. Le Cameroun apparaît comme une Afrique qui n’a pas besoin de se placer sous la tutelle intellectuelle des Nkrumah ou d'autres figures. Le fait est que je ne connais AUCUN livre, du moins en français, sur l'histoire du "panafricanisme" des années 1960, qui s'est documenté dans les archives camerounaises, nigérianes, ou des nationalistes sud-africains. AUCUN. TOUS POSTULENT. 

À Addis-Abeba, Makeba découvre des Camerounais qui ne semblent nullement impressionnés par le prestige international du dirigeant ghanéen, ni par ses diplômes et son parcours américain. Ils ont leur propre histoire, leurs propres élites, leur propre conception de l’État et de l’indépendance.

Ce point est important pour comprendre l’Afrique des années 1960 : le panafricanisme n’est pas un bloc idéologique. Il existe plusieurs manières d’être africain, indépendantiste et panafricaniste. Le Cameroun et le Nigéria en offrent une, souvent présentée rétrospectivement comme conservatrice, mais qui revendique aussi une forme d’autonomie intellectuelle face aux grandes théories de l’unité africaine venues principalement d'Afrique de l'Ouest. 

Ainsi, « Cameroon » peut être entendue comme plus qu’une chanson consacrée à un pays. Elle est aussi le témoignage, indirect mais précieux, d’un moment où l’Afrique se regarde elle-même et découvre que ses héros, ses modèles et ses conceptions de l’avenir ne sont pas les mêmes partout. On y revient en librairie ce mois d'août : le Nigéria mis à part (qui est central dans l'histoire du Cameroun) la géopolitique du Cameroun n'est pas en Afrique de l'Ouest. C'est une question que les intellectuels camerounais doivent accepter de se confronter, y compris contre un certain nombre d'africanistes français ou francophones,  qui rabattent systématiquement et arbitrairement le Cameroun sur des catégories anthropologico-culturelles qui ne sont pas les siennes.

9 août 2026