Historiographie, mémoire et constructions narratives au Cameroun. Faiblesses de l’institution historiographique
L’un des faits politiques et sociaux les plus caractéristiques du Cameroun est l’hyper-politisation de la mémoire par toutes sortes d’acteurs sociaux et d’entrepreneurs politiques. Dans Le Cameroun à la croisée des urnes, j’analyse en particulier la polémique déclenchée par la question « Il y avait quoi avant ? » ainsi que la publication du rapport de la commission historique franco-camerounaise présidée par l’historienne française Karine Ramondy et le musicien camerounais Blick Bassy. Ces deux événements relèvent d’une même dynamique : ils confrontent le pays à son passé et à la manière dont celui-ci est raconté, interprété et mobilisé dans l’espace public. Or, Mme Ramondy et M. Bassy (comme d’ailleurs l’historien engagé Thomas Deltombe) ne politisent pas moins à leur manière l’histoire du Cameroun en décrétant et répétant qu’ils apportent en quelque sorte une « justice mémorielle » au pays, à travers un récit fortement centré sur l’action de l’Union des populations du Cameroun (UPC) et sur certaines figures emblématiques comme Ruben Um Nyobè. Or, cette mémoire est loin d’être consensuelle : elle est peu partagée dans certaines régions, notamment au Nord ou dans une partie du littoral, et elle marginalise ou est perçue comme marginalisant d’autres trajectoires politiques ou expériences de la fin du régime colonial. De fait, ils érigent un segment du territoire et de l’histoire du Cameroun en référence nationale implicite. Cette série d’articles consigne donc mes observations de différentes formes de territorialisation et de sélection mémorielle au Cameroun.
Aujourd’hui encore, dans les cercles lettrés camerounais, y compris parmi les historiens, l’histoire générale du Cameroun continue d’être rapportée presqu’exclusivement à la dizaine de noms qui ont marqué les années 1960-2000 (Engelbert Mveng, Joseph Ki-Zerbo, Daniel Abwa, Victor Julius Ngoh pour les années 1960-1980 et Achille Mbembe, Verkijika Fanso, Martin Njeuma, Emmanuel Abolo Mbita, etc. pour les années 1980-2000). Pourquoi toujours ces mêmes noms alors que l’historiographie du Cameroun a connu un développement remarquable depuis plusieurs décennies à la faveur de travaux importants (qui ont renouvelé la compréhension des sociétés précoloniales, de la colonisation allemande et franco-britannique, de la décolonisation, de la construction de l’État) et de l’apparition d’une génération, souvent formée à l’étranger, en France, aux États-Unis, en Afrique du Sud ou en Allemagne ?
Sous bénéfice d’inventaire, il me semble que la relégation de l’historiographie du Cameroun dans les usages publics de l’histoire au Cameroun doit à certaines faiblesses de ses institutions autochtones.
1. Une historiographie relativement récente
L’historiographie camerounaise autochtone est assez récente. Jusqu’aux années 1980, les historiens camerounais produisent principalement des monographies locales ou sectorielles : histoire religieuse, histoire des missions, histoire des chefferies, histoire administrative ou économique.
Le Cameroun comme objet historiographique global est longtemps resté peu travaillé.
Pendant plusieurs décennies, l’un des rares ouvrages de synthèse sur l’histoire du pays, sinon le seul, écrit par un auteur camerounais fut celui du prêtre et intellectuel Engelbert Mveng. Ce livre, déjà peu conforme aux méthodes historiographiques internationales, a aujourd’hui foncièrement vieilli et même est assez obsolète.
L’une des premières tentatives collectives d’histoire nationale, dirigée par M. J. Nzeuma, a elle aussi fortement vieilli.
La génération formée dans les années 1970 à l’Université de Yaoundé a certes posé les bases d’un champ autochtone, mais ces travaux étaient encore largement structurés par :
• la centralité de la période coloniale ;
• l’usage des archives administratives ;
• la prédominance des monographies locales.
2. Une historiographie portée par des individus
Contrairement à certains pays disposant d’institutions historiographiques puissantes (laboratoires spécialisés, grandes écoles, collections éditoriales structurantes) l’historiographie camerounaise autochtone s’est longtemps développée sans véritables pôles institutionnels.
Elle a été portée par des trajectoires individuelles d’historiens plutôt que par des institutions scientifiques durables.
Cette situation s’explique en partie par l’histoire du système universitaire camerounais :
• pendant longtemps, l’Université de Yaoundé est restée l’unique centre universitaire majeur du pays ;
• les universités concurrentes sont apparues tardivement ;
• les structures de recherche spécialisées sont demeurées rares.
L’absence d’institutions historiographiques comparables à celles existant ailleurs (écoles spécialisées, chaires nationales d’histoire, instituts de recherche dédiés) a limité la structuration collective du champ.
3. Une historiographie peu dialogique
Un autre trait frappant de l’historiographie camerounaise autochtone réside dans son faible degré de dialogisme scientifique.
Dans de nombreux contextes historiographiques, les historiens débattent explicitement de leurs méthodes, de leurs sources et de leurs interprétations dans des ouvrages et revues consacrés à l’épistémologie ou à l’historiographie nationale.
