Rosalinde Gregor Wilcox, The Maritime Arts of the Duala of Cameroon: Images of Power and Identity(1). Thèse d'université, University of California, Los Angeles, 1994. Ann Arbor (Michigan) : UMI Dissertation Information Service, 1994. 2 vol.
Cette thèse de doctorat étudie un ensemble d’objets et de pratiques comprenant les pirogues de course peintes, les pagaies décorées et les ornements de proue sculptés (« tange », ou « tangué » selon la graphie française). Ces productions sont analysées non seulement comme des réalisations artistiques, mais également comme des expressions de l’identité culturelle, du pouvoir politique et de la mémoire collective des Doualas et apparentés (2).
I. Synthèse
L’objectif principal de la recherche est de montrer que ces objets ne peuvent être réduits à leur dimension esthétique. Ils constituent des supports de significations sociales, politiques et religieuses, inscrits dans les relations entre lignages, les croyances associées aux esprits de l’eau (miengu), les systèmes de patronage et les transformations historiques liées aux échanges avec l’Europe et à la colonisation. Wilcox analyse ainsi la manière dont les productions nautiques douala témoignent à la fois de la permanence des structures culturelles locales et de leur capacité d’adaptation face aux influences extérieures.
L’introduction définit le champ d’étude en intégrant les pirogues de compétition richement peintes, les sculptures de proue composées de scènes figuratives complexes, ainsi que les pagaies décorées utilisées lors des courses nautiques. Ces compétitions apparaissent comme des événements publics où se combinent performance sportive, affirmation politique, dimension rituelle et cohésion communautaire. Les objets étudiés ne prennent donc leur pleine signification qu’à travers les pratiques sociales dans lesquelles ils sont engagés.
Sur le plan méthodologique, la thèse adopte une approche interdisciplinaire associant histoire de l’art, anthropologie, ethnohistoire, analyse iconographique et enquêtes de terrain. L’auteure confronte les observations recueillies auprès des populations locales aux archives coloniales et aux collections muséales afin de retracer l’évolution des formes artistiques depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à la période contemporaine. Cette démarche permet d’identifier les continuités symboliques autant que les transformations introduites par les contacts historiques.
Un apport important de cette thèse réside dans son abondante documentation iconographique. Les nombreuses cartes, photographies de terrain, reproductions d'archives, dessins analytiques, relevés d'embarcations et illustrations d'objets provenant de collections muséales constituent un corpus exceptionnel, qui dépasse largement la seule fonction illustrative. Cette iconographie éclaire les techniques de construction, les décors peints, les cérémonies nautiques, les emblèmes de pouvoir et les transformations historiques des sociétés côtières. Elle confère à la thèse une valeur documentaire durable et en fait un ouvrage de référence, indépendamment des débats que peuvent susciter certaines de ses interprétations.
Un autre apport important de l’étude concerne l’interprétation des sculptures de proue. Leur iconographie révèle un ensemble de références associant mythes, événements historiques, représentations animales, figures humaines et symboles liés aux rapports sociaux internes aux Douala et apparentés. Wilcox montre également que les échanges commerciaux avec l’Europe ont favorisé l’apparition de nouveaux matériaux, de nouvelles techniques picturales et de nouveaux motifs, sans entraîner la disparition des significations locales. Les objets apparaissent ainsi comme le résultat d’un processus d’appropriation et de transformation culturelle plutôt que comme de simples productions influencées de l’extérieur.
Si les sculptures de proue occupent une place centrale dans la démonstration, la thèse ne s'y réduit pas. Elle propose également une histoire des pratiques nautiques, des compétitions de pirogues, des techniques décoratives, des relations entre pouvoir politique et navigation, des croyances associées aux miengu, des transformations introduites par la colonisation, ainsi qu'une réflexion sur les collections muséales. Cette diversité témoigne de l'ambition de l'ouvrage.
