Louis Paul Mpondo Nsanguè Akwa : une sociologie africaniste entre décolonisation des savoirs et normativité identitaire

Comment un intellectuel camerounais peut-il écrire en 1974 une thèse dirigée par l'un des plus grands anthropologues français tout en soutenant que l'ethnologie est constitutivement impérialiste ? C'est le grand paradoxe de ce qui est peut-être sinon la première, du moins l'une des premières thèses de doctorat sur les Doualas soutenue par un Douala (1) : Louis Paul Mpondo Nsanguè Akwa, Urbanisation et traditions chez les Duala du Cameroun, thèse soutenue en 1974 à l'Université Paris V sous la direction de Georges Balandier. Ici, je ne cherche pas à « juger » la thèse de Louis-Paul Mpondo Nsanguè Akwa selon des critères contemporains, mais à comprendre ce qu’elle fait, ce qu’elle cherche à accomplir et les tensions qui la traversent.

Cette thèse appartient à une période où certains intellectuels africains et africanistes interrogent les catégories héritées de l’ethnologie coloniale et cherchent à reformuler les conditions de production d’un savoir sur les sociétés africaines : comment produire un savoir sur les sociétés africaines après la rupture politique des indépendances, tout en se dégageant des catégories intellectuelles héritées de la période coloniale ? À ce titre, l’œuvre de Louis Paul Mpondo Nsanguè Akwa n’est pas seulement une étude consacrée aux transformations de la société douala. Elle constitue également une réflexion sur les conditions mêmes de production d’un savoir africain.

Le paradoxe initial est institutionnel et intellectuel : une thèse qui revendique une rupture avec l’ethnologie est dirigée par l’un des principaux représentants de l’anthropologie africaine française. Ce paradoxe est cependant moins contradictoire qu’il n’y paraît. Georges Balandier avait précisément contribué à renouveler l’étude des sociétés africaines en refusant les approches qui les enfermaient dans une tradition immobile et en insistant sur les effets historiques de la colonisation, les rapports de domination et les transformations sociales. Sa notion de « situation coloniale » avait déplacé l’attention de sociétés considérées comme isolées vers des sociétés prises dans des rapports historiques.

Louis Paul Mpondo Nsanguè Akwa radicalise cependant cette critique (2). Là où Georges Balandier entendait transformer l’anthropologie de l’intérieur, son élève tend à considérer l’ethnologie comme une discipline marquée dès son origine par une compromission coloniale. Il écrit ainsi que la « collusion de l’ethnologie (ou de l’Anthropologie sociale) avec le Colonialisme ne relève point d’un quelconque snobisme intellectuel», l’extension de l’ethnologie aux peuples non occidentaux relevant selon lui d’une forme de « paternalisme culturel et scientifique ». Dans cette perspective, l’ethnologie serait frappée d’un « péché originel » : celui d’avoir constitué les sociétés colonisées comme objets d’un savoir produit depuis une position de domination.

« En tant que telle, l'ethnologie est donc frappée du péché originel (d'impérialisme), écrit-il exactement, aussi, un Africain (Ethnologue) ne saurait-il échapper à sa répression intellectuelle, scientifique. Et, il ne s'agirait point de la simple contrainte d'une formation universitaire (aliénante en elle-même). De même qu'il serrait vain de faire valoir le caractère positif d'une éventuelle auto-critique, ou d'une quelconque prise de conscience individuelle : c'est le fait même, pour un Africain, de s'être livré à la pratique de l'ethnologie qui devient l'objet de son aliénation. Car, quelle que soit sa personnalité, quelle que soit sa perspicacité intellectuelle, il serait nécessairement conduit à faire le jeu de l'impérialisme par Ethnologie interposée » (p. 153). « C'est tout le problème de l'aliénation du chercheur africain qui est posé » (p. 154). (Comme de bien entendu, Fanon est en bibliographie à travers Les Damnés de la Terre. Et on ne retrouve pas moins le S. Adotevi de Négritude et négrologues, Paris, 10/18, 1972, son paradigme anti-impérialiste et sa critique de l'ethnologie en tant que science).

Cette critique comprend donc aussi une réflexion sur la place du chercheur africain lui-même. L’enjeu n’est pas uniquement la domination exercée par un regard occidental extérieur ; il concerne aussi l’intellectuel africain formé dans les institutions scientifiques héritées de la colonisation. Louis Paul Mpondo Nsanguè Akwa affirme ainsi que « c’est tout le problème de l’aliénation du chercheur africain qui est posé ». La question devient alors épistémologique : comment produire un savoir qui ne reproduise pas les catégories héritées de l’ordre colonial ?