Or, au Cameroun, ce type de débat demeure relativement rare.
Plusieurs facteurs expliquent cette situation :
• la structuration hiérarchique du champ académique ;
• des carrières universitaires fortement dépendantes des autorités institutionnelles ;
• l’absence de collections éditoriales consacrées aux débats historiographiques.
La conséquence est une historiographie riche en monographies mais relativement pauvre en réflexivité collective sur l’écriture de l’histoire nationale.
4. Une production scientifique peu accessible
L’historiographie camerounaise souffre également d’un problème de visibilité.
Les historiens francophones publient souvent leurs ouvrages chez des éditeurs français comme L’Harmattan ou Karthala, tandis que les historiens anglophones publient dans d'autres circuits académiques.
Cette dispersion éditoriale produit plusieurs effets :
• des difficulté d’accès aux ouvrages pour le public camerounais ;
• une faible circulation entre historiographies francophone et anglophone ;
• la difficulté pour les non-spécialistes d’identifier les historiens du pays autrement qu’à partir d’un critère institutionnel (l’occupation d’une position académique).
De fait, une grande partie de la production scientifique autochtone demeure socialement invisible.
5. Un champ scientifique étroit
Pourquoi sont-ce toujours les mêmes dix noms qui sont convoqués dans l’espace public camerounais à propos de l’histoire du Cameroun ?
Parce que cette histoire n’est pas portée par des institutions clairement identifiées dans l’espace public. Elle est généralement diluée dans des départements d’histoire où elle coexiste avec d’autres spécialités : histoire africaine générale, histoire mondiale, archéologie ou anthropologie.
La dizaine d’historiens toujours cités ne sont pour rien dans ce césaro-papisme qui est lié au fait qu’ils ont produit des cadres analytiques et des ouvrages qui structurent encore le champ historique national, que leurs travaux ont été largement diffusés et intégrés dans les programmes universitaires et la mémoire académique, ce qui leur a conféré une autorité durable.
Si la génération contemporaine, souvent formée à l’étranger, en France, aux États-Unis, en Afrique du Sud ou en Allemagne, n’est jamais citée, c’est parce qu’elle reste dispersée géographiquement et institutionnellement. Ses recherches peuvent ne pas être publiées dans des circuits accessibles localement ou ne pas interagir avec les historiens en poste au Cameroun, ce qui limite sa visibilité et sa reconnaissance dans les débats académiques nationaux.
Le fait que ce soit toujours les mêmes noms qui reviennent en boucle dans la symbolique lettrée s’explique néanmoins aussi par le déficit d’institutions historiographiques locales capables de centraliser, valoriser et structurer les nouvelles productions scientifiques. L’absence de chaires spécialisées, de centres de recherche dédiés et de collections éditoriales locales renforce la dominance des auteurs historiques classiques. Ainsi, malgré la vitalité de la recherche contemporaine, les références historiographiques restent largement héritées des générations antérieures, au détriment de la reconnaissance des historiens camerounais plus récents et de l’actualisation du champ académique national.
Je voudrais étayer cette observation.
Le Cameroun compte aujourd’hui 11 universités publiques d’État, créées progressivement depuis la réforme universitaire de 1993 afin que chaque région dispose d’un établissement d’enseignement supérieur.
Parmi les principales :
• Université de Yaoundé I
• Université de Yaoundé II
• Université de Douala
• Université de Dschang
• Université de Buea
• Université de Ngaoundéré
• Université de Maroua
• Université de Bamenda
La plupart possèdent une Faculté des Arts, Lettres et Sciences humaines (FALSH) où se trouve généralement un département d’histoire. En pratique, 8 universités sur 11 disposent d’un département d’histoire actif, les trois universités créées en 2022 sont encore en structuration.
Avec 11 universités, 8 départements d’histoire, mais un seul véritable centre historiographique historique (Yaoundé), le constat s’impose :
• l’enseignement de l’histoire est diffus ;
• la production historiographique structurée reste concentrée.
Autrement dit, l’infrastructure universitaire existe, mais l’institution historiographique demeure faible.
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Une véritable politique publique de l’historiographie pourrait corriger ces différents déséquilibres :
• création de chaires d’histoire du Cameroun ;
• développement de centres de recherche spécialisés ;
• structuration éditoriale nationale ;
• intégration de l’historiographie dans la formation des enseignants.
Une telle politique ferait émerger au moins huit institutions ou pôles de recherche capables de cartographier les quarante grands thèmes de l’historiographie camerounaise.
Une deuxième question ne mériterait d’ailleurs pas moins l’attention. N’y a-t-il pas un hiatus entre l’historiographie et l’enseignement secondaire en histoire ? Autrement dit, la production scientifique n’est-elle pas largement invisible dans le système éducatif dès lorsque l’historiographie du Cameroun n’est pas une qualification exigée pour devenir professeur d’histoire dans le secondaire ? Il y a bien un paradoxe : les enseignants peuvent être chargés de transmettre l’histoire nationale sans avoir rencontré l’historiographie correspondante ; ils disposent donc de peu d’outils pour distinguer mémoire, opinion et savoir historique dans l’enseignement et transmettre cette distinction.