« La race] est à la fois quelque chose de spécieux et quelque chose de réel. C’est ce que montre l’histoire de ces milliers d’Américains légalement Noirs parce qu’ils avaient « une goutte de sang noir » (one-drop rule) mais qui ont choisi de passer Blancs, voire de vivre comme tels, parce que phénotypiquement ils avaient l’apparence d’être Blancs. Ils pouvaient ainsi plus aisément s’enfuir du Sud esclavagiste et échapper aux chasseurs d’esclaves fugitifs. Cette mystification ne leur avait pas moins été utile pour échapper à la condition sociale faite aux Noirs, à la ségrégation et aux autres lois raciales dans le Sud, aux pratiques racialistes dans le Nord.
Le passage pouvait être ponctuel, lorsque, par exemple, il permettait de fuir l’esclavage et de leurrer les chasseurs d’esclaves fugitifs ou lorsqu’il permettait aux intéressés d’accéder à des services (établissements scolaires et universitaires, transports, commerces, hôtels, plages) réservés aux Blancs. Le passage pouvait être définitif tout en étant absolu ou relatif selon que celui qui avait passé définitivement Blanc coupait résolument les ponts avec les Noirs ou menait deux existences raciales radicalement séparées l’une de l’autre.
Ce livre propose une plongée dans cette migration raciale ayant eu cours aux États-Unis jusque dans les années 1950. Il y est question de politique de la race, notamment à travers l’obsession des suprémacistes Blancs pour la pureté raciale, à travers la faillite même de l’idée de la race que mettait en évidence le passing. Il y est question des arbitraires légaux en matière de définition de la race, des interdictions légales de la miscégénation entre Blancs et Noirs, de la valeur de bien attachée à la whiteness par les lois et par les juges. Il n’y est pas moins question de psychologie, à la faveur de portraits de « passages » et de refus de « passage » célèbres. Cet arbitrage sur l’opportunité de « passer » n’a jamais été une mince affaire, comme le montrent les drames ou les névroses du passing, que la littérature et le cinéma américains ont emphatisé à travers l’archétype du mulâtre tragique. »
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Tags : États-Unis – Race – État racial – Colorisme – Esclavage – Ségrégation raciale – Droits civiques – Blackness – Whiteness – Métissage – Pigmentocratie
Ouvrage agrémenté de 42 photographies.
1. Histoire de la taxinomie raciale : catégories du recensement fédéral depuis 1790
Le recensement fédéral périodique de la population américaine comporte des éléments de catégorisation raciale (ethnoraciale de nos jours). Dans la période contemporaine, c’est à chacun de cocher la case qu’il juge pertinente et même éventuellement plusieurs cases. Paul Schor, dans Classer et compter. Histoire des recensements américains (éditions de l’EHESS, 2009) raconte précisément l’histoire politique, légale, administrative et sociale des catégorisations raciales dans le recensement fédéral. Mais cette histoire se superpose à celle des législations et des pratiques administratives des États fédérés, spécialement dans le Sud.
Les catégories ethnoraciales du recensement fédéral américain sont disponibles ICI.
2. Cour suprême (1896) : Plessy v. Ferguson. Une histoire de passing activiste.
Plessy v. Ferguson, 163 U.S. 537 (1896). « Séparés mais égaux » (Separate but Equal) : la ségrégation raciale n’est pas contraire au principe constitutionnel d’égale protection des lois. Or le requérant, Homer Plessy, métis, était passé Blanc dans une démarche militante de mise en évidence du caractère absurde de la définition légale des Noirs et des Blancs en vigueur en Louisiane. Mais l’affaire a un deuxième enjeu en termes de sociologie du droit : la Louisiane était, en effet, un endroit très particulier en matière raciale, eu égard à l’influence française et à l’influence espagnole. L’histoire d’Homer Plessy (photo) est donc aussi celle du colorisme, une question qui n’était pas moins posée à la fin du XIXe siècle lorsque nombre de leaders Noirs étaient des Noirs volontaires que lorsque le magazine noir Jet titre en 1953 « Les créoles sont-ils des Noirs ? ».
3. Les « Noirs invisibles ». Problème politique et épine judiciaire.
Le livre s’arrête sur la grande peur des Noirs invisibles à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, spécialement en Virginie. Combien furent-ils, ces Noirs « invisibles » ? Des centaines de milliers, disent certaines sources. Étaient-ils d’ailleurs si « invisibles » que cela ? Ce sont ceux-là mêmes qui prétendaient les reconnaître au premier coup d’oeil qui, à la fin du dix-neuvième siècle, finirent par croire qu’ils « sont partout » (voir à ce propos les développements du livre relatifs aux archives judiciaires et aux dépositions souvent cocasses de témoins lorsqu’il s’agissait, pour toutes sortes de litiges, de dire si un tel est Noir ou Blanc). Dans le livre, ceux des Noirs invisibles et des Noirs volontaires dont on a proposé des portraits sont ceux qui sont nationalement connus.