La réponse proposée passe par la revendication d’une « sociologie africaniste ». Le terme est révélateur. Il ne s’agit pas simplement de changer de discipline, mais de modifier le rapport entre le chercheur, son objet et l’histoire. La sociologie africaniste doit être consciente des transformations sociales, des conflits et des processus historiques. Elle doit rompre avec une science qui classerait les sociétés africaines comme des objets culturels figés.

Cette volonté de rupture ne signifie pourtant pas un abandon des ambitions de l’anthropologie classique.

La première partie de la thèse est consacrée à une tentative de reconstruction des structures socio-politiques douala autour du mot Eboko qu'il tient quasiment pour un concept. Ce choix est particulièrement révélateur de la démarche de Louis Paul Mpondo Nsanguè Akwa. L’Eboko n’est pas présenté comme une simple unité de parenté ou comme un élément du vocabulaire lignager : il devient une catégorie fondamentale permettant de penser l’articulation entre appartenance familiale, inscription territoriale et autorité politique.

L’ambition de l’auteur est de montrer que les Douala auraient eux-mêmes élaboré des catégories permettant de donner une cohérence à leur organisation sociale. L’Eboko serait ainsi à la fois un principe lignager et un principe territorial : il organise les rapports entre groupes de descendance, mais aussi leur relation à l’espace et à la terre. Le territoire n’apparaît donc pas comme une simple étendue géographique ; il est inscrit dans une histoire sociale, une mémoire des appartenances et une distribution du pouvoir.

Cette lecture donne à l’Eboko une dimension éminemment politique. En reliant la terre, la parenté et l’autorité, Louis-Paul Mpondo Nsanguè Akwa cherche à établir que les structures duala ne relèvent pas seulement d’une organisation sociale traditionnelle, mais qu’elles contiennent une véritable conceptualisation du pouvoir. Le rapport au territoire devient ainsi un rapport politique.

Cette reconstruction pose cependant plusieurs questions méthodologiques. L’auteur ne fournit que rarement les matériaux permettant de suivre la genèse de cette interprétation. Les coutumiers, les archives coloniales ou les enquêtes ethnographiques antérieures ne sont guère mobilisés de manière critique. Les traditions orales utilisées pour reconstruire les divisions lignagères (notamment celles associées aux clans Njoh et Akwa) sont présentées comme pouvant être synthétisées en une interprétation générale du système douala. Le lecteur ne dispose cependant pas toujours des éléments nécessaires pour distinguer ce qui relève des traditions recueillies, de leur interprétation par l’auteur ou d’une reconstruction théorique.

L’Eboko apparaît ainsi moins comme une catégorie simplement observée que comme une catégorie analytique produite par Louis Paul Mpondo Nsanguè Akwa pour rendre intelligible une totalité sociale douala. C’est précisément ce qui fait l’intérêt et la difficulté de sa démarche : il cherche à restituer une logique propre aux acteurs étudiés, mais cette restitution passe par une opération de systématisation qui confère aux catégories étudiées une stabilité et une cohérence qui peuvent dépasser leur fonctionnement historique concret.

C’est ici qu’apparaît une première tension méthodologique. Louis Paul Mpondo Nsanguè Akwa cherche à restituer une logique interne du monde douala, mais l’administration de la preuve demeure difficile à évaluer. La thèse comporte relativement peu de notes critiques, convoque rarement des documents coutumiers et ne discute guère les variantes possibles des traditions mobilisées. Les traditions orales utilisées pour reconstruire les origines et les divisions lignagères apparaissent davantage comme des matériaux synthétisés par l’auteur que comme des sources soumises à une analyse critique détaillée. L’autorité du discours repose donc en grande partie sur une proximité revendiquée avec le monde social étudié. On pourrait parler ici d’une épistémologie de la familiarité : le chercheur tire une partie de sa légitimité non seulement de ses méthodes scientifiques, mais aussi de son appartenance ou de sa connaissance intime de l’univers décrit.

L’analyse du Ngondo révèle encore plus clairement cette articulation entre science sociale et normativité.(3). Louis Paul Mpondo Nsanguè Akwa écrit que « le Ngondo se présente comme l’aboutissement, l’élaboration la mieux finie, de l’idéologie politique chez les Duala ». L’institution est interprétée comme un lieu où se rencontrent pouvoir traditionnel, effets de la colonisation et capacité de contestation collective. Le Ngondo n’est pas seulement une institution rituelle ou religieuse ; il devient l’expression historique d’une puissance politique.

