J. G. Mullen, un Africain de la Gold Coast au Cameroun colonial
L’historiographie du Cameroun colonial en général et de Douala en particulier est richissime en archives produites par les administrations européennes, les missions chrétiennes et les militaires mais pauvre en récits de Camerounais ou d'autres Africains. D'où l'intérêt des écrits de J. G. Mullen, qui n'était ni un administrateur colonial, ni un missionnaire, ni un ethnologue européen, mais un employé africain originaire de la Gold Coast (l’actuel Ghana). Il publia entre 1916 et 1919 le récit de ses expériences camerounaises.
Les écrits de Mullen furent publiés sous forme de feuilletons dans le Gold Coast Leader, un journal africain anglophone fondé en 1902 et lié aux milieux instruits de la Gold Coast. Son premier récit, My Experience in Cameroons during the War, commença à paraître le 14 octobre 1916 et fut publié par épisodes jusqu’au 8 décembre 1917. Un second texte, présenté comme un retour sur les années de paix avant la guerre, My Sojourn in the Cameroons during the Peaceful Days: Half Hour’s Talk with Billy, parut en 1919.
I. Sa biographie
Son identité est quelque peu mystérieuse.
Il y a d'abord ce J. G. dont il signait ses textes. L'histoirienne britannique Stephanie Newell, qui a étudié ses textes, indique qu'il était généralement identifié comme John G. Mullen (elle donne ce développement du prénom), mais souligne que sa biographie et même son identité demeurent difficiles à vérifier dans les archives de Cape Coast. Le G. est particulièrement incertain. Une hypothèse avancée par l’historien Tom McCaskie est qu’il pourrait correspondre à Grant : Mullen aurait alors pu être lié à la grande famille Grant de Cape Coast, issue du marchand afro-européen Francis Chapman Grant. Mais cette piste reste une conjecture, non une identification démontrée.
En fait, même son nom demeure énigmatique : « Mullen » pourrait signaler une ascendance européenne, une relation avec une institution missionnaire, ou encore être un pseudonyme destiné à protéger son identité professionnelle.
Dans ses textes, Mullen se présente comme un « native clerk » originaire de Cape Coast, dans la Gold Coast britannique. Il se présente comme un employé africain instruit, appartenant à cette nouvelle classe de commis, comptables, interprètes et agents commerciaux qui occupaient une position intermédiaire dans les sociétés coloniales ouest-africaines. Toutefois les historiens ayant travaillé sur lui n’ont pas retrouvé avec certitude son parcours biographique complet.
Cette incertitude est importante pour l’historien du Cameroun puisqu'elle montre que les archives coloniales ont souvent mieux conservé les trajectoires des Européens que celles des Africains qui travaillaient avec eux. En toute hypothèse, Mullen est la trace d’un groupe social : celui des Africains alphabétisés et mobiles qui circulaient dans l’espace ouest-africain au début du XXe siècle.
La maîtrise de l’anglais par Mullen n’est pas surprenante dans le contexte de la Gold Coast coloniale. Depuis la seconde moitié du XIXe siècle, les missions chrétiennes et les écoles coloniales avaient contribué à former une élite africaine anglophone, particulièrement visible dans les villes côtières comme Cape Coast. Cette élite comprenait des enseignants, des journalistes, des fonctionnaires subalternes, des commerçants et des employés des compagnies européennes.
Cependant, le niveau littéraire de Mullen dépasse ce que l’on attendrait d’un simple commis débutant. Son vocabulaire, sa capacité narrative, son usage du suspense et ses dialogues montrent une familiarité avec les formes de la littérature populaire impériale et avec les conventions du récit d’aventure. L'historienne Stephanie Newell l'a bien montré : Mullen se présente comme un employé africain ordinaire, mais son écriture révèle une grande aisance stylistique et une culture écrite plus large.
Son écriture doit donc être comprise comme le produit d’un monde colonial où certains Africains avaient acquis les instruments intellectuels de l’administration et de la presse tout en les réinvestissant dans leurs propres récits.
Mullen arrive au Cameroun avant la Première Guerre mondiale, à une époque où la colonie allemande du Kamerun attire de nombreux travailleurs et commerçants africains venus des territoires britanniques voisins. Dans son récit publié en 1919, My Sojourn in the Cameroons during the Peaceful Days: Half Hour’s Talk with Billy, il explique avoir quitté la Gold Coast après avoir vu une annonce de recrutement de la compagnie allemande Krause et Fehrman, qui cherchait des employés pour travailler dans l’intérieur du Cameroun.
Cette mobilité rappelle que les frontières coloniales ne cloisonnaient pas totalement les sociétés africaines. Avant 1914, le Cameroun allemand était intégré à des réseaux commerciaux régionaux dans lesquels circulaient des employés africains, des commerçants et des intermédiaires. Les migrations de travail ne se faisaient donc pas uniquement de l’Europe vers l’Afrique ou à l’intérieur d’une même colonie : elles reliaient également différentes colonies africaines entre elles.