La thèse analyse également les effets de la colonisation sur les pratiques nautiques. Les autorités européennes ont parfois intégré les courses de pirogues dans leurs dispositifs de représentation du pouvoir colonial, en les transformant en spectacles publics. Cependant, ces manifestations conservaient parallèlement leur fonction propre chez les Douala et apparentés, en continuant d’exprimer des valeurs « politiques », religieuses et identitaires locales. Cette analyse met en évidence les stratégies d’adaptation par lesquelles cette société africaine a maintenu ses systèmes symboliques dans un contexte de domination coloniale. On la suit d'autant plus aisément que nous-mêmes démontrons dans Les Doualas que la vulgate selon laquelle la colonisation aurait « détruit les coutumes douala » ne repose pas sur grand chose.
L’intérêt principal du travail de Wilcox réside ainsi dans le dépassement d’une conception strictement esthétique de l’art africain. Les objets sont replacés dans leur environnement social, politique et religieux, ce qui permet de comprendre leur rôle dans la construction des identités collectives et dans la transmission de la mémoire historique. La thèse constitue, à ce titre, une contribution importante à l’histoire de l’art africain en attirant l’attention sur un patrimoine longtemps marginalisé dans les études consacrées aux productions artistiques du continent.
Un autre apport majeur de cette thèse réside dans son abondante documentation iconographique. Les nombreuses cartes, photographies de terrain, reproductions d'archives, dessins analytiques, relevés d'embarcations et illustrations d'objets provenant de collections muséales constituent un corpus exceptionnel, qui dépasse largement la seule fonction illustrative. Cette iconographie éclaire les techniques de construction, les décors peints, les cérémonies nautiques, les emblèmes de pouvoir et les transformations historiques des sociétés côtières. Elle confère à la thèse une valeur documentaire durable et en fait un ouvrage de référence, indépendamment des débats que peuvent susciter certaines de ses interprétations.
Dans l’ensemble, cette recherche demeure une référence essentielle pour l’étude des productions nautiques douala. Elle démontre que les pirogues, les pagaies et les sculptures de proue sont des supports matériels du pouvoir, de la mémoire et de l’identité. En articulant histoire de l’art, anthropologie et histoire coloniale, Rosalinde Gregor Wilcox propose une lecture ambitieuse des formes artistiques douala et souligne leur rôle dans la continuité culturelle face aux transformations historiques.
II. Discussion
L'intérêt majeur de la thèse réside dans l'ambition de proposer une synthèse des productions artistiques, des pratiques nautiques et de leur contexte historique, appuyée sur une documentation iconographique exceptionnelle. Les critiques qui suivent portent principalement sur certaines catégories d'analyse et sur le cadre interprétatif adopté, plutôt que sur la richesse documentaire de l'enquête.
1. Les « arts maritimes » : une catégorie analytique à interroger
La première limite concerne la notion même d’« arts maritimes ». Cette catégorie semble davantage constituer une construction scientifique qu’une catégorie explicitement formulée par les sociétés étudiées.
Wilcox rassemble sous cette appellation des objets qui ont en commun leur association avec les embarcations ou les pratiques nautiques. Cependant, leur véritable cohérence pourrait résider moins dans leur caractère maritime que dans les fonctions sociales et politiques qu’ils remplissent. Les pirogues, les pagaies et les sculptures de proue ne forment pas nécessairement un ensemble parce qu’ils appartiennent au domaine de la navigation ; ils participent plutôt d’un même système symbolique lié au pouvoir, aux lignages, aux cérémonies et à la représentation collective.
Cette inversion du regard conduit à considérer que la pirogue n’est peut-être pas le principe explicatif des objets étudiés, mais plutôt l’un de leurs supports matériels. Le véritable cadre d’interprétation serait alors celui des systèmes politiques et symboliques des sociétés douala.
2. Une géographie aquatique insuffisamment différenciée
Une deuxième limite concerne la représentation de l’espace aquatique. La thèse regroupe sous l’appellation générale de « Douala » des populations (les apparentés (2)) qui évoluent pourtant dans des environnements différents : estuaire du Wouri, lagunes, mangroves, chenaux secondaires, cours fluviaux et espaces littoraux ouverts.
