𝐇𝐢𝐬𝐭𝐨𝐢𝐫𝐞 𝐞𝐭 𝐦𝐞́𝐦𝐨𝐢𝐫𝐞 𝐚𝐮 𝐂𝐚𝐦𝐞𝐫𝐨𝐮𝐧. 𝐋𝐞 𝐝𝐫𝐚𝐦𝐞 𝐝𝐞 𝐥'𝐞́𝐭𝐡𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐧𝐚𝐫𝐫𝐚𝐭𝐢𝐯𝐞
L’espace public camerounais donne aujourd’hui le sentiment paradoxal d’une profusion de récits sur le passé. À la télévision, à la radio, sur les réseaux sociaux, les références à l’histoire nationale, aux figures supposément héroïques de la lutte anticoloniale ou encore aux identités locales abondent. Cette omniprésence pourrait être interprétée comme le signe d’une vitalité mémorielle. Elle constitue en réalité un phénomène plus ambivalent : celui d’une saturation narrative où se multiplient des reconstructions du passé largement orientées, souvent déterminées par des objectifs politiques, identitaires, économiques (vendre des livres généralement auto-édités, monétiser des vidéos, etc.) ou symboliques, parfois explicites, souvent implicites. Dans ce contexte, l’enjeu central n’est pas tant celui d’un déficit de mémoire que celui de sa régulation éthique.
I. L'enseignement de Paul Ricoeur
Le point de départ de cette réflexion s’inscrit dans le sillage des travaux de Paul Ricœur, en particulier de son analyse des rapports entre mémoire, histoire et oubli. Chez Ricœur, la mémoire n’est jamais une simple restitution du passé : elle est toujours médiatisée par des récits, des mises en forme, des interprétations. C’est pourquoi il propose de penser une « éthique narrative de la mémoire », c’est-à-dire une manière de raconter le passé qui soit attentive à la fois à la vérité des faits, à la pluralité des expériences et à la responsabilité envers autrui. Cette perspective invite à dépasser l’opposition entre mémoire et histoire pour interroger les conditions dans lesquelles les récits du passé peuvent être tenus pour justes.
Dans cette optique, la question n’est pas seulement de savoir si l’on se souvient, mais comment l’on se souvient et dans quel cadre narratif s’inscrit ce souvenir.
Une mémoire éthique ne se définit ni par l’accumulation de récits, ni par leur efficacité symbolique, mais par leur capacité à intégrer la complexité du passé sans le réduire à des usages univoques. Elle suppose un travail critique sur les formes mêmes de la narration, ainsi qu’une vigilance à l’égard des usages politiques ou identitaires susceptibles d’en orienter le sens. C’est à l’aune de cette exigence que la situation camerounaise mérite d’être examinée.
II. L'état des lieux camerounais
1. Ces récits, en effet, ne sont pas de simples évocations du passé. Ils participent d’une véritable économie de la mémoire, où chaque groupe, chaque acteur, chaque espace social tend à produire sa propre version des faits. Il s’agit tantôt de dénoncer la violence coloniale, tantôt d’exalter une figure héroïque, tantôt encore de valoriser une appartenance ethnique, régionale ou urbaine. Ces entreprises de narration sont légitimes en elles-mêmes, car toute société a besoin de se raconter pour se comprendre et se projeter. Mais leur prolifération, combinée à leur forte orientation, produit un effet de brouillage : le passé devient un terrain de concurrence entre récits, où la force de diffusion l’emporte souvent sur la rigueur de l’élaboration.
2. Dans cet espace saturé, une autre production du passé demeure largement en retrait : celle de l’historiographie académique camerounaise. Depuis plusieurs décennies, une génération de chercheurs développe des travaux exigeants, fondés sur des enquêtes rigoureuses, une attention aux sources et une inscription dans des temporalités longues. Ces historiens s’efforcent de restituer la complexité des sociétés camerounaises, d’éclairer les continuités et les ruptures, de déconstruire les simplifications héritées aussi bien de la période coloniale que des usages politiques contemporains du passé. Pourtant, cette production demeure largement invisibilisée dans l’espace public. Elle circule peu, touche difficilement un public élargi et peine à rivaliser avec des récits plus accessibles, plus immédiatement mobilisateurs, mais aussi beaucoup moins exigeants sur le plan épistémique.