Mullen affirme avoir travaillé comme employé commercial pour des compagnies européennes. Il aurait progressivement acquis de l’expérience jusqu’à diriger une station commerciale à Mbua (ou Bua), dans l’est du Cameroun actuel, près de Batouri. Son activité semble avoir été liée au commerce des produits africains destinés aux entreprises européennes.
Son récit apporte ainsi des informations précieuses sur un monde souvent peu documenté : celui des employés africains des entreprises privées. L’historiographie du Cameroun colonial s’est longtemps concentrée sur l’administration allemande, puis française et britannique, ainsi que sur les résistances locales. Les textes de Mullen ouvrent une fenêtre sur les intermédiaires africains qui faisaient fonctionner concrètement l’économie coloniale.
Mullen n'était pas le seul Africain non camerounais présent au Cameroun. Sa présence s’inscrit dans un phénomène plus large de mobilité africaine. Avant et pendant la période allemande, le Cameroun accueillait des Africains venus de différentes régions : commerçants haoussa, employés originaires de la Gold Coast ou du Nigeria, travailleurs recrutés par les entreprises européennes, missionnaires africains et auxiliaires administratifs.
Les sociétés coloniales reposaient largement sur ces circulations africaines. Les Européens dépendaient de personnes capables de traduire, négocier, tenir des comptes et établir des relations avec les populations locales. Mullen n’est donc pas un cas isolé mais un représentant d’un monde africain connecté, souvent invisible dans les récits coloniaux centrés sur les Européens.
II. Ses textes
La publication de ses textes dans un journal africain est intéressante à comprendre. Mullen ne s’adresse pas seulement aux autorités coloniales ou aux Européens : il participe à une culture de presse africaine dans laquelle des lecteurs instruits discutaient de politique, de société, de littérature et d’histoire. Ses textes appartiennent donc à l’histoire des cultures écrites africaines autant qu’à celle du Cameroun.
Les récits de Mullen racontent d’abord une expérience personnelle de la guerre. Lorsque le conflit éclate en 1914 entre les Alliés et l’Allemagne, il se trouve dans le Cameroun allemand. Il décrit sa fuite à travers le territoire, les dangers rencontrés, les relations avec d’autres Africains et son passage dans un contexte marqué par la campagne militaire contre les forces allemandes.
Mais son texte raconte aussi un Cameroun d’avant-guerre présenté comme un espace d’opportunités économiques. Dans son récit de 1919, il évoque avec nostalgie une période de prospérité et de relative tranquillité. Le Cameroun apparaît comme un lieu où un employé africain pouvait espérer progresser socialement grâce au commerce.
Ces textes doivent cependant être lus avec prudence. Ils ne donnent pas une histoire complète du Cameroun colonial. Mullen parle surtout depuis la position d’un employé africain intégré aux circuits commerciaux européens. Les populations locales apparaissent souvent à travers les catégories et les stéréotypes de son époque, notamment lorsqu’il reprend certains thèmes de la littérature impériale, comme la représentation des espaces africains comme mystérieux ou dangereux.
Son récit dit peu des expériences quotidiennes des populations camerounaises soumises au régime colonial allemand : travail forcé, violences administratives, transformations sociales, résistances politiques ou effets économiques de la colonisation. Son regard est celui d’un Africain alphabétisé circulant dans le monde colonial, pas celui de toutes les sociétés camerounaises.
Les observations de Mullen doivent être considérées comme une source hybride. Elles sont à la fois documentaires et littéraires. Elles contiennent des informations précieuses sur les routes, les lieux, les pratiques commerciales et les relations entre Africains dans le Cameroun colonial. Mais elles sont également façonnées par les genres narratifs de son époque : récit d’aventure, autobiographie, littérature de guerre.
L’intérêt historique de Mullen réside peut-être dans cette ambiguïté. Il ne fournit pas un témoignage transparent sur le Cameroun ; il montre comment un Africain de la génération coloniale naissante se représentait lui-même, représentait les Européens et interprétait un monde bouleversé par la guerre. Ses écrits permettent ainsi de déplacer le regard : l’histoire du Cameroun colonial n’est pas seulement celle des administrateurs et des conquérants, mais aussi celle des Africains mobiles, instruits et producteurs d’archives.
J. G. Mullen apparaît finalement comme une figure frontière : entre Gold Coast et Cameroun, entre commerce et administration, entre oralité et écriture, entre expérience africaine et formes narratives héritées de l’empire. Son énigme biographique n’est pas un obstacle à l’histoire ; elle constitue au contraire un rappel des traces fragmentaires laissées par les acteurs africains de la période coloniale.
10 juillet 2026