Ces milieux ne produisent pas nécessairement les mêmes techniques de navigation, les mêmes formes d’organisation économique ni les mêmes représentations symboliques. La distinction entre navigation fluviale, lagunaire, estuarienne et maritime demeure insuffisamment développée dans l’analyse.
Une approche fondée sur une anthropologie des paysages aquatiques permettrait donc de mieux comprendre comment les différents environnements influencent les pratiques techniques, les circulations et les formes de pouvoir. Elle éviterait également de présenter les cultures nautiques des Douala et apparentés comme un ensemble homogène alors qu’elles résultent d’histoires locales différenciées.
3. Les traditions orales : entre mémoire et construction historique
La méthode de Wilcox accorde une place importante aux témoignages recueillis auprès des chefs traditionnels et des notables rencontrés lors de son enquête. Cette documentation constitue une source essentielle pour comprendre les significations attribuées aux objets.
Cependant, les traditions orales ne peuvent être considérées comme une transmission directe et intacte du passé. Elles constituent également des productions mémorielles élaborées dans des contextes historiques particuliers. Les récits recueillis dans les années 1980 portent nécessairement l’empreinte de la christianisation, de la colonisation, des politiques patrimoniales et des enjeux contemporains de légitimité sociale.
Une critique plus approfondie des sources orales aurait permis de mieux distinguer trois dimensions souvent mêlées : l’événement historique, la mémoire collective et l’interprétation contemporaine du passé.
4. Le tangué : d’un objet maritime à un langage du pouvoir
La principale limite de l’analyse réside probablement dans l’isolement du tangué par rapport à l’ensemble de la culture matérielle douala. Étudié principalement comme ornement de proue, il apparaît comme un objet lié à la navigation. Pourtant, les mêmes principes visuels et symboliques se retrouvent dans d’autres productions : sièges de chefs, tambours, cannes de commandement, sculptures architecturales, emblèmes lignagers ou objets conservés dans les collections européennes (voir l'encadré ci-après).
Le tangué ne constitue donc pas une création isolée ; il appartient à un vocabulaire plastique plus large. La comparaison systématique avec ces autres artefacts permettrait de montrer que la pirogue n’est qu’un support particulier d’un langage visuel associé au prestige, à l’autorité et à la mémoire sociale.
Dans cette perspective, le tangué doit moins être considéré comme un objet spécifiquement maritime que comme un insigne de pouvoir installé sur une embarcation.
5. Vers une anthropologie historique des artefacts douala
Le principal déplacement théorique consiste ainsi à passer d’une histoire de l’art des objets nautiques à une anthropologie historique des artefacts de pouvoir. L’enjeu n’est plus seulement de comprendre les formes artistiques des pirogues, mais d’étudier la trajectoire sociale des objets : qui les commande, qui les fabrique, comment ils circulent, comment ils sont transmis, transformés, collectionnés puis intégrés aux institutions patrimoniales.
Dans cette approche, un tangué n’est pas seulement une sculpture. Il est le résultat d’une histoire sociale complexe : commandé par un lignage, réalisé par un artisan, installé sur une embarcation prestigieuse, présenté lors de cérémonies, parfois transformé ou déplacé, puis éventuellement collecté par des Européens et conservé dans des musées avant de devenir aujourd’hui un objet patrimonial.
Cette perspective conduit également à réinterroger la notion même de « maritime ». Les Douala et apparentés entretiennent des relations multiples avec les espaces aquatiques (fleuves, estuaires, lagunes, mangroves et littoral océanique) qui produisent des pratiques techniques, économiques et symboliques différenciées. Réduire cette diversité à deux catégories uniques (« Les Douala » et « art maritime ») risque d’effacer la complexité historique et environnementale de ces sociétés.
Enfin, cette relecture invite à historiciser la catégorie même de « Douala » stricto sensu. Celle-ci ne désigne pas une réalité fixe et intemporelle, mais une construction historique façonnée par les migrations, les recompositions lignagères, les échanges atlantiques, les relations avec les puissances européennes et les transformations coloniales. Les artefacts attribués aujourd’hui aux Douala sont eux-mêmes les produits de cette histoire.
Ainsi, la thèse de Rosalinde Gregor Wilcox demeure une étape importante, non seulement pour la documentation des productions nautiques douala, mais aussi parce qu’elle ouvre la voie à de nouvelles interrogations. Elle apparaît aujourd’hui moins comme l’aboutissement d’une réflexion sur les « arts maritimes » que comme le point de départ d’une étude plus vaste sur les relations entre objets, pouvoirs, mémoires et territoires aquatiques.
Le véritable enjeu scientifique n’est donc plus uniquement d’écrire une histoire des arts maritimes, mais de proposer une anthropologie historique des artefacts des sociétés douala et apparentés. Ce changement de perspective permet d’articuler histoire de l’art, anthropologie politique, histoire des techniques, étude des collections muséales et recherches patrimoniales. Il offre ainsi un cadre renouvelé pour comprendre les productions matérielles des sociétés côtières du Cameroun.
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Cette relecture ne remet pas en cause la très grande valeur du travail de Wilcox. Elle en révèle au contraire la fécondité en montrant les prolongements théoriques qu’il rend possibles. La thèse de 1994 apparaît moins comme une conclusion définitive sur les « arts maritimes » des Doualas et apparentés que comme un point de départ vers une compréhension plus large des relations entre objets, pouvoirs et territoires aquatiques. L’enjeu scientifique actuel n’est plus seulement d’étudier des« arts maritimes », mais de comprendre comment les sociétés douala et apparentés ont inscrit leurs histoires politiques, leurs mémoires collectives et leurs conceptions du monde dans une culture matérielle complexe.
Une autre lecture des artefacts douala : l'approche ethnographique de Nicolaisen et Yde (1972) (3)
Publié plus de vingt ans avant la thèse de Rosalinde Gregor Wilcox, Art of Central Africa (1972) adopte une perspective sensiblement différente sur les productions matérielles des Douala et apparentés. Dans la notice consacrée aux « Dualla », Johannes Nicolaisen et Jens Yde ne cherchent pas à définir un domaine spécifique des « arts maritimes ». Ils présentent au contraire plusieurs catégories d'objets caractéristiques de cette société : grandes pirogues ornées de proues sculptées, masques zoomorphes, bâtons de danse, ainsi que leurs usages respectifs dans les cérémonies, les fêtes ou les funérailles.
L'intérêt de cette présentation réside moins dans la description des objets que dans leur mode de classement. Les auteurs rapprochent spontanément les proues de pirogue et les bâtons de danse, non parce qu'ils remplissent la même fonction, mais parce qu'ils relèvent d'un même langage plastique : sculpture sur bois, peinture, stylisation des formes et traitement décoratif. Les embarcations apparaissent ainsi comme un support parmi d'autres d'une tradition artistique commune.
Cette perspective diffère sensiblement de celle de Wilcox, qui fait des productions nautiques le centre de son analyse et construit la catégorie des « arts maritimes ». Nicolaisen et Yde procèdent inversement : ils partent d'une société et de sa culture matérielle pour en présenter les principales expressions. Cette approche conduit à considérer les proues sculptées non comme des objets isolés, mais comme l'une des manifestations d'un système plus large d'artefacts, où les fonctions politiques, rituelles et esthétiques se répondent. Sans invalider les analyses de Wilcox, cette lecture invite à replacer les tangués dans l'ensemble des productions artistiques des Douala et constitue un argument en faveur d'une anthropologie historique des artefacts plutôt que d'une histoire des seuls « arts maritimes ».
(1) Les arts de la mer chez les Douala du Cameroun : représentations du pouvoir et de l’identité
(2) Sur la distance que le chercheur doit garder vis-à-vis du concept contemporain de Sawa, voir mes développements dans Les Doualas (à paraître).
(3) Johannes Nicolaisen & Jens Yde, « Dualla », in Art of Central Africa: Selected Works of Art from Central Africa in the Ethnographical Department of the Danish National Museum, Photographs by Lennart Larsen, Copenhagen: The National Museum of Denmark, 1972, 92 p. Texte parallèle anglais/danois.