Cette lecture est caractéristique du moment intellectuel des années 1970. Dans un contexte marqué par les entreprises de réhabilitation historique de l’Afrique, les institutions traditionnelles sont souvent relues comme les preuves d’une capacité politique longtemps minorée par les récits coloniaux. Le vocabulaire employé par Louis Paul Mpondo Nsanguè Akwa (« idéologie politique », « vecteurs mobilisateurs », « contestation politique ») traduit cette volonté de penser les sociétés africaines dans le langage du pouvoir et du conflit.

Mais cette interprétation introduit également une dimension normative. Lorsque l’auteur écrit que « le Ngondo apparaît avant tout à l’observateur comme l’extériorisation et l’étalage d’une certaine volonté de puissance », il ne décrit pas seulement une institution ; il participe à la construction d’une représentation de la puissance collective douala. Le Ngondo devient le lieu symbolique où se manifeste une continuité historique et politique du groupe.

La seconde partie de la thèse, consacrée à l’urbanisation, confirme cette orientation. Malgré son intitulé de sociologie urbaine, elle ne constitue pas une analyse générale de la croissance de Douala. Plusieurs dimensions essentielles de la transformation urbaine apparaissent peu présentes : le rôle du pont sur le Wouri, l’expansion spatiale de la ville, les infrastructures ferroviaires liées à la REGIFERCAM, les dynamiques économiques et industrielles ou encore les logiques propres du marché urbain.

Le véritable objet de cette partie est ailleurs : il réside dans la question de la place des Douala dans une ville qui leur échappe progressivement. L’urbanisation est analysée à travers le problème foncier, les transformations des quartiers traditionnels et surtout la question démographique. Louis-Paul Mpondo Nsanguè Akwa insiste sur le fait que les Douala sont devenus minoritaires dans leur propre ville historique et examine les conséquences de cette situation : « la personnalité (ou la dépersonnalisation) des quartiers traditionnels », l’évolution des quartiers dits « étrangers » et les transformations du marché de l’emploi.

La question de l’autochtonie est donc constamment présente, mais rarement formulée comme telle. Elle apparaît en creux, à travers l’inquiétude liée à la perte de centralité historique des Douala. L’auteur interroge ainsi la manière dont « la suprématie ou l’exemplarité d’une ethnie (en l’occurrence bamiléké) peut-elle s’articuler avec la volonté sinon intégriste, du moins unificatrice, de l’idéologie nationale ». Cette formulation révèle la tension entre deux principes : la construction nationale camerounaise et la revendication d’une histoire particulière des groupes qui composent le pays.

La thèse de Louis Paul Mpondo Nsanguè Akwa doit donc être replacée dans cet espace de tensions. Elle est à la fois une tentative de « décoloniser » les sciences sociales et une entreprise de reconstruction d’une cohérence historique douala. Elle critique l’ethnologie au nom d’une sociologie africaniste, mais elle conserve une ambition de totalité héritée des sciences sociales qu’elle entend dépasser. Elle cherche à analyser les transformations urbaines, mais elle les lit principalement à travers la question du statut historique des Douala.

Son intérêt tient précisément à cette contradiction. Urbanisation et traditions chez les Duala du Cameroun n’est pas seulement une étude sur Douala ; c’est un document sur la manière dont un intellectuel africain des années 1970 tente de penser simultanément la décolonisation du savoir, la transformation d’une société urbaine et la fragilisation d’une position historique collective.

23 juillet 2026


(1) Sous bénéfice d'inventaire, je recense dans Les Douala (à paraître) toutes les thèses de doctorat sur les Douala soutenues en France dans les années 1970-1980 par des Douala.

(2) Dans une note de bas de page (p. 153, note 5) il impute à Georges Balandier une phrase supposément prononcée pendant son séminaire (non daté) et révélant une vision comparable : « Appelons les choses par leur nom : l'africanisme du dehors ou du dedans, c'est l'africanisme des ethnologues. L'africanisme est un département spécialisé de l'ethnologie. Il s'occupe de l'Afrique... à l'intérieur d'un discours plus large qui s'appelle l'ethnologie et a pour objet l'étude des primitifs... D'une manière générale, ce que les peuples "ethnologisés" reprochent à l'ethnologie, c'est au-delà de sa collusion évidente avec l'impérialisme, le caractère douteux du contenu scientfique d'un certain discours... Ainsi, l'ethnologie est sur le plan conceptuel et dans la colonisation ce que le mitraillage des populations est sur le plan pratique».

(3) Certains de ses développements sur le Ngondo sont substantiellement analysés dans Les Douala (à paraître).