4. Les juges et la « sudisation » du Texas
Le Texas, pour n’avoir adhéré à l’Union américaine qu’en 1845 mais pour avoir été esclavagiste, n’était cependant guère présent dans les études sur l’État racial en Amérique jusque dans les années 2000, pour des raisons diverses allant de l’influence juridique espagnole à la croyance que les juges du Texas n’avaient pas commis de jugements en matière d’esclavage.
Or, ce ne sont pas moins de 485 arrêts qui ont été rendus sur cette question par la Cour suprême du Texas entre 1840 et 1907 (ce qui suggère des milliers de cas au niveau des juridictions inférieures). Et l’on trouve dans ces arrêts exactement les mêmes enjeux que ceux des autres États esclavagistes (le statut des esclaves autant que celui des libres de couleur) et ségrégationnistes.
5. Les « Noirs volontaires ».
Pike County est un petit comté de l’Ohio qui a une particularité : sa population se définit depuis un siècle, de génération en génération, comme étant Noire. Y compris ceux, nombreux, qui ont l’air d’être Blancs mais qui revendiquent ainsi le fait d’avoir du « sang noir ». Un intéressant reportage radiophonique a été consacré à ce comté en 2012.
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Le scandale le plus contemporain de “reverse passing” est celui de Rachel Dolezal en 2015. L’affaire Dolezal n’aurait pas fait l’objet d’une médiatisation planétaire et d’un documentaire de Netflix si elle n’avait pas été perçue par beaucoup comme une fraude raciale. Rachel Dolezal était née de parents Blancs mais durant de longues années, elle fut Noire aux yeux de tous à la faveur de trois facteurs au moins. Un facteur physique d’abord puisqu’elle se faisait constamment faire des cheveux bouclés qui lui donnaient l’apparence d’être une métisse avec une ascendance noire. Un facteur de psychologie sociale ensuite, cette sorte de persistance rétilienne de la “One-drop rule” qui fait assimiler aux Noirs les métis ayant une ascendance noire. Un facteur culturel enfin, la connaissance par Rachel Dolezal de l’histoire politique, sociale et culturelle des Noirs aux États-Unis.
Ces trois facteurs réunis ouvrirent à Rachel Dolezal l’accès à un poste d’universitaire spécialisée dans les études afroaméricaines ainsi qu’à la présidence de la section locale de Spokane, dans l’État de Washington, de la célèbre association de défense des droits des Noirs, la NAACP. La différence entre Rachel Dolezal et les frères Malone est qu’elle dit se sentir Noire et affirme le droit pour tout individu de revendiquer une identité raciale autre que celle à laquelle elle est ou semble assignée par la société. Cette question de la transracialité, du mot transracialism, n’est pas née aux États-Unis avec Rachel Dolezal qui l’a seulement rendu visible en dehors de certains cercles intellectuels.
Le passing a abondamment nourri la littérature et le cinéma américain. Est-ce parce qu’il renvoie à une thématique à la fois fascinante (la migration identitaire) et aussi effrayante (le racisme, la ségrégation) ?
Absolument. La migration raciale et son cortège de dissimulations systématiques de toute ascendance noire, avec son cortège de névroses identitaires. Mais aussi avec des questions venant de soi-même ou des autres sur la loyauté à l’égard de ceux dont on partage l’ascendance raciale. C’est ce par quoi il est fascinant, la migration raciale, que le passing est également une grande farce américaine. Or, cette dimension a rarement été comprise en France dans les réceptions des œuvres américaines, celles-ci étant simplement vues comme des œuvres sur le racisme.
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Cinq films américains sont principalement identifiés au passing. Imitation of Life, dont la version de 1939 fut suivie par une seconde version signée en 1959 par Douglas Sirk. En 1949, Lost Boundaries d’Alfred L. Werker et Pinky d’Elia Kazan se disputent ce thème. Et en 1951, c’est au tour de Show Boat de George Sidney. Quant au nombre d’œuvres littéraires américaines mettant en scène le passing, il est vertigineux. Celle à laquelle j’ai accordé une importance particulière est le roman Passing de Nella Larsen, une Noire, ou plutôt une métisse, ayant participé de la Harlem Renaissance. C’est un roman remarquable parce qu’il revisite l’archétype littéraire américain du “mulâtre tragique“ sans le pathos habituel des romans de la biracialité de la fin du XIXe siècle.