3. Bien qu'il ne soit pas très agréable de le dire, les deux phénomènes qui viennent d'être rapportés sont articulés notamment par le déficit de culture livresque au Cameroun.
La massification de l’instruction n’a pas entraîné une emprise sociale de la culture livresque. Or, aller à l’école, obtenir des diplômes ou savoir lire ne signifie pas nécessairement développer un rapport cultivé au livre. La culture désigne un ensemble de compétences, de connaissances et de dispositions intellectuelles qui permettent d’aborder les livres de manière différenciée, critique et consciente.
Elle implique notamment :
- la capacité à reconnaître la diversité des types d’ouvrages (essais, travaux de recherche, fictions, récits, constructions narratives, etc.) ;
- la compréhension que chaque genre obéit à des logiques propres (argumentation, démonstration scientifique, narration, esthétique) ;
- l’aptitude à adapter sa manière de lire selon la nature, les intentions et les enjeux du texte ;
- une forme de distance critique, permettant d’évaluer la portée, la validité ou la cohérence d’un ouvrage.
Ainsi, posséder une culture livresque, ce n’est pas seulement lire beaucoup, mais savoir comment lire, c’est-à-dire mobiliser des modes d’attention, d’interprétation et de jugement appropriés à chaque type de livre.
Dans l'industrie des récits et discours mémoriels au Cameroun, ce n'est pas seulement que des sources livresques sont rarement mobilisées, c'est aussi que lorsqu'elles le sont c'est dans un Gloubi-boulga dans lequel le statut du livre et de son auteur, ses conditions mêmes de production (par exemple, n'est-il pas trop ancien ?) ne sont jamais interrogées. Le problème est systémique parce qu'il ne renvoie pas moins aux sérieux problème de l'édition francophone au Cameroun sur lesquels je voudrai revenir...
4. Il résulte de ce qui précède une asymétrie prodigieuse de qualité entre, d’un côté, les travaux des historiens et, de l’autre, les récits dominants dans les médias et les espaces numériques. Cette asymétrie ne tient pas à une supériorité intrinsèque des premiers sur les seconds en termes de légitimité sociale, mais à la nature même des régimes de production et de diffusion du savoir. Là où l’histoire académique se construit dans la lenteur, la vérification et la discussion critique, les récits médiatiques et numériques privilégient la rapidité, la simplification et l’efficacité symbolique. Le problème survient lorsque ces derniers tendent à occuper l’essentiel de l’espace public, reléguant les premiers à une quasi-invisibilité.
C’est à ce point précis que la notion d’éthique narrative de la mémoire prend toute sa pertinence.
5. Se souvenir ne consiste pas seulement à accumuler des récits, mais à les produire et à les transmettre selon certaines exigences. Raconter le passé engage une responsabilité : celle de ne pas le déformer au point de le rendre méconnaissable, de ne pas instrumentaliser la mémoire au détriment d’autrui, de ne pas enfermer les identités dans des récits exclusifs ou simplificateurs. Une mémoire éthiquement orientée suppose ainsi un effort de mise à distance, une capacité à intégrer des points de vue multiples et une attention constante à la distinction entre ce qui relève de l’interprétation et ce qui relève de l’établissement des faits.
Or, dans le cas camerounais, cette exigence apparaît largement fragilisée par la dynamique même de la saturation narrative. La multiplication des récits ne s’accompagne pas nécessairement d’un approfondissement de leur qualité. Au contraire, elle tend à favoriser des formes de concurrence où chaque narration cherche à s’imposer en renforçant ses traits distinctifs : dramatisation, héroïsation, simplification des oppositions, sélection stratégique des éléments du passé. Ce processus contribue à transformer la mémoire en un espace de confrontation plus que de délibération.
6. Dans ces conditions, l’invisibilisation de l’historiographie académique ne constitue pas seulement un problème de diffusion du savoir. Elle a des implications proprement éthiques. En l’absence d’une présence plus forte de récits historiquement fondés dans l’espace public, la société se trouve privée d’un ensemble de ressources critiques indispensables à la régulation de ses propres représentations du passé. L’histoire ne fournit pas des récits définitifs, mais elle offre des outils pour en évaluer la validité, en comprendre les limites et en identifier les usages. Elle permet ainsi de transformer la pluralité des mémoires en un dialogue plutôt qu’en une simple juxtaposition conflictuelle.
7. L’enjeu n’est donc pas d’opposer la mémoire à l’histoire, ni de disqualifier les récits non académiques au nom d’une exigence savante. Il s’agit plutôt de repenser les conditions d’une coexistence où la diversité des narrations ne se ferait pas au détriment de leur qualité. Cela implique de reconnaître la légitimité des expressions mémorielles tout en affirmant la nécessité de critères permettant d’en apprécier la portée. Cela suppose également de créer des passerelles entre le monde académique et l’espace public, afin que les acquis de la recherche ne demeurent pas confinés à des cercles restreints.
Ainsi formulé, le problème de la mémoire au Cameroun apparaît sous un jour nouveau. Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu politique ou identitaire, mais d’un enjeu éthique au sens fort. La manière dont une société raconte son passé engage la manière dont elle se comprend elle-même et dont elle envisage son avenir. Dans un contexte marqué par la prolifération de récits concurrents et par une forte asymétrie de qualité entre ces récits et les travaux des historiens, l’éthique narrative de la mémoire constitue un horizon encore largement méconnu, mais dont la prise en compte pourrait contribuer à transformer en profondeur le rapport au passé dans l’espace public camerounais.
III. Critères fondamentaux d’une éthique narrative mémorielle
1. La fidélité aux faits (critère de vérité minimale)
Un récit doit être compatible avec ce que l’on sait historiquement.
• présence de sources identifiables (archives, témoignages croisés)
• absence de falsifications manifestes
• distinction entre faits établis et interprétations
Exemple : un récit qui invente un événement ou déforme massivement une chronologie échoue à ce critère.
2. La transparence narrative
Un récit éthique montre d’où il parle.
• explicitation du point de vue (militant, mémoriel, académique…)
• reconnaissance de ses limites
• absence de prétention abusive à l’objectivité totale
Un récit qui se présente comme « vérité absolue » tout en étant situé est problématique.
3. La pluralité et l’inclusivité
Un récit doit laisser place à d’autres voix.
• prise en compte de perspectives concurrentes
• refus d’effacer des groupes ou expériences
• capacité à intégrer la complexité
Un récit exclusivement centré sur une ethnie, un héros ou une version unique du passé est éthiquement faible.
4. La non-instrumentalisation du passé
Le passé ne doit pas être réduit à un outil.
• éviter les usages purement politiques ou identitaires
• ne pas sélectionner les faits uniquement pour servir une cause
• vigilance face à la propagande mémorielle
Exemple : transformer un personnage historique en figure totalement héroïsée ou diabolisée sans nuance.
5. La proportion et la complexité
Un récit éthique évite les simplifications abusives.
• refus des oppositions binaires (bons/méchants)
• attention aux zones grises
• contextualisation des événements
Plus un récit simplifie un passé complexe, plus il devient suspect.
6. La révisabilité (critère crucial)
Un bon récit accepte d’être corrigé.
• ouverture à la critique
• possibilité d’évolution avec de nouvelles données
• refus du dogmatisme
C’est une différence majeure entre histoire et mémoire fermée.
7. La responsabilité envers les conséquences
Un récit doit être évalué aussi par ses effets :
• alimente-t-il la haine ou la compréhension ?
• rigidifie-t-il les identités ou ouvre-t-il au dialogue ?
• produit-il de la violence symbolique ?
L’éthique narrative inclut une dimension politique